Quelles sont, selon vous, les principales menaces stratégiques pour les États-Unis dans la région indopacifique ? Pourquoi la Chine est-elle la principale source d’inquiétude ?
Robert P. Girrier : Les États-Unis expriment une vive préoccupation face aux actions de la Chine dans la région asie-pacifique. Pékin cherche continuellement à redéfinir les normes internationales et le droit en vigueur, notamment en mers de Chine méridionale (1) et orientale, ainsi que dans d’autres zones stratégiques du Pacifique occidental. Les États-Unis n’ont ni ambitions territoriales ni intérêts expansionnistes dans cette région au-delà de leurs propres territoires. Ce qui est inquiétant, c’est le recul des normes internationales sous l’effet des affirmations et des actions chinoises, comme celles de la garde côtière chinoise en mer de Chine méridionale.
Un autre sujet de préoccupation majeur demeure la situation à Taïwan. Les actes d’intimidation et les pressions exercées par Pékin sur l’ile alimentent de nombreuses tensions. Bien que la Chine constitue le principal défi stratégique, d’autres acteurs déstabilisent également la région. La Corée du Nord, par son imprévisibilité, représente une menace sérieuse, tandis que la Russie, elle aussi, mène des activités préoccupantes. De plus, la coopération grandissante entre ces trois puissances — Chine, Russie et Corée du Nord — envoie un message clair d’intimidation et suggère un possible recours à la force pour modifier l’ordre établi.
Les études soulignant le dynamisme de la flotte chinoise — et sa montée en puissance impressionnante face à la stagnation de la flotte américaine sont de plus en plus nombreuses (2). Comment percevez-vous cette situation ?
Je ne dirais pas que la flotte américaine est en stagnation. Cependant, vous avez raison de souligner que sa taille est restée relativement stable, juste en dessous des 300 navires actuellement, ce qui est un fait. Le nombre de navires construits par les États-Unis n’a pas augmenté autant que nous l’aurions souhaité. L’objectif des 300 navires a été fixé, mais nous avançons lentement pour l’atteindre. Cela dit, il y a eu un rééquilibrage stratégique dont nous parlons depuis des années. Une plus grande partie de la flotte américaine est désormais redéployée dans le Pacifique, ce qui constitue un changement majeur (3). Toutefois, au-delà du nombre de navires, il faut aussi prendre en compte leur qualité, les équipements embarqués et les améliorations continues de nos systèmes. La capacité de ces bâtiments à opérer ensemble, à détecter les menaces et à fonctionner de manière intégrée est un élément clé.
Bien entendu, la quantité de navires est un critère important, et il est normal que cela suscite l’attention. Mais la modernisation constante de notre flotte est tout aussi essentielle. Cela ne signifie pas que nous considérons notre marine comme suffisante. Nous visons toujours une flotte plus vaste et plus performante.
Nous surveillons de près l’expansion rapide de la flotte chinoise, qui se développe à un rythme soutenu. Cette montée en puissance est une source de préoccupation majeure. Comme vous l’avez mentionné, Pékin cherche à redéfinir les normes internationales et s’appuie sur cette expansion navale pour instaurer un climat de coercition. C’est un enjeu crucial, d’autant plus que cela se joue dans l’Indopacifique, une région au dynamisme économique intense. La situation est donc extrêmement préoccupante pour nous.
Winston Churchill disait que remporter une bataille navale ne suffit pas. Il faut être capable de reconstruire ses forces. Comment percevez-vous ce défi, notamment en ce qui concerne la capacité des États-Unis à reconstituer leur flotte en cas de guerre, alors que l’industrie de la défense fait face à de nombreux retards et à un grand nombre de navires à remplacer ?
Les véritables experts en matière de guerre et de stratégie militaire accordent une importance capitale à la logistique. En effet, c’est elle qui garantit le maintien des forces en état de combattre, leur capacité à se relever après des pertes, à réparer, à remplacer et à poursuivre l’engagement sur le terrain. Lorsque l’adversaire dispose de ressources considérables, comme c’est le cas de la Chine, ce défi prend une ampleur encore plus significative. Dans un contexte de conflit, la résilience devient ainsi un élément clé. Aux États-Unis, ces dernières années, les discussions se sont intensifiées autour du renforcement des capacités de construction et de réparation navales. Les chantiers navals remplissent un double rôle essentiel : ils fabriquent de nouveaux navires tout en assurant la maintenance et la réparation des unités existantes. Il est donc impératif d’améliorer leur efficacité en optimisant les processus, en adoptant des méthodes de travail plus intelligentes et en intégrant les dernières avancées technologiques.
