L’heure était à la satisfaction. Jeudi, le président de la Confédération, Guy Parmelin, et le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao, ont annoncé l’aboutissement des négociations pour optimiser l’accord de libre-échange entre les deux pays. Avec la nouvelle version, 99,8% des exportations suisses actuelles pourront être exonérées des droits de douane en Chine, se réjouit le Département fédéral de l’économie (DEFR).
EconomieSuisse a salué le renforcement de la compétitivité de notre économie exportatrice. Les organisations Public Eye, Amnesty International Suisse et Voices ont souligné que la situation des droits humains ne cesse de se dégrader en Chine. Si ces positions sont connues, la «NZZ am Sonntag» s’est penchée sur un autre enjeu, celui de la sécurité.
Transferts de technologie et espionnage
Selon nos confrères alémaniques, le directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC), Serge Bavaud, a averti la Commission de la politique de sécurité du National sur des risques liés au commerce avec la Chine. Dans une intervention un peu plus d’une semaine avant que Berne et Pékin s’entendent, il aurait notamment été question d’espionnage et de transferts de technologie.
Le SRC souligne que de tels propos sont couverts par la confidentialité des délibérations des commissions. Le DEFR explique pour sa part que les négociations ont été menées en concertation avec les services fédéraux concernés, dont le SRC. En outre, l’accord optimisé n’aura, selon lui, guère d’influence sur les flux commerciaux et d’investissements depuis la Chine et «ne créera donc pas de nouvelles dépendances».
Toujours est-il que le texte sera soumis au parlement fédéral. Cet enjeu va-t-il réapparaître? «Pékin vise la première place mondiale et utilise la dépendance économique comme moyen de pression, réagit Gerhard Andrey (Les Verts/FR). Il ne faut pas être naïf: l’État chinois est toujours présent derrière ses entreprises. Comme l’alerte le SRC, l’espionnage ne cesse de croître, et le libre-échange ouvre encore la porte. Le Conseil fédéral n’écoute pas suffisamment son propre Service de renseignement.»
Le Fribourgeois ajoute que les Verts ont déjà appelé à réduire notre dépendance économique face à la Chine. Pour lui, l’enjeu sécuritaire est un argument supplémentaire, mais ceux liés à la durabilité et aux droits humains suffisaient déjà pour refuser l’extension de l’accord de libre-échange avec ce pays.
Pour Carlo Sommaruga (PS/GE), il est «clair» que le Département de l’économie se concentre sur la conclusion d’un accord, et que les autres questions passent au second rang. «Celle de la sécurité est également secondaire. Mais des mesures d’accompagnement doivent être prises, avec une surveillance accrue qui implique certainement aussi le SRC.» Le Genevois conclut que pour garantir sa neutralité, la Suisse doit assurer sa sécurité interne.
À droite, Pascal Broulis (PLR/VD) relativise l’intervention du SRC. «Une telle mise en garde est normale, car il faut être vigilant face au risque d’espionnage industriel. Mais le libre-échange n’est pas synonyme de libre circulation des personnes, et les entreprises qui manipulent des données sensibles doivent elles-mêmes s’armer contre ce risque.» Il ajoute que la Suisse accueille déjà beaucoup de représentants chinois, par le biais des fédérations sportives et des représentations auprès d’organisations internationales.
Isabelle Chappuis (Le Centre/VD) souligne pour sa part qu’un accord avec la Chine permet de réduire notre dépendance à un seul partenaire. «Cette diversification des risques contribue également à augmenter notre sécurité», argumente-t-elle.
Elle poursuit que la Suisse représente un petit marché, «qui a besoin d’ouverture pour se développer et assurer sa prospérité». La Vaudoise note toutefois que rien n’est gratuit: «Nous savons qu’il y a des risques d’espionnage accrus, notamment dans les secteurs technologique et de la recherche.» Elle appelle donc à prévoir des garde-fous, qui peuvent par exemple passer par des clauses liées à la propriété intellectuelle dans les contrats de recherche ou une sensibilisation des PME actives à l’internationale.
Une collaboration fructueuse et risquée
Si le SRC ne s’exprime pas sur cette affaire, son rapport de situation 2026, «La sécurité de la Suisse», analyse notamment nos relations avec la Chine. On y lit que «pour de nombreux pays, dont la Suisse, la Chine est un partenaire commercial et technologique de premier plan, voire indispensable».
Le SRC poursuit: «Si cette collaboration porte ses fruits à bien des égards dans le domaine commercial et scientifique, elle comporte toutefois des risques.» Selon lui, «les acteurs chinois intéressés par l’acquisition de connaissances et de technologie suisses peuvent recourir à un large éventail de méthodes légales et illégales».
Il mentionne l’espionnage, le vol de propriété intellectuelle et les abus dans le cadre de collaborations scientifiques. L’acquisition de connaissances par des moyens légaux constitue «un défi encore plus important» – par exemple via des exportations de biens, des investissements étrangers dans des entreprises ou la collaboration dans la recherche académique.
Pour le SRC, la menace «dépendra fortement du degré d’interdépendance économique qui existera à l’avenir». Il souligne que les échanges commerciaux génèrent des données. Selon lui, il est «extrêmement probable» que la Chine les traite également à des fins de renseignement. Il juge par exemple «réaliste de supposer» que les données générées par les voitures chinoises modernes puissent être transmises aux services chinois via les constructeurs.
Caroline Zuercher