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mercredi 29 juillet 2026

La Russie face à l’Arctique : des ambitions toujours intactes

 

Depuis le milieu des années 2000, la Russie ambitionne de devenir la première puissance militaire et économique dans l’océan Glacial Arctique. Avec une façade maritime équivalente à la moitié de l’océan Arctique, Moscou dispose de moyens militaires permanents stationnés de Mourmansk à Chukotka, ainsi que sur des bases aériennes dans l’archipel François-Joseph, sur Nouvelle-Zemble et dans l’archipel de Nouvelle-Sibérie. Certaines bases ont été construites récemment, alors que d’autres, datant de l’époque de l’URSS, ont été réhabilitées.

Territorialement parlant, la Russie revendique quasi la moitié du bassin arctique, délimité par une ligne droite allant du pôle Nord au détroit de Béring, longeant la dorsale de Mendeleïev, et croisant la dorsale de Lomonossov qui rattache le pôle au territoire russe. Jouissant d’une flotte de brise – glaces unique au monde, Moscou a fait de l’Arctique sa priorité afin de restaurer son rang de puissance de premier rang : le Kremlin applique à cet endroit une doctrine défensive faisant de l’Arctique un bastion qui lui permet de protéger ses moyens de dissuasion nucléaire dans la péninsule de Kola, ses mégaprojets miniers et d’extraction de gaz et de pétrole, ainsi que ses infrastructures le long de la route du Nord-Est. Enfin, c’est aussi un espace permettant à la Russie de projeter ses forces vers l’Arctique central, la mer de Béring et l’Atlantique nord.

Sur le plan économique, l’exploitation des ressources minières a toujours constitué un enjeu pour la Russie, accentué aujourd’hui par son économie très affaiblie par les sanctions internationales et qui résiste en grande partie grâce à la vente bon marché d’énergies fossiles à la Chine. Cet enjeu économique se double donc d’un enjeu de survie pour le régime Poutine.

Dans le contexte actuel, la guerre en Ukraine n’a pas altéré les ambitions russes dans la région, elle les a rendues plus urgentes. Moscou cherche donc à développer ses infrastructures et à renforcer sa capacité de projection, tout en se focalisant sur les opérations sous le seuil et en zone grise (seabed warfare, guerre électronique, provocations diverses). Mais, en pratique, ces ambitions restent dans le domaine du déclaratoire et se heurtent au principe de réalité, notamment l’entretien et l’extension des infrastructures portuaires qui se trouvent ralentis par les sanctions internationales. La Chine pourrait être un partenaire, mais elle vise une capacité à naviguer sans escale à travers l’Arctique, et non pas à moderniser les ports le long du corridor russe.

Sur le plan militaire, les sanctions internationales limitent la capacité de Moscou à fabriquer des armes de précision, et donc à les déployer dans la région arctique, alors que la flotte du Nord détient 20 % de cette capacité au sein de l’armée russe. Elles limitent également la capacité de régénérer les stocks, notamment de systèmes nécessitant des composants occidentaux, tels que le char T‑90 par exemple.

Des forces terrestres en piteux état

Concernant ses unités de mêlée, l’armée russe aligne deux brigades permanentes spécialisées dans le combat en milieu polaire, appartenant au district militaire de Leningrad et rattachées à la flotte du Nord, la plus volumineuse des quatre flottes de la marine russe. Comparativement aux autres brigades de fusiliers motorisés, leur effectif est nettement moindre (entre 1 400 et 2 000 hommes chacune) et elles disposent d’équipements et de véhicules spécifiques à la manœuvre en milieu polaire, tels que des motoneiges de différents types (ouvertes ou à cabine chauffée), des chenillettes TTM‑4902 (ressemblant aux VAC de notre 27e brigade d’infanterie de montagne) et des chenillés articulés DT‑10 et DT‑30. Les MT‑LBV et VMK, camions KamAZ et 4 × 4 Ural sont modifiés pour s’adapter aux températures extrêmes.

