dimanche 14 juin 2026

La doctrine nucléaire russe au regard de la guerre d’Ukraine

 

Certains analystes ont perçu la doctrine nucléaire russe de 2020 comme une évolution vers une plus grande transparence. Mais, dans le contexte de la seconde invasion de l’Ukraine, on peut aussi l’interpréter comme une forme de signalement, plus coercitif dans sa version de 2024. Comment caractériser l’évolution de la doctrine nucléaire russe depuis 2010 ?

Je commencerais par la doctrine nucléaire russe de 2000, car elle a constitué un fondement essentiel pour définir et comprendre les doctrines ultérieures. Depuis 2000, Moscou a proclamé la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire dans les conflits conventionnels « dans des circonstances critiques » et a également insisté sur la possibilité de l’utiliser dans les guerres régionales. Cette idée a été complétée par la définition de « dommages prédéterminés ». Dans les documents stratégiques russes des années 2000, la notion de « dommages prédéterminés » était précisément définie comme « les dommages subjectivement inacceptables pour l’ennemi, car supérieurs aux avantages que l’agresseur espère retirer de l’emploi de la force militaire ». Appliqué à une guerre régionale, devenue l’une des plus grandes craintes