Longtemps, l’humiliation a occupé une place marginale dans l’analyse des relations internationales. Pourtant, elle est aujourd’hui au cœur de nombreuses crises contemporaines.
Plusieurs travaux récents, comme ceux de Bertrand Badie (1), ont montré que l’humiliation constituait une clé essentielle pour comprendre le désordre international actuel. Mais ses modalités concrètes restent encore largement méconnues. Une question demeure notamment inexplorée : l’humiliation est-elle seulement un effet diffus du système, un dommage collatéral subi par les acteurs, ou est-elle guidée par des logiques stratégiques ? C’est ce que cet article entend examiner, en se basant sur une enquête empirique et une série d’entretiens menés à partir de trois cas : le conflit israélo-palestinien, les relations russo-géorgiennes et les relations irano-américaines.
Humilier : trois fonctions stratégiques
Contrairement à une idée répandue, l’humiliation n’est pas toujours involontaire. Dans de nombreuses situations, elle est bel et bien produite, mise en scène, voire calculée. Plus précisément, les terrains étudiés ont fait apparaitre trois grandes logiques d’usage.
L’humiliation comme instrument de domination
La première logique identifiée est celle de la domination. Il s’agit d’humilier pour rappeler à l’autre qu’il n’est pas l’égal de celui qui l’humilie. En psychologie et en sociologie, il est bien établi que l’humiliation constitue un puissant mécanisme de subordination, fondé sur la destruction de l’estime de soi. De la même manière, en relations internationales, certains acteurs utilisent l’humiliation — qu’Evelin Lindner a qualifiée de « bombe nucléaire des émotions » (2) — comme langage du rapport de force.
Cette logique apparait nettement dans les relations entre la Russie et plusieurs anciennes républiques soviétiques. À Tbilissi, par exemple, plusieurs responsables géorgiens nous ont décrit l’humiliation comme un ressort récurrent de la stratégie russe visant à affaiblir psychologiquement la Géorgie et à entretenir une relation de dépendance. Il s’agit de signifier durablement à l’autre sa position subalterne. Une journaliste russe exilée, Ioulia Berezovskaïa, résumait cette logique en expliquant que la Russie humilie ses voisins pour les « mettre à genoux ».
Dans un registre proche, l’humiliation peut aussi servir à réaffirmer symboliquement une supériorité. Comme l’a résumé l’ambassadrice moldave Corina Calugaru, il s’agit parfois simplement d’« une manière de montrer les muscles ». Certaines visites de responsables israéliens sur l’esplanade des Mosquées — lieu à très forte charge religieuse, politique et symbolique — illustrent cet usage. Le journaliste Dominique Vidal a ainsi interprété la visite du ministre Itamar Ben-Gvir en 2023 comme une manière de signifier aux Palestiniens « un poing de fer ». De manière plus révélatrice encore, l’ancien ministre israélien Yossi Beilin reconnait que la visite d’Ariel Sharon en 2000 n’avait rien d’innocent : « Sharon était intelligent. Il savait ce qu’il faisait. Son message aux Palestiniens était clair : “Vous ne pouvez rien faire contre nous”. » L’humiliation fonctionne alors comme une façon de matérialiser, presque théâtralement, une asymétrie et un contrôle politique.
L’humiliation comme ressource tactique
L’humiliation peut également être utilisée de manière plus ponctuelle, comme un instrument tactique. Elle vise alors moins à structurer une relation hiérarchique sur le long terme qu’à produire un effet immédiat : désorienter, fragiliser ou déstabiliser l’adversaire dans un but précis.