La 200e brigade séparée de fusiliers motorisés, créée en 1997, est devenue en 2011 la première des deux nouvelles brigades arctiques des forces terrestres russes. Basée dans l’oblast de Mourmansk, elle fut déployée en 2014 dans le Donbass avant de prendre part à l’invasion de l’Ukraine en février 2022, dans la zone de Kharkiv. Au début du mois de mars 2022, l’unité avait perdu deux groupes tactiques (BTG) ainsi que son bataillon d’artillerie lance – roquettes. Ces pertes ne furent que partiellement recomplétées en juillet 2022, à hauteur d’un BTG composé de réservistes, de troupes de défense côtière et de marins, tous d’un niveau de préparation relativement faible. À la fin de l’année 2022, la brigade avait perdu 40 % de ses effectifs et de ses véhicules, parmi lesquels des chars T‑80BVM et des transports de troupes MT‑LBV.

En juin 2025, la 200e brigade séparée fut reformée sous le nom de 71e division de fusiliers motorisés de la garde : passant de brigade à division, elle incarne l’importance croissante portée par le commandement de l’armée russe aux unités arctiques. Elle forme la composante arctique du district militaire de Leningrad aux côtés de la 80e brigade arctique, de la 61e brigade séparée d’infanterie de marine de la garde et d’éléments de défense côtière, ces unités relevant de la flotte du Nord d’un point de vue opérationnel. Créée en 2014, la 80e brigade arctique de fusiliers motorisés fut la deuxième unité de ce type, rejoignant la 200e brigade au sein du 14e corps d’armée de la flotte du Nord. Si ces deux unités appartiennent au même corps d’armée, la 200e brigade fait partie de l’armée de terre, tandis que la 80e brigade relève de la marine russe. Basée, elle aussi, dans l’oblast de Mourmansk, sa mission principale est de patrouiller le long de la frontière norvégienne et de protéger différentes infrastructures situées dans cette zone.

La 80e brigade arctique fut déployée en Ukraine en juin 2022, avec une affectation dans la région du Donbass. Tout comme la 200e brigade, elle fut déployée avec ses systèmes antiaériens Tor‑M2DT, montés sur châssis de DT‑30PM et spécifiques au combat arctique. Plusieurs d’entre eux ont été détruits ou mis hors service lors des différents déploiements de l’unité autour de Kharkiv, puis de Bakhmout, de Kherson et de Dnipro. La 80e brigade a également déployé des MT‑LBV, des DT‑10 et DT‑30 ainsi que des motoneiges TTM, dont un certain nombre, difficile à évaluer, ont été détruits ou perdus.

En 2023, ses éléments ont servi dans l’oblast de Kherson, où 80 % d’entre eux ont fini par être éliminés par l’armée ukrainienne, en particulier lors d’un engagement dans l’estuaire du Dniepr en avril 2024. D’un point de vue plus général, ce sont les forces terrestres de la flotte du Nord qui ont subi des pertes en Ukraine ; les composantes navale et aérienne n’ont pas été atteintes.

La composante navale de la flotte du Nord, à laquelle appartiennent aussi les unités amphibies (la 61e brigade séparée d’infanterie de marine, le 420e bataillon Spetsnaz de reconnaissance navale, ainsi que les 160e, 269e et 313e détachements séparés de contre-offensive sous – marine), est de facto spécialisée en combat arctique en fonction de sa zone d’affectation permanente.

La 61e brigade séparée d’infanterie de marine a également été déployée en Ukraine dès le début de l’invasion, son chef de corps ayant été tué début mars 2022 près de Kharkiv. L’unité a continué d’être engagée, notamment dans la région de Kherson, jusqu’en septembre 2025 alors que ses éléments étaient vus près de Dobropillie, dans la région de Pokrovsk. Il semble que l’unité, considérée comme l’une des mieux entraînées de l’armée russe, ait été déployée sur les points les plus difficiles du conflit, et rien n’indique qu’elle ait été retirée du champ de bataille à l’heure actuelle.

Enfin, les unités VDV (la 76e division d’assaut aéroportée de la garde ainsi que les 98e et 106e divisions parachutistes de la garde) comportent des éléments ayant suivi un entraînement et un aguerrissement au milieu arctique, mais ce ne sont pas des unités spécialisées à plein temps en combat polaire.

