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mercredi 19 août 2026

Guerre en Iran : la défense européenne entre quête d’autonomie et dépendance stratégique réelle

 

Depuis une décennie, l’Union européenne affiche l’ambition d’acquérir une autonomie en matière de défense et une capacité d’influence qui dépasseraient la seule gestion des instabilités de son voisinage immédiat, déjà mentionnée dans sa Stratégie globale de sécurité de 2016. La guerre en Iran depuis fin février 2026 souligne pourtant le décalage entre cette rhétorique européenne, certes basée sur des acceptions variables de la notion d’autonomie stratégique selon les États membres, et les pratiques concrètes des États européens.

Avec, d’un côté, l’opération « Aspides » en mer Rouge et, de l’autre, une analyse stratégique commune sur le conflit armé entre l’Iran, les États-Unis et Israël encore largement absente, l’Union européenne (UE) apparaît tiraillée entre la volonté de protéger ses intérêts, une dépendance persistante à l’OTAN et à la puissance américaine, et une posture de retenue politique qui ne lui permet pas de déployer sa capacité d’action stratégique. La guerre en Iran fonctionne-t‑elle comme un révélateur des limites structurelles de l’autonomie stratégique européenne, ou comme un moment de consolidation de celle-ci ? 

Une vitrine d’autonomie ou un prolongement contrôlé de l’OTAN ?

L’opération « Aspides » illustre la manière dont l’UE tente d’incarner une forme de puissance à la fois défensive et normative. Mandatée pour protéger la navigation dans la mer Rouge, escorter les navires marchands et exercer le droit de légitime défense en mer, cette mission militaire maritime européenne (1) se distingue des dispositifs américains par un cadrage strict en termes de sécurité maritime et de conformité au droit international. Là où l’opération « Prosperity Guardian », pilotée par Washington, assume une logique de coalition ad hoc, « Aspides » se présente comme une réponse collective européenne centrée sur la liberté de navigation et la protection des flux commerciaux plutôt que sur la conduite d’une guerre régionale.

La guerre en Iran reconfigure néanmoins cette architecture. La menace sur les routes maritimes, la fragilisation du voisinage élargi et les risques pour les approvisionnements énergétiques poussent plusieurs États membres à envisager une extension d’« Aspides » vers le détroit d’Ormuz, au cœur de la confrontation entre les États-Unis et l’Iran. Cette perspective soulève toutefois des réticences, notamment en Allemagne, mais aussi dans d’autres capitales européennes, qui redoutent de voir une opération de sûreté maritime se transformer de facto en prolongement naval d’une stratégie américaine qu’elles ne maîtrisent pas et à laquelle elles n’ont pas été associées. La tension entre l’UE et l’OTAN apparaît ici de façon palpable : l’Alliance atlantique demeure le cadre de la puissance militaire globale et de l’articulation politico – stratégique de la guerre, tandis que l’UE joue plutôt sur le registre normatif et juridique, sans disposer pour autant des moyens de contrôler le contexte dans lequel cette défense s’inscrit.

Derrière la vitrine d’un « instrument européen » se dessine ainsi une autonomie sous contrainte. « Aspides » est mise en avant comme preuve de la capacité de l’UE à agir de façon autonome, mais sa portée, sa géographie et son évolution restent très largement conditionnées par les choix américains, la centralité de l’OTAN et les lignes rouges politiques des États membres. La défense européenne que cette mission incarne apparaît comme un niveau intermédiaire : capable de produire des dispositifs, mais encore loin de définir seule une stratégie d’ensemble.

Une position délicate pour la France

Dans ce cadre, la France occupe une place singulière. Moteur politique d’« Aspides », Paris présente l’opération comme l’expression d’une capacité européenne à assurer la protection de ses voies maritimes, de ses bases et de ses intérêts économiques, sans être réduite à un simple supplétif des décisions américaines. En parallèle, la France a renforcé sa présence militaire dans la région par le déploiement de son porte-avions Charles de Gaulle ainsi que celui de frégates, d’avions de combat et de moyens de surveillance autour du détroit d’Ormuz. Cette double dynamique – promotion d’une opération européenne défensive et engagement accru dans l’architecture occidentale de sécurité – illustre l’ambivalence d’une puissance qui revendique l’autonomie tout en assumant une solidarité atlantique étroite.

Les décisions relatives aux bases et aux survols accentuent encore ces tensions. L’Espagne ou encore l’Italie ont ainsi refusé le survol de leurs territoires nationaux aux avions américains engagés dans des frappes contre l’Iran. De son côté, la France a encadré strictement l’usage de son espace aérien par les avions militaires américains, traçant ainsi des lignes rouges explicites sur la nature de l’appui qu’elle accepte de fournir. Ces choix ne relèvent pas seulement de considérations techniques : ils donnent forme à une stratégie de retenue, qui vise à dissocier l’UE de la conduite de la guerre par les États‑Unis.

Au fond, la guerre dans le golfe Arabo – persique constitue un révélateur supplémentaire de la fragmentation de la défense européenne, qui repose pour l’heure sur une addition de prudences nationales, prise entre une quête d’autonomie – portée par le discours, en particulier mis en avant par la France, sur la souveraineté stratégique et par des instruments comme l’opération « Aspides » – et une dépendance stratégique toujours réelle à l’OTAN et aux États-Unis, qui continuent de structurer la relation transatlantique. 

Note

(1) Voir ma précédente chronique sur le sujet : « La défense européenne face au défi géopolitique en mer Rouge », Défense & Sécurité Internationale, no 170, mars-avril 2024, p. 34-35.

Delphine Deschaux-Dutard

areion24.news