Le cas de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 est, à cet égard, éclairant. Ce qui a représenté une humiliation spectaculaire pour Washington est devenu une ressource politique pour le nouveau régime islamique, qui avait intérêt à affaiblir [le président américain] Jimmy Carter ; notamment après la décision controversée de ce dernier d’accueillir le shah d’Iran en exil sur le sol américain. Comme l’affirme le spécialiste Sébastien Regnault (3) : « Ce sont les Iraniens qui ont détruit symboliquement Carter et qui ont fait élire Reagan avec la prise d’otages. »
On retrouve une logique proche dans certaines situations diplomatiques où l’humiliation peut être mobilisée comme une technique de négociation. Hanan Achrawi, figure de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), rapporte par exemple que la délégation palestinienne fut retenue pendant des heures à un poste-frontière israélien avant la conférence de Madrid en 1991, avec menace de confiscation de ses ordinateurs. Selon elle, l’objectif était de fragiliser psychologiquement et symboliquement l’adversaire avant même l’ouverture des négociations.
Outil de légitimation politique
Enfin, nos enquêtes suggèrent que l’humiliation peut également répondre à des logiques de légitimation politique, tant sur la scène internationale que nationale. Humilier un adversaire permet en effet à un État ou à un dirigeant d’agir sur sa réputation, en se présentant comme fort, résolu, capable de défendre la dignité collective.
Aux yeux de la communauté internationale, humilier un adversaire peut ainsi s’inscrire dans une logique de re-légitimation après une offense. L’ancien ambassadeur français Stanislas de Laboulaye considérait par exemple que le traitement humiliant réservé à José Manuel Barroso à Moscou en 2008 pas de pupitre attitré, pas de véhicule à disposition, etc. relevait d’une forme de revanche politique destinée à sanctionner symboliquement le rapprochement entre l’Union européenne et certaines anciennes républiques soviétiques, perçu comme une offense inacceptable par le Kremlin.
Le cas irano-américain, lui, est utile pour illustrer l’usage de cette technique auprès des populations locales, presque comme un levier électoral. De part et d’autre, certains dirigeants usent d’une posture humiliante pour gagner en popularité : à Washington, certains responsables, notamment républicains, adoptent une posture humiliante vis-à-vis de l’Iran pour se légitimer auprès d’un électorat sensible à la fermeté. À Téhéran, les dirigeants iraniens ont parfois utilisé l’humiliation symbolique des États-Unis pour consolider leur légitimité interne auprès d’une population relativement anti-américaine.
Le retournement : quand les humiliés s’emparent de l’humiliation
Mais au-delà de cette mise en œuvre stratégique par les « humiliants », l’un des aspects les plus contre-intuitifs de notre enquête est que l’humiliation n’est pas seulement pilotée par ceux qui l’infligent, mais aussi par ceux qui la subissent. Là encore, plusieurs usages se dégagent.
Défendre une cause ou légitimer ses intérêts
Le discours de l’humiliation peut par exemple être mobilisé pour défendre une cause. La cause palestinienne en offre un exemple net. Dans les discours [du leader palestinien] Mahmoud Abbas, notamment à l’ONU, les pratiques israéliennes sont régulièrement présentées comme autant d’atteintes à la dignité palestinienne, ce qui permet de reformuler le conflit comme une lutte contre l’humiliation. Cette mise en récit permet d’inscrire la cause palestinienne dans une grammaire plus universelle et de susciter davantage de soutiens.
Dans un registre similaire, le sentiment d’humiliation peut être mobilisé pour défendre des intérêts ou une politique étrangère spécifique. Par exemple, au-delà des arguments juridiques et sécuritaires, Téhéran utilise l’humiliation comme argument pour condamner les pressions occidentales visant à limiter ses programmes nucléaire et balistique. Le régime les replace dans l’histoire longue des ingérences étrangères subies par le pays et présente ces pressions comme la prolongation d’humiliations anciennes. Dès lors, selon ce narratif, poursuivre le programme nucléaire et balistique devient un acte légitime de dignité nationale.
De même, le récit du déclassement de la Russie après la guerre froide et de l’humiliation liée à l’élargissement de l’OTAN est devenu central dans la manière dont le Kremlin légitime sa politique étrangère agressive envers l’Ukraine ou la Géorgie. Ici, l’humiliation permet de présenter une politique offensive sous les traits d’une réaction défensive et réparatrice.