Les brise-glaces, indispensable appui à la mobilité

Unique au monde, car seule la Russie construit et utilise ce type de navire, la flotte russe de brise – glaces à propulsion nucléaire compte actuellement six bâtiments (deux de la classe Arktika, et quatre de la classe Arktika II), qui viennent s’ajouter aux 30 brise – glaces à propulsion diesel – électrique. Longs de 173 m pour un déplacement de 33 327 t, dotés d’un hélipad, les Arktika II sont des navires gigantesques dont la propulsion nucléaire leur permet de naviguer en continu sans ravitaillement pendant quatre ans, avec une puissance supérieure à une propulsion classique. Ils peuvent ouvrir des couloirs maritimes à travers une glace de plus de trois mètres d’épaisseur et même assurer certaines missions de transport. Le premier brise – glaces de la classe Arktika II (Projet 22220) est entré en service en 2020 pour entamer le remplacement progressif de la classe Arktika, qui datait de 1975. Ce qui en fait une flotte récente et de conception moderne, les trois derniers exemplaires devant entrer en service respectivement en 2026, en 2028 et en 2030.

Ensuite, la classe Leader (Projet 10510), actuellement en développement, viendra compléter la classe Arktika II avec un premier exemplaire lui aussi prévu pour 2030 : le Rossya. Long de 209 m pour un déplacement de 69 700 t (soit le double d’un Arktika II), le Rossya incarne la volonté russe de prendre une avance irrémédiable sur le contrôle de l’Arctique.

Enfin, la marine russe aligne elle aussi sa propre flotte de brise – glaces militaires. L’Ilya Muromets (Projet 21180), en service depuis fin 2017, mesure 85 m de long pour un déplacement de 6 000 t, avec une propulsion diesel – électrique. Il peut ouvrir la voie dans des glaces jusqu’à 1 m d’épaisseur et il est doté d’un hélipad. Le coût élevé de cette classe de brise – glaces a retardé le Projet 21180M, moins coûteux. Ce dernier comporte deux brise-glaces auxiliaires de 82 m de long pour un déplacement de 4 080 t, avec des capacités moindres. Le premier exemplaire est entré en service en juillet 2024 au sein de la flotte du Pacifique, le deuxième étant en chantier avec une livraison prévue en 2027 à la flotte du Nord.

Pour enfoncer le clou, Moscou ne se contente pas de ses brise – glaces pour prendre l’avantage sur ses compétiteurs. Le Projet 23550, lui aussi de conception récente, vient y ajouter un autre concept : les patrouilleurs polaires. L’Ivan Papanin, qui vient tout juste d’entrer en service, n’est autre qu’un brise-glace lance – missiles, long de 114 m pour un déplacement de 8 500 t, armé d’un canon de 76 mm et de huit missiles de croisière 3M54 Kalibr. Il est capable de briser une glace jusqu’à 1,80 m d’épaisseur et comporte un hélipad ainsi qu’un hangar pour un hélicoptère Ka‑27. Quatre exemplaires sont prévus pour constituer cette nouvelle classe de patrouilleurs.

Une remontée en puissance incertaine

La Russie tente de renforcer sa posture à travers l’installation de bases à la frontière finlandaise, par un rehaussement capacitaire (systèmes de défense aérienne, brise – glaces, navires et modernisation d’infrastructures existantes) ainsi que par l’accroissement du nombre d’exercices menés en zone polaire. Toutefois, une remontée en puissance dans ce secteur nécessiterait aussi la création de formations militaires supplémentaires (à hauteur de 50 000 hommes en ce qui concerne le seul district militaire de Leningrad). Le commandement aurait alors un dilemme : soit réaffecter des unités existantes stationnées ailleurs sur le territoire russe et les former au combat arctique, soit accroître le recrutement pour armer ce volume de force supplémentaire, sachant que l’actuel recrutement peine déjà à atteindre ses objectifs pour recompléter les pertes infligées par l’armée ukrainienne.

En théorie, recruter des personnels avec la perspective de les stationner dans l’Arctique semble plus facile que de les envoyer en Ukraine. Mais si les alliances (Chine, Corée du Nord, Iran) permettent de faire face aux besoins en munitions de base, la production de systèmes d’armes plus complexes souffre des sanctions internationales qui ont coupé l’approvisionnement en composants électroniques occidentaux. Or, pour installer de nouvelles unités en Arctique et être crédible, il faut produire les armements dont elles auront besoin. Les intentions peinent donc à être suivies d’actions concrètes et efficaces, et considérant le contexte actuel, rien ne porte à croire que la Russie va les concrétiser dans un proche avenir.

Emmanuel Vivenot

areion24.news