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vendredi 28 août 2026

Faut-il réinventer la diplomatie ?

 

Depuis quelques temps, et en particulier depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, on assiste à un retour de la force aux dépens du droit international. Vous soulignez que la diplomatie actuelle, héritée des traités de Westphalie et du droit international classique, est à bout de souffle. L’incapacité des institutions internationales à stopper les conflits actuels est-elle le signe d’une faillite philosophique ou purement politique ?

Il y a une faillite philosophique et politique, indissociables l’une de l’autre, des institutions internationales. Il suffit de constater l’état de déliquescence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) ou encore du Conseil de sécurité des Nations Unies. Pas besoin d’être grand clerc pour constater que l’ordre construit par les grandes puissances de 1945 est fragilisé de tous côtés.

C’est donc le bon moment pour proposer une approche philosophique plus distancée à l’égard de notre époque, que je qualifie de postmoderne. Sommairement, on peut dire que la modernité a été marquée depuis le traité de Westphalie par l’affirmation des États-nations souverains. Elle a abouti à trois guerres mondiales (1914-18 ; 1939-45 ; 1948-91). La postmodernité quant à elle est marquée après 1945 par une critique radicale de l’État tout puissant et neutre éthiquement, tel qu’il avait été défini par Hegel. Elle a promu à l’inverse, comme chez Édouard Glissant, le projet d’États solidaires — plus que solitaires —, moins souverains et donc postcoloniaux. Mais le risque de cette pensée de l’altérité est qu’elle ne dispose pas d’un corps métaphysique suffisamment unifié pour produire des vertus capables de s’opposer à la soif de puissance des visions unitaires du monde. 

Conscient du danger, René Cassin avait tenté en 1948 de redonner, avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, une base métaphysique au droit international en s’appuyant sur la notion de personne et sur sa dignité inaliénable. Mais comme il l’a reconnu plus tard, son projet personnaliste de troisième voie, fondé sur les droits de l’homme, qui refusait de tout céder aux injonctions de l’individu (comme le souhaitaient les juristes américains) comme à celles de la communauté (comme le voulaient les juristes soviétiques), a rapidement été marginalisé par les États modernes. Il était inéluctable dès lors que certains États cherchent à dévaloriser le droit international, entrainant les relations internationales vers une situation de désordre croissant. Sans universel commun, les États ne disposent plus que de la force armée pour asseoir leur soif de souveraineté absolue.

C’est pourquoi il faut s’interroger aujourd’hui sur le concept de force. La force authentique consiste-t-elle à bombarder des villes pour ne plus en laisser une seule pierre comme à Bakhmout [en Ukraine], ou à menacer de détruire une civilisation en une seule nuit ? Ou réside-t-elle plutôt en la capacité à construire, à édifier, à favoriser des sociétés harmonieuses sur le long terme, ce qui fait appel en premier lieu aux vertus du courage, de la prudence ou de l’honnêteté, qui se nourrissent elles-mêmes d’une vision métaphysique du monde ? La vraie force est-elle immédiatement visible, comme par exemple le nombre de chars ou de têtes nucléaires dont dispose un pays ? Ou est-elle d’ordre immatériel, invisible au premier regard ? La métaphysique répond que la force authentique repose sur le sens de la justice, sur la capacité à discerner. Les grandes traditions métaphysiques ont posé le sens de la sagesse et de la vertu comme étant les plus grandes forces des souverains. Il suffit de mentionner Les Entretiens de Confucius ou le Livre de la Sagesse dans la Bible.

Dans le cas de l’Ukraine, on a assisté à intervalles réguliers à un empressement américain à trouver une paix sans prendre le temps de bien négocier les conditions de la paix. Dans un monde où tout doit aller vite, où les gens ne savent plus attendre, est-ce qu’il est encore possible de trouver le temps long nécessaire aux négociations diplomatiques pour trouver la paix ?

Il est bien vrai que la temporalité postmoderne, que François Hartog désigne par le terme de « présentisme », empêche de prendre en considération toute expérience stratégique et toute anticipation tactique. Il suffit de regarder les chaines d’information continue pour comprendre que les médias, tout comme le personnel politique, sont hypnotisés par le court terme et par le buzz et délaissent et la vérité et les courants de fond qui traversent les sociétés.