Fédérer par l’expérience de l’humiliation
Par ailleurs, le registre de l’humiliation ne sert pas seulement à justifier une position ; il peut aussi aider à structurer des alliances. En effet, la dimension « fédératrice » de l’humiliation — décrite par Bertrand Badie dans son ouvrage sur le sujet (4) — peut être instrumentalisée pour rassembler stratégiquement. Ce mécanisme est particulièrement visible dans les diplomaties russe et iranienne à destination du Sud global. Moscou comme Téhéran cherchent à se présenter comme les porte-paroles d’un monde confronté à l’arrogance occidentale. Le but est clair : reformuler leur propre conflit avec l’Occident dans une opposition plus large entre un Nord dominateur et un ensemble de sociétés historiquement humiliées. L’humiliation devient alors une langue commune, susceptible de produire de l’identification et, à terme, du soutien politique.
Stratégies de politique intérieure
Enfin, le récit de l’humiliation peut lui aussi être réinvesti à des fins de politiques intérieures. En Géorgie, par exemple, les humiliations infligées par Moscou au lendemain de la guerre froide ont parfois été mobilisées d’une manière qui tend à dissimuler certaines difficultés internes. L’occupation russe de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud est une réalité indiscutable ; mais le cadrage exclusif en termes d’humiliation extérieure marginalise aussi la question, politiquement plus inconfortable, des dynamiques séparatistes locales. L’humiliation subie produit ici un récit puissant parce qu’il simplifie le réel et resserre le débat autour d’un humiliant extérieur clairement identifié.
Dans un autre registre, l’humiliation peut aussi être utilisée directement comme un levier électoral. Par exemple, le registre de la résistance à l’humiliation constitue un élément central de la stratégie narrative de l’opposition géorgienne : celle-ci s’emploie à décrire le Rêve géorgien — au pouvoir depuis 2012 — comme un parti trop conciliant, voire complice, face aux affronts russes, et construit en miroir sa propre légitimité politique en se présentant comme la seule force capable de défendre la dignité nationale.
De même sur la scène politique israélienne, où une partie de la droite mobilise régulièrement les humiliations passées du peuple juif, mais aussi les traumatismes sécuritaires plus récents, pour se présenter comme la seule force capable de protéger Israël et d’assurer sa dignité. L’adversaire intérieur, en particulier la gauche favorable aux négociations, est alors accusé de faiblesse, voire d’inconscience face au risque de réexposition à l’humiliation.
Une ressource instable, souvent contre-productive
Ainsi, loin d’être une variable exclusivement involontaire et subie, l’humiliation apparait comme une ressource souvent pilotée stratégiquement, tant par les humiliants que par les humiliés. Reste une question décisive : ces stratégies fonctionnent-elles ? Il est toujours difficile, en sciences sociales, de mesurer précisément l’efficacité d’un répertoire politique. Mais un constat s’impose : l’humiliation est une ressource profondément instable, dont les effets échappent souvent à ceux qui cherchent à l’utiliser.
Des stratégies limitées
D’abord, du côté des humiliés, l’humiliation reste une situation avant tout subie. Les « entrepreneurs d’humiliation » n’inventent pas l’humiliation : ils la constatent, la sélectionnent, la formulent, parfois la surjouent, mais ils ne la créent pas de toutes pièces. Dès lors, même lorsque l’humiliation est retournée discursivement, elle demeure avant tout un fait contraignant dont ils ne peuvent s’extraire. Les Palestiniens ne peuvent supprimer les checkpoints en les dénonçant ; l’Iran ne lève pas les sanctions en les transformant en récit national ; les États-Unis n’ont pas effacé l’humiliation de 1979 par la seule rhétorique. Instrumentaliser une humiliation ne signifie donc jamais la maitriser.
Ensuite, que l’on se place du côté des humiliés ou des humiliants, la dimension affective demeure largement imprévisible : ni la mise en œuvre volontaire d’une humiliation, ni sa mise en récit ne permettent de contrôler les affects. Indépendamment de l’efficacité éventuelle de ces stratégies, une chose demeure certaine : les populations vivent ces humiliations, en subissent les conséquences au quotidien et développent des sentiments que les acteurs politiques ne sont pas en mesure de maitriser.
Des stratégies souvent contre-productives
Par ailleurs, au-delà de ces limites inhérentes aux stratégies d’humiliation, ces dernières peuvent aussi se transformer en piège contre celui qui les met en place.
Les stratégies mises en œuvre par les humiliants peuvent s’avérer doublement contre-productives. D’une part, elles peuvent susciter des effets et des réactions non maitrisés. Par exemple, plutôt que de produire de la soumission, l’humiliation peut engendrer de la violence : c’est ce qu’on observe souvent dans les territoires palestiniens. Le cas de la visite de Sharon sur l’esplanade est révélateur : au lieu de susciter peur et soumission, elle a provoqué un embrasement avec le début de la seconde Intifada, qui a duré cinq ans. D’autre part, l’un des grands risques de l’humiliation stratégique est qu’elle soit ensuite récupérée par l’adversaire au service d’une rhétorique qui dessert celui qui l’a mise en œuvre. Par exemple, si la prise d’otages de l’ambassade américaine a servi certains intérêts stratégiques de la République islamique en 1979, elle nourrit aujourd’hui le discours des républicains américains partisans d’une ligne extrêmement dure contre l’Iran. À l’inverse, les humiliations infligées par les États-Unis à l’Iran servent le discours utilisé par le régime islamique pour se maintenir.
Mais le piège existe également pour ceux qui s’en disent victimes. À force de faire de l’humiliation un ressort central du discours politique, les acteurs risquent de s’y enfermer eux-mêmes. Lorsqu’un enjeu est élevé au rang de question d’honneur ou de dignité, tout compromis devient plus couteux. Le cas iranien est éclairant : en présentant les programmes nucléaire et balistique comme des symboles de résistance à l’humiliation, le régime renforce leur légitimité, mais il rend aussi tout recul plus difficile, car celui-ci pourrait être interprété comme une capitulation.
À plus long terme, cette logique peut également verrouiller les sorties de conflit. Au Proche-Orient, par exemple, le registre de l’humiliation a été si fortement mobilisé par l’ensemble des acteurs qu’il sera particulièrement difficile d’en sortir, le jour où un compromis apparaitra stratégiquement souhaitable. Après avoir expliqué aux opinions publiques que l’autre est la source de leur humiliation, comment justifier ensuite une négociation avec lui ?
Un dernier paradoxe mérite d’être souligné. L’usage stratégique de l’humiliation peut finir par discréditer des humiliations pourtant bien réelles. Plus un acteur s’appuie sur ce registre de manière répétée ou offensive, plus ses adversaires peuvent dénoncer une simple posture propagandiste. C’est ce que l’on retrouve sur tous les terrains étudiés : les responsables israéliens accusent les Palestiniens de surjouer la victimisation ; les opposants au régime iranien voient dans le récit de l’humiliation un outil de pouvoir ; nombre de dirigeants européens interprètent la posture victimaire du Kremlin comme un habillage rhétorique d’une politique impériale. En cherchant à exploiter l’humiliation, les acteurs donnent ainsi parfois prise à sa disqualification.
L’humiliation ne doit donc pas être pensée comme un simple effet secondaire des relations internationales. Elle peut être mobilisée comme une ressource stratégique, par ceux qui l’infligent comme par ceux qui la subissent. Elle sert à dominer, à déstabiliser, à se légitimer, à rallier ou à gouverner. Mais cette ressource est d’une nature particulière : elle est affective, instable et difficilement contrôlable.
C’est pourquoi son usage est toujours risqué. L’humiliation peut produire des gains tactiques ou symboliques, mais elle nourrit aussi des dynamiques de surenchère, de rigidification et de contre-mobilisation qui échappent fréquemment à leurs auteurs. En ce sens, elle est bien une ressource politique, mais une ressource empoisonnée.
Notes
(1) Le Temps des humiliés : pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014.
(2) Making enemies: humiliation and international conflicts, Praeger, 2006.
(3) Entretien avec l’auteur, Paris, 2023.
(4) Op. cit.
Marie Durrieu