Un autre enjeu majeur concerne le recrutement et la formation des travailleurs qualifiés, un aspect fondamental pour assurer la pérennité de l’industrie navale américaine. Qu’il s’agisse de la construction de sous-marins ou de navires de surface, ce défi reste au cœur des préoccupations. Par ailleurs, en matière de réparation, les alliés et partenaires des États-Unis jouent également un rôle clé pour garantir la résilience et la capacité de maintenance des flottes. La coopération internationale dans l’utilisation des infrastructures navales en période de conflit est une réalité qui devrait continuer à se renforcer.
Dans le domaine de la construction navale, l’intérêt pour des collaborations internationales ne cesse de croitre, notamment en ce qui concerne les investissements, le transfert de compétences et l’accès à une main-d’œuvre qualifiée. Ces partenariats constituent des solutions stratégiques pour renforcer les capacités de production et d’innovation.
Enfin, la résilience fait également partie intégrante de la vision de l’US Navy, qui travaille sur une flotte hybride combinant des navires classiques et des systèmes autonomes, qu’il s’agisse de bâtiments de surface ou d’aéronefs. En cas de conflit majeur entrainant des pertes importantes, une question cruciale se pose : faut-il reconstruire à l’identique ou privilégier l’intégration de technologies autonomes ? La réponse réside sans doute dans un équilibre entre ces deux approches. L’évolution naturelle de la reconstruction militaire favorisera probablement des solutions permettant un redéploiement rapide, à moindre cout et en plus grand nombre, notamment grâce à l’utilisation des systèmes autonomes.
La marine américaine a-t-elle encore les moyens de ses ambitions, que ce soit dans l’Indopacifique ou sur toutes les mers, en coopération avec ses alliés ?
Vous parlez d’ambitions, mais je dirais plutôt qu’il s’agit de responsabilités. Être présent dans cette région n’est pas seulement une question de stratégie, c’est aussi un engagement fort en faveur des normes internationales, du droit et d’un environnement libre et ouvert. L’expression « Indopacifique libre et ouvert » a une signification profonde : elle garantit la libre circulation du commerce dans cette zone, le respect des espaces économiques exclusifs et un cadre propice aux échanges entre nations. Ces principes sont fondamentaux pour la stabilité régionale. Face à cela, la marine américaine se confronte à des acteurs qui défendent une vision plus restrictive et cherchent à imposer une approche basée sur l’influence et le contrôle. Cette opposition met directement en jeu les notions de liberté et d’ouverture. Dans ce contexte, disposer d’une marine forte devient essentiel pour défendre ces intérêts. Cette nécessité est d’autant plus pressante avec la montée en puissance de la Chine, qui bouleverse les équilibres existants. Cela renforce la responsabilité et l’engagement des acteurs qui défendent ces valeurs de liberté et d’ouverture dans l’Indopacifique.
Quelle importance la marine américaine accorde-t-elle à la France dans l’Indopacifique ?
Le défi est d’une ampleur telle qu’aucun pays ne peut agir seul. Il est donc primordial de s’appuyer sur des alliés et des partenaires partageant les mêmes valeurs. Ce qui est encourageant, c’est que cette coalition de nations, qu’elles soient alliées officielles ou partenaires de confiance, constitue un bloc solide. Travailler ensemble, s’entrainer côte à côte et assurer une interopérabilité militaire sont des éléments cruciaux. Cela signifie une capacité à effectuer des réparations mutuelles sur les navires, à mener des exercices conjoints et à développer des automatismes communs. La France joue un rôle clé dans cette dynamique, grâce à ses territoires répartis dans tout le Pacifique et à ses nombreux intérêts dans la région. L’évolution récente montre d’ailleurs une implication croissante de la France, comme en témoignent les manœuvres conjointes impliquant des porte-avions français, japonais et américains. Ces opérations ne sont pas anodines : elles constituent des démonstrations de force et de solidarité stratégiques.
Du point de vue américain, la contribution française est non seulement précieuse mais aussi hautement appréciée. Toutefois, au-delà des aspects bilatéraux, il s’agit d’un enjeu global : la défense des normes internationales et du droit maritime concerne l’ensemble des nations soucieuses de préserver un ordre basé sur des règles partagées. L’Europe, en tant qu’acteur stratégique, a aussi un intérêt croissant pour l’Indopacifique. Aujourd’hui, les tensions en mer de Chine méridionale ne sont plus seulement des questions locales, elles résonnent bien au-delà et touchent désormais l’équilibre mondial.
Pensez-vous, comme on a pu l’entendre, que la création d’une OTAN indopacifique puisse être une solution ?