Parfois, certains diplomates prennent le temps de faire un pas de côté, comme Philippe Étienne dans son livre Le Sherpa (Tallandier, 2026). L’homme qui fut le conseiller diplomatique du président Macron, et qui aujourd’hui préside le Forum de la paix de Paris, aboutit à la conclusion que, au XXIe siècle, la vision strictement nationale de la souveraineté est défunte. Seule une approche européenne de la souveraineté permettrait à la France de rester souveraine. 

Or, cette approche européenne de l’« étaticité », pour reprendre l’expression de Sylvain Kahn, est métamoderne. Elle prend congé de la vision de Jean Bodin de la souveraineté, selon laquelle celle-ci « est la puissance absolue et perpétuelle d’une République (…) limitée ni en puissance, ni en charge, ni en temps ». La souveraineté métamoderne repose sur les grands luminaires de la personne et de la communauté, de la justice et de la vérité. Elle implique un méta-État dont la spécificité est de mutualiser, selon les degrés de confiance existants, les moyens de la puissance et un certain nombre de compétences des différents États qui lui sont affiliés.

Plus encore que le présentisme, le principal problème de la conscience postmoderne de nombre de diplomates et de politiques est le pseudoréalisme. Cette vision du monde, héritée de Machiavel et de Hobbes, et poursuivie au XXe siècle par certains diplomates comme Henry Kissinger et Hubert Védrine, pose problème. Dans mon livre Pour sortir de la guerre, je dresse le portrait de toute une série d’acteurs se prétendant réalistes, qui n’ont en réalité que favorisé des politiques d’apaisement à l’égard de la Russie, et donc encouragé les appétits expansionnistes de cette puissance néo-impériale.

Le « réalisme » revendiqué par la diplomatie moderne est une forme de positivisme et au bout du compte une forme de lâcheté. Ce pseudoréalisme ne prend en considération que les rapports de force militaires et non pas les rapports de force théologico-politiques. Il y a quatre catégories de pseudoréalistes :

• les amnésiques, comme Edgar Morin par exemple, qui souhaite un partage de l’Ukraine pour mettre fin à la guerre, mais qui oublie que la Seconde Guerre mondiale, dont le retour lui fait si peur, est venue de la volonté des nazis de partager la Pologne ;

• les fatalistes, comme l’ancien patron de la CIA William Burns, considèrent par exemple que les Russes n’aiment pas la démocratie, et donc que la Russie restera toujours une dictature ;

• les relativistes, comme le diplomate Gérard Araud, considèrent que « la guerre en Ukraine » est une guerre locale et donc très relative à l’égard des enjeux globaux. Ils ne voient pas par exemple que le blocus alimentaire instauré par la Russie touche autant l’Asie que l’Afrique ;

• les équilibristes expliquent, comme au Vatican à l’époque du pape François, qu’il n’y a pas en Ukraine d’agresseur et d’agressé, que la nuit tous les chats sont gris, que la diplomatie vaticane ne peut faire cause commune avec l’une des parties en conflit. Mais le pape Léon a montré quant à lui que la politique de l’administration de Donald Trump en Iran était bien belliciste et condamnée par l’évangile.

Ainsi, les négociations diplomatiques ne peuvent être efficaces et rapides que s’il existe un horizon métaphysique partagé, basé sur le sens éthique de la vérité et de la justice.


En parallèle, face à des sociétés de plus en plus polarisées, est-ce que la capacité à trouver un compromis — l’un des instruments de base du diplomate — est encore possible ? Est-ce d’ailleurs encore nécessaire de chercher un compromis pour faire de la diplomatie aujourd’hui ?

Plus que jamais, le consensus différencié obtenu à travers le dialogue et l’établissement d’un juste rapport de force est l’outil indispensable à la diplomatie. Pour l’ambassadeur belge Thomas Antoine, le défi de tout diplomate est de fonder une paix durable, donc juste. Pour ce faire, il lui faudra s’appuyer sur une vision du monde en tension, concilier des volontés opposées, des narratifs divergents, des passés douloureux. Il existe en effet une tension entre l’Inconditionnel moral et le Conditionnel diplomatique.

