Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

mardi 21 juillet 2026

Ces secrets politiques sont un poison pour l'Ukraine de Zelensky

 

Volodymyr Zelensky a pris les devants. Vendredi 17 juillet, devant le Premier ministre britannique sortant, Keir Starmer, le président ukrainien a avoué qu'il aurait préféré ne pas trancher. C'est pourtant ce qu'il a fait, et ce qui lui vaut, depuis trois jours, des manifestations à Kiev et dans plusieurs villes du pays.

Dans les rues ? Des milliers de jeunes avec, pour seul slogan, un mot et un nom: vérité et Mykhaïlo Fedorov. Pas question, pour ces protestataires, d'accepter le départ du jeune ministre de la Défense, limogé la semaine dernière en raison de ses désaccords publics avec le chef d'état-major des armées, Oleksandr Syrsky.

L'homme des drones

Sur le papier, le départ de ce ministre, nommé en janvier et crédité de la montée en puissance des drones et des missiles qui font tellement mal au Kremlin, est le résultat d'un affrontement très politique. Fedorov, partisan d'une guerre de plus en plus technologique, fondée sur des frappes en profondeur en Russie, avait demandé la tête du général Syrsky, nommé en 2024 en remplacement du populaire Valery Zaloujny, depuis lors ambassadeur d'Ukraine à Londres.

Or beaucoup, dans les rangs de l'armée et du gouvernement, approuvaient cette demande. « Depuis plusieurs jours, les réactions sont unanimes, note le journaliste Cyril Amoursky, basé à Kiev pour BFM TV. Militaires, commandants de brigade, développeurs de drones, volontaires, journalistes spécialisés, blogueurs militaires, partenaires occidentaux, société civile... tous expriment la même incompréhension: pourquoi retirer un ministre qui obtenait des résultats, qui bénéficiait de la confiance d'une grande partie de l'armée et qui n'était en poste que depuis six mois?»

Un pourfendeur de la corruption

La réponse à cette question est ce qui fait le plus mal à Volodymyr Zelensky. Pour les observateurs de l'Ukraine et du conflit, ce dernier a cédé aux pressions de «l'État profond», au sein duquel les scandales de corruption sont notoires.

Cyril Amoursky poursuit sur son compte X: «Pour beaucoup, Fedorov représentait enfin la possibilité d'introduire dans l'armée ukrainienne une culture de l'innovation, de la transparence et de la responsabilité, rompant avec une organisation encore largement marquée par des réflexes hérités de l'époque soviétique.»

Le président ukrainien, qui avait dû accepter, en novembre 2025, la démission de son bras droit, Andriy Yermak, pris dans la tourmente d'enquêtes anticorruption, est perçu comme trop faible face aux caciques de son armée. Même si Fedorov, contraint de démissionner, s'est bien gardé de le mettre en cause. Son intérim a été confié à Ievgueniï Khmara, un apparatchik de l'un des services de renseignement ukrainiens, le SBU.

Or voilà que le SBU, simultanément, est lui aussi dans le viseur après la tentative ratée d'assassinat d'un oligarque ukrainien installé à Monaco. Le 29 juin, le milliardaire ukrainien Vadim Ermolaev pénètre dans le hall de l'immeuble où il vit avec sa compagne et son fils adolescent. Présente à quelques dizaines de mètres, une femme emmitouflée dans un survêtement active à distance une bombe qui mutile la femme (ses deux jambes ont dû être amputées), blesse grièvement l'homme et plus légèrement le garçon.

À Monaco, les mystères du SBU

La suite est rocambolesque: la femme, retrouvée grâce aux images de vidéosurveillance, fuit en France à pied, via la commune de Beausoleil, voisine de la Principauté. Puis elle prend un bus à Nice, direction l'Ukraine, avant d'y être accueillie par un ancien agent du SBU, qui lui tire plusieurs balles dans la tête.

La justice ukrainienne est saisie. «Ce que dit le procureur général ukrainien, c'est que cette vidéo de Monaco a été réalisée à la demande des commanditaires de cette attaque. Le but était de montrer que l'attaque a bien eu lieu, que l'ordre a bien été exécuté», confirme Cyril Amoursky, également auteur de «Ukraina, un peuple en guerre (éd. du Cerf).

Pourquoi ce meurtre? Pourquoi cette tentative d'attentat contre un oligarque connu pour sa dénonciation de la corruption en Ukraine, mais aussi pour ses activités illégales via des «call centers» dans les pays baltes? S'agissait-il de faire taire Vadim Ermolaev, une figure de ce fameux «bataillon Monaco», le surnom donné aux richissimes Ukrainiens réfugiés dans la Principauté, d'où ils continuent de tirer certaines ficelles du conflit?

L'intéressé, né à Dnipro, grande ville de l'est de l'Ukraine, avait fait fortune dans l'industrie et l'immobilier avant de se tourner vers la santé, l'agroalimentaire, mais aussi le secteur viticole. Il exploitait des vignobles en Crimée. Il était soupçonné de blanchiment d'argent à destination de la Russie et était copropriétaire d'une banque estonienne, Versobank, suspendue en 2018 par la Banque centrale européenne.

Les explications de Zelensky

Secrets politiques. Secrets militaires. Secrets financiers. Volodymyr Zelensky sait qu'il va devoir s'expliquer.

Son jeune ministre limogé bénéficiait notamment du plein soutien de Fire Point, l'entreprise d'armement la plus souvent citée comme étant à la pointe de la modernisation de l'arsenal ukrainien.

À 35 ans, Mykhaïlo Fedorov avait donné son feu vert au recours massif aux drones. Il voulait augmenter les salaires des soldats. Il proposait une démobilisation partielle alors que tous les hommes âgés de 25 ans et plus doivent servir sous les drapeaux et que des ratissages en règle ont lieu dans le pays pour traquer ceux qui se cachent ou échappent à la conscription. Il avait aussi mis en place des récompenses pour les unités les plus performantes, inspirées des jeux vidéo.

Ses secrets allaient-ils sortir si, comme Fedorov l'avait proposé, tous les officiers supérieurs de l'armée ukrainienne avaient dû passer au détecteur de mensonges?

Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a, en tout cas, choisi son camp. Il a contacté personnellement Mykhaïlo Fedorov pour saluer son «courage» et son «esprit d'innovation», synonymes d'un «nouvel élan».

Richard Werly

blick.ch