Selon le président des États-Unis, Donald Trump (depuis 2025), le Groenland doit être américain, au détriment de la souveraineté danoise. Ce territoire attise les convoitises pour ses richesses. Si l’île conserve une autonomie vis-à-vis de Copenhague, elle semble attachée à ses dimensions européennes, alors que le Danemark, pays-archipel, a construit une partie de son identité historique sur les pertes territoriales.
i le Danemark est « fier d’être petit », il doit affronter le risque d’un morcellement interne. Face à un archipel de 444 îles, dont 75 % comptent moins de 200 habitants, l’État assure la continuité territoriale par la construction de ponts et de tunnels et par le financement de liaisons en ferry. Les distances sont allongées, d’autant que Copenhague apparaît comme une capitale décentrée. Le déclin démographique et les mutations économiques affectent certains territoires de la « banane pourrie », une zone s’étendant du nord-ouest du Jutland aux îles méridionales, en passant par les côtes de la mer du Nord et les zones frontalières avec l’Allemagne.
Dépendance groenlandaise
Concernant les frontières externes, le mouvement de repli territorial n’est pas terminé puisque le Danemark comporte deux territoires autonomes dont l’avenir reste ouvert : les îles Féroé et le Groenland. Deuxième plus grande île du monde, avec 2,16 millions de kilomètres carrés et quelque 56 542 habitants, ce dernier est devenu une province en 1953 et a obtenu en 1979 un statut de territoire autonome, qui a été renforcé en 2009. La dépendance envers le Danemark demeure forte : organisation de l’administration et des services, subventions danoises à hauteur de 540 millions d’euros par an, contrôle sanitaire des exportations…
Le Groenland apparaît stratégique tant pour sa localisation géographique, au croisement de routes maritimes, que pour les ressources qu’il abrite, bien qu’elles soient difficiles à exploiter (hydrocarbures, minerais, uranium, terres rares…), pour les fantasmes économiques qu’il suscite (tourisme, refroidissement des data centers, exploitation d’eau douce, production énergétique), ainsi que pour les archives environnementales qu’il renferme. La violence exercée dans le passé par les Danois sur les Inuits a renforcé une velléité d’indépendance, dans un climat où l’autonomie groenlandaise est malgré tout respectée sur plusieurs aspects : apprentissage de la langue officielle (kalaallisut), organisation d’une fête nationale, maintien de nombreuses traditions. La viabilité économique et financière du Groenland est également un enjeu, bien que cet argument soit utilisé par le Danemark, qui pointe la dépendance du territoire aux subventions.
Ces facteurs rendent ambivalent le désir de séparation. Au Danemark, le Groenland est associé à la difficile intégration et aux problèmes d’alcoolisme des Groenlandais venus à Copenhague dans les années 1960-1970. Le territoire autonome est représenté dans la capitale danoise dans l’espace public (avec des statues, des drapeaux…) et les lieux culturels. Par ailleurs, l’île attise les convoitises depuis longtemps. Les États-Unis y possèdent une base (Pituffik) et ont développé un soft power avec des coopérations universitaires.
Convoitises géopolitiques
La crise des aéroports illustre la complexité du jeu géopolitique. Le Groenland ne peut prétendre à l’indépendance si Nuuk n’affirme pas son rôle de centralité régionale. Jusqu’en 2024, avec une piste d’à peine 950 mètres de longueur, l’aéroport de la capitale dépendait des hubs de Kangerlussuaq ou de Reykjavik (Islande). Y construire une nouvelle infrastructure apparaissait nécessaire, tout comme à Ilulissat, porte touristique du territoire, et à Qaqortoq. Des pistes plus longues permettent également de développer des lignes internationales. Devant la crainte d’une trop forte contribution chinoise, Copenhague s’est engagé financièrement sous la pression américaine. Depuis l’été 2025, une rotation opérée par United Airlines est proposée entre Nuuk et Newark (New Jersey) entre juin et septembre.
L’attitude prédatrice de Donald Trump s’ancre dans son opposition à Pékin. La rhétorique de la protection face à la menace chinoise côtoie une volonté de la concurrencer en Arctique. Le président américain use aussi d’une relecture historique de la présence américaine au Groenland, les propositions d’acquisition par les États-Unis étant anciennes (1867, 1910, 1946, 1955). Le Groenland incarne également la mémoire de la guerre froide, au cours de laquelle il a occupé une position stratégique : les Américains s’en servaient par exemple pour détecter des sous-marins soviétiques dans l’Atlantique. Enfin, il s’inscrit dans la constitution, par le président américain, d’une « arrière-cour » économique et de ressources, alors que le Parlement et le gouvernement groenlandais ont interdit en 2021 l’exploitation du pétrole. Tandis que les États-Unis pouvaient susciter une certaine fascination au Groenland, l’attitude de Donald Trump rassemble Groenlandais et Danois autour de la défense de l’intégrité territoriale. Cette crise demandera-t-elle une clarification quant au chemin vers l’indépendance, à une protection internationale ou à une nouvelle relation avec l’Union européenne ?
Enjeux géopolitiques autour du Groenland
Nicolas Escach
Laura Margueritte
