dimanche 14 juin 2026

L’aide militaire des États-Unis, élément clé de la résilience d’Israël

 

Israël réussit à conduire trois engagements militaires de manière simultanée avec un budget bien plus limité que celui de la France ou du Royaume-Uni. Or, ces derniers peinent à se préparer à des opérations militaires majeures en dépit de budgets importants et d’une ample industrie d’armement. Quel est le secret d’Israël, qui dépense seulement le tiers des efforts militaires de la France en dehors de période de guerre ? Y a-t-il une formule magique ou des ressources complémentaires pour aider à soutenir un tel effort militaire intense et continu ?

Selon le SIPRI, Israël consacrait seulement une vingtaine de milliards de dollars par an à sa défense avant les opérations militaires en réaction à l’attaque du Hamas en octobre 2023. Pourtant, ce pays dispose d’une capacité de défense impressionnante lui permettant de tenir tête à de multiples adversaires, comme il l’a montré face à l’Iran. Certes, ses efforts militaires représentaient environ 5 % de son PIB au début de la décennie quand la France ou beaucoup de grands pays européens peinaient à y consacrer seulement 2 %. Mais Israël a‑t‑il une formule magique ?

Il est certain que les forces armées israéliennes sont aguerries. Cependant, la contrainte budgétaire s’applique aussi à Israël et il n’est pas possible d’y échapper. L’efficacité budgétaire ne peut pas être sans limites. Il faut certainement trouver l’explication de l’autre côté de l’Atlantique et non au Moyen – Orient. En effet, si les États-Unis ont développé une relation spéciale avec un autre pays, c’est sans nul doute avec Israël. La réussite israélienne repose en grande partie sur l’assistance de sécurité des États-Unis, qui est devenue très importante depuis les années 1960 et plus encore ces dernières années.

Entre 1946 et 2024, Israël a été le pays qui a reçu la plus grande aide militaire fournie par les États-Unis. Ces derniers lui ont versé au total 244 milliards de dollars (dollars constants de 2024), selon les données officielles du Département d’État. Cela place Israël loin en tête des pays soutenus militairement par Washington. Le second récipiendaire est l’Afghanistan, avec seulement 113 milliards, suivi par le Vietnam du Sud avec 96 milliards. Cependant, l’aide massive à ces deux derniers pays résultait d’une situation de guerre, ce qui n’est pas le cas – de manière permanente – pour Israël. À cela s’ajoute une aide économique qui atteint un montant cumulé de 85 milliards de dollars entre 1971 et 2007.

Cette aide vise à permettre à Israël d’avoir une supériorité opérationnelle sur ses adversaires potentiels, ce que les États-Unis appellent le Qualitative military edge (QME). Ceci explique notamment pourquoi les pays arabes n’avaient pas la possibilité d’acquérir des avions de chasse F‑35 pendant de nombreuses années. D’ailleurs, le critère QME est devenu structurant dans la politique étrangère américaine depuis que le Congrès a adopté en 2008 une loi imposant au président de garantir cette supériorité d’Israël vis-à‑vis de ses adversaires, ce qui se traduit par des financements conséquents.

L’aide militaire des États-Unis n’a cessé de s’accroître au fil du temps, même en période de paix. En 1998, un accord d’une durée de dix ans a été signé pour remplacer l’aide économique par une aide militaire d’un montant total de 21,3 milliards de dollars via le programme Foreign military financing (FMF). Un nouvel accord a été signé en 2008 pour 32 milliards et renouvelé en 2016 pour un montant de 38 milliards de dollars.

À cela s’ajoutent des aides exceptionnelles lorsque la sécurité d’Israël est en péril. Ainsi, au cours des deux années qui ont suivi l’attaque du 7 octobre 2023, les États-Unis ont fourni une aide militaire supplémentaire de 8,7 milliards de dollars, principalement pour la défense antimissile. Selon William Hartung (1), les armées américaines ont aussi fait des dons en nature prélevés sur leurs propres stocks de matériels (représentant 4,4 milliards) et de munitions (représentant 800 millions). L’administration Trump a annoncé, dans le projet de loi de finances 2026, qu’elle envisageait de livrer à titre gracieux 30 hélicoptères Apache et 3 200 véhicules d’infanterie pour une valeur de 6 milliards.

Certaines capacités militaires israéliennes doivent beaucoup à l’appui des États-Unis. Israël a reçu plus de 3,4 milliards de dollars depuis 2009 pour sa défense antimissile (hors aide exceptionnelle). Le système israélien Iron Dome a ainsi été en grande partie financé par l’aide américaine. Depuis 2011, ce programme a reçu une aide cumulée de 1,3 milliard de dollars.

L’une des particularités de l’aide militaire américaine à Israël est qu’elle ne permet pas uniquement d’obtenir gratuitement des matériels. Le système Off shore procurement (OSP) autorise Israël à utiliser une partie des crédits FMF afin d’acheter des équipements locaux. Même si les deux pays ont convenu de mettre fin à ce mécanisme à l’horizon 2028, il a permis pendant des années de financer de facto le fonctionnement de la base industrielle et technologique israélienne. La part OSP représentait encore 25 % des crédits FMF en 2019. Par ailleurs, la défense antimissile israélienne est financée par un programme à part, dans le cadre duquel 50 % des composants peuvent provenir d’Israël, ce qui constitue une aide majeure à l’industrie locale pour se renforcer dans ce domaine.

De plus, Israël est l’un des principaux bénéficiaires du programme Excess defence articles, par lequel les armées américaines peuvent transférer à des pays tiers, à titre gracieux, des équipements dont elles n’ont plus besoin. Selon le Département d’État américain, la valeur cumulée de ces transferts représente 6,6 milliards de dollars.

Autre spécificité : depuis les années 1980, les États-Unis ont prépositionné des stocks de munitions et de matériels sur le territoire israélien dans le cadre du programme US war reserve stockpile. D’une valeur de 3,4 milliards de dollars, ce stock doit permettre d’équiper Israël en cas d’urgence. Ceci constitue de facto une autre aide financière : les armées israéliennes peuvent utiliser à d’autres fins les crédits ainsi libérés puisqu’elles ne doivent pas constituer de stocks équivalents.

Selon le SIPRI, Israël a dépensé près de 950 milliards de dollars (dollars constants) depuis sa création pour assurer sa défense. Même si l’aide américaine reste limitée au regard de ces efforts directs (tout en représentant environ 20 % des dépenses militaires totales), elle a permis à Israël de concentrer ses efforts technologiques et industriels sur quelques domaines d’excellence comme les missiles, la guerre électronique ou le cyber, l’aidant ainsi à acquérir des leviers stratégiques essentiels.


La réussite d’Israël repose donc en grande partie sur un transfert du fardeau de la défense vers le contribuable américain. Il n’est pas possible de comprendre les capacités militaires israéliennes sans tenir compte des multiples aides apportées par les États-Unis. Le budget militaire apparent masque un périmètre bien plus large, mais aussi la possibilité pour Israël de concentrer ses efforts sur un spectre d’objectifs plus restreint, permettant d’atteindre une masse critique qui démultiplie l’efficacité de ses dépenses par rapport aux autres pays qui doivent couvrir un spectre bien plus large de dépenses.


D’une certaine manière, le soutien américain à la base industrielle et technologique israélienne apporte aussi des innovations qui découlent à la fois de la focalisation sur quelques secteurs clés et de la capacité à tester ces innovations en permanence, puisque les forces armées israéliennes ont été engagées en opérations ou en préparation de manière presque continue depuis 1948. Cela explique que les capacités militaires israéliennes soient « combat proven », bénéficiant d’une validation opérationnelle, comme l’expliquent très bien Edward Luttwak et Eitan Shamir (2). D’ailleurs, le think tank conservateur Heritage Foundation ne s’y est pas trompé en proposant de réduire progressivement les aides militaires américaines pour les remplacer par un codéveloppement et une coproduction d’équipements militaires.


Notes

(1) William D. Hartung, « U.S. military aid and arms transfers to Israel, October 2023 – September 2025, Costs of War Project », Brown University, octobre 2025.

(2) Edward Luttwak et Eitan Shamir, The Art of Military Innovation: Lessons from the Israel Defense Forces, Harvard University Press, Cambridge, 2023.

Renaud Bellais

areion24.news