Il s’agit d’une situation différente. La région indopacifique a évolué de manière spécifique et, à l’heure actuelle, il n’existe pas d’entité équivalente à l’OTAN. Cette dernière est une alliance unique et influente, jouant un rôle clé en matière de dissuasion. Dans l’Indopacifique, les États-Unis privilégient des partenariats bilatéraux solides, s’appuyant sur cinq accords de défense parmi les plus anciens traités qu’ils ont signés. Par ailleurs, diverses organisations multilatérales et initiatives de coopération continuent de gagner en importance. Ce qui lie ces acteurs, c’est avant tout une convergence d’intérêts bien compris. Il est difficile de prédire si une alliance formelle émergera, mais la dynamique actuelle semble davantage orientée vers des approches collaboratives et multilatérales. Ce qui unit également ces États, c’est un engagement commun en faveur de la liberté, de l’ouverture, du respect des normes et du droit international, ainsi que des valeurs et intérêts partagés à l’échelle mondiale.
Les États-Unis accordent-ils une grande priorité au développement des robots, des drones et de l’intelligence artificielle (IA) pour le renforcement de sa marine ?
Sans aucun doute, la technologie ouvre de nouvelles perspectives et son évolution rapide ne fait qu’accentuer son rôle stratégique. Les concepts d’autonomie et de robotique existent depuis longtemps, mais leurs capacités ne cessent de s’améliorer, les rendant toujours plus incontournables. L’IA, en particulier, peut être un atout majeur en accélérant et en optimisant la prise de décision. Aux États-Unis, une attention particulière est portée à l’éthique entourant son usage, notamment lorsqu’elle concerne des systèmes létaux. Néanmoins, son apport est indéniable, notamment dans les contextes de conflit, où elle peut contribuer à renforcer la supériorité décisionnelle, c’est-à-dire la capacité à percevoir, analyser, comprendre et agir avec rapidité et efficacité.
Dans le débat actuel sur la taille de la flotte américaine, qui reste relativement stable autour de 300 navires, l’une des pistes envisagées pour accroitre sa puissance opérationnelle repose sur le développement de systèmes autonomes. Ainsi, l’IA et la robotique font partie des solutions stratégiques à l’étude, bien qu’elles ne représentent pas, à elles seules, une réponse unique ou exclusive aux défis posés.
Quels sont, selon vous, les éléments clés de la puissance et de la stratégie navales du futur ?
Il existe des principes fondamentaux qui restent immuables. Dans le domaine de la guerre, l’information et la compréhension sont intemporelles. C’est une manière essentielle d’appréhender les éléments durables qui s’appliquent à toute activité humaine, en particulier dans le cadre des conflits. La capacité à percevoir, analyser et interpréter son environnement, puis à agir en conséquence, est une constante dans l’art de la guerre, mais aussi dans toute entreprise humaine. À cela s’ajoute un autre facteur crucial en temps de conflit : la résilience. Elle est primordiale, car la guerre, par définition, est violente. La capacité à durer dans un conflit repose sur des éléments souvent considérés comme secondaires, mais qui sont en réalité vitaux : le soutien logistique, la maintenance et la capacité de réparation. Lorsque l’on observe les conflits actuels à travers le monde, on constate qu’un petit pays peut se maintenir dans la lutte grâce à sa créativité, son adaptabilité et sa résilience, comme c’est le cas de l’Ukraine aujourd’hui.
Enfin, un dernier élément fondamental à prendre en compte est ce que l’on pourrait appeler la guerre du récit. Cela touche à l’information cognitive, à la perception et à la compréhension des motivations derrière chaque action. Ce facteur joue un rôle déterminant, car il influence la manière dont les actions sont perçues et justifiées, et constitue un puissant moteur stratégique qui restera toujours d’actualité.
Notes
(1) Hugues Eudeline, « Mer de Chine méridionale : vers une aggravation des tensions avec la thalassocratie chinoise », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°82, octobre-novembre 2024 (https://www.areion24.news/2025/05/15/mer-de-chine-meridionale-vers-une-aggravation-des-tensions-avec-la-thalassocratie-chinoise/).
(2) Philippe Langloit, « La flotte américaine se perd-elle en haut mer ? », DSI hors-série, n°98, octobre-novembre 2024 (https://www.areion24.news/2025/01/28/la-flotte-americaine-se-perd-elle-en-haute-mer/).
(3) Peter Dombrowski, Simon Reich, « Une année décisive ? L’approfondissement de la stratégie américaine dans l’Indo-Pacifique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°78, février-mars 2024 (https://www.areion24.news/2024/10/10/une-annee-decisive-lapprofondissement-de-la-strategie-americaine-dans-lindo-pacifique/).
Thomas Delage