La diplomatie utilise des instruments conditionnels — négociation, clauses —, qui s’appliquent dans certaines juridictions. Le diplomate doit gérer la dialectique des volontés, celle des intérêts opposés. Thomas More faisait la distinction entre pretium (prix) et dignitas (valeur). Les deux sont des valeurs, mais la dignité ne se négocie pas, tandis que le prix est conditionnel. Il faut à la fois gérer les impératifs moraux et la réalité sur le terrain, les rapports de force, sans perdre son âme. La confusion entre pretium et dignitas se traduit par la corruption.

La diplomatie peut suivre deux écoles, celle de Machiavel et celle d’Ignace de Loyola. Machiavel fonde sa méthode de gouvernement sur la crainte, le pouvoir reposant sur le contrôle. Il s’agit d’un modèle défensif et statique du pouvoir, décourageant la prise personnelle de risque, qui s’exerce en solitaire. C’est le modèle du pouvoir en Russie ou en Chine. L’idée du Léviathan universel est celle d’une puissance unique maintenant la paix, qui rassemblerait tous dans une absence d’opposition des intérêts. Ignace de Loyola, ancien soldat, n’ignore rien des carences de la nature humaine, lorsqu’il fonde à Montmartre sa « multinationale » sur la confiance, l’innovation et la prise de risque. Le ciment qui la fait fonctionner, c’est l’amour, l’idée d’une possibilité de réconcilier l’humanité.

Quatre piliers sont à la base de la nouvelle diplomatie éthique de l’ordre jésuite :

• la lucidité, le « connais-toi toi-même » qui est à la base d’un bon casting pour la diplomatie, qui se vit en équipe ;

• la souplesse est la capacité de s’adapter aux temps et circonstances, en tenant compte de références culturelles parfois très éloignées. Elle repose sur l’autonomie et l’authenticité ;

• la bienveillance permet de veiller au bien commun, qui permet de préserver la paix, chez soi et chez les autres. Un État divisé s’affaiblit diplomatiquement ;

• l’héroïsme, le dépassement de soi, car dans chaque situation difficile, il existe un moyen de trouver une solution, c’est un défi qui donne du sens à la vie. 

Un cinquième pilier peut être ajouté chez les meilleurs diplomates : l’humour, qui peut permettre de désamorcer les tensions entre individus. Mieux valent les éclats de rire que les éclats d’obus. Cela permet de faire passer l’intérêt collectif avant l’ambition personnelle, cette passion infantile. Cette vision de la diplomatie n’est pas naïve, mais elle peut être efficace : opposée à la diplomatie cynique, elle affirme qu’il y a plus à gagner par la confiance que par la méfiance.

Comment pratiquer cette diplomatie éthique ?

En s’appuyant sur les vertus cardinales, et avant elles, les vertus théologales exposées par saint Thomas d’Aquin :

• la foi : elle est exprimée tout d’abord pour un diplomate par les lettres de créances, qui affirment la confiance du chef d’État dans son représentant. Le diplomate dit la vérité, même s’il ne dit pas tout, car la transparence n’autorise pas la négociation, il est intègre ;

• l’espérance : le diplomate cherche plus à prévenir qu’à guérir, il cherche à éviter le processus mortifère d’un conflit ouvert. Mais lorsque celui-ci se produit, l’espérance bannit le cynisme, la résignation ; 

• la charité : elle s’incarne dans le passage de l’empathie à la sympathie. Un diplomate doit aimer les gens. Il a existé d’autre part des transgressions diplomatiques admirables, des diplomates ont délivré des passeports aux juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, en dehors ou contre les instructions reçues de leur gouvernement. Pensons à la figure exemplaire du diplomate portugais Aristides de Sousa Mendes, un juste parmi les nations.

Face à une Realpolitik de plus en plus brutale, que penser également du temple mondial de la diplomatie, l’ONU et son Conseil de sécurité, qui semblent totalement dépassés par les événements et incapable de gérer les crises mondiales qui s’accumulent. Est-ce que l’ONU est encore un cadre adapté aux relations diplomatiques ?

L’Organisation des Nations Unies doit être réformée. C’est une évidence pour tout le monde, et depuis longtemps, à commencer par son actuel secrétaire général, mais ses velléités sont forcément limitées par le pouvoir des États modernes. 

Notre département de recherche au Collège des Bernardins coopère étroitement avec le Global Governance Forum créé par Augusto Lopez-Claros pour proposer un certain nombre de réformes réalistes de l’ONU. Nous sommes en train de traduire en français et de publier le projet qu’il a élaboré avec toute une équipe d’experts internationaux et que je recommande à chacun de lire (1).

Alors que le multilatéralisme est en crise, quelles seraient selon vous les pistes pour réinventer ou adapter la diplomatie et le métier de diplomate pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain ?

Je trouve que l’initiative française de l’Académie diplomatique et consulaire, d’organiser chaque année une Fabrique de la Diplomatie (2), ouverte aux chercheurs, aux étudiants et aux citoyens, est extrêmement importante. Car la diplomatie d’un État-nation souverain ne doit pas être coupée des forces vivantes de la nation, comme cela s’est longtemps pratiqué.

Il en va de même du Forum Normandie pour la paix (3) organisé par la Région Normandie, qui fait un travail remarquable pour associer les jeunes générations à la réflexion collective en Europe et dans le monde sur la construction de la paix.

Alors que les nouvelles technologies influencent l’ensemble de l’économie et de la société, est-ce que l’intelligence artificielle (IA) pourrait jouer un rôle croissant dans la diplomatie de demain ? Avec quels risques ou quels atouts ?

L’intelligence artificielle représente aujourd’hui d’abord une menace pour la diplomatie car, à ce stade, elle n’est toujours pas régulée par le droit international. Cela conduit à des formes d’utilisation sauvage par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, qui contribuent à polariser nos sociétés et à saper la démocratie.

J’ai été frappé par le fait que l’IA Claude Mythos dispose désormais d’une intelligence capable de dissoudre tous les systèmes de sécurité, d’où la décision prise par la maison-mère Anthropic de ne pas la rendre accessible au grand public (4). La première urgence est donc de réguler au plus haut niveau les entreprises qui commercent avec l’intelligence artificielle.

Mais, bien entendu, je suis aussi conscient du potentiel énorme de l’IA. J’en veux pour preuve le travail qui est fait aux Nations Unies. Comme l’explique le site qui lui est dédié (5), l’IA a un potentiel important pour favoriser l’inclusivité, réduire les inégalités, et accélérer près de 80 % des objectifs de développement durable (ODD). L’IA pourrait par exemple soutenir les avancées dans les ODD en fournissant des diagnostics et des analyses prédictives dans les soins de santé (ODD3) ; la surveillance des cultures et la résilience climatique dans l’agriculture (ODD2 et 15) ; l’apprentissage personnalisé dans l’éducation (ODD4) et la cartographie des crises et la distribution de l’aide dans le cadre de la réponse humanitaire.

Notes

(1) https://​globalgovernanceforum​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​A​-​S​e​c​o​n​d​-​C​h​a​r​t​e​r​-​I​m​a​g​i​n​i​n​g​-​a​-​R​e​n​e​w​e​d​-​U​n​i​t​e​d​-​N​a​t​i​o​n​s​.​pdf

(2) La prochaine édition se tiendra les 4 et 5 septembre 2026 (https://​tinyurl​.com/​5​4​n​m​4​4e6).

(3) https://​www​.normandiepourlapaix​.fr/

(4) « Anthropic ne publiera pas Claude Mythos : une IA jugée trop dangereuse en cybersécurité », Solutions numériques et cybersécurité, 9 avril 2026 (https://​tinyurl​.com/​4​u​z​k​m​6kh).

(5) https://​www​.un​.org/​f​r​/​g​l​o​b​a​l​-​i​s​s​u​e​s​/​a​r​t​i​f​i​c​i​a​l​-​i​n​t​e​l​l​i​g​e​nce

Antoine Arjakovsky

Thomas Delage

areion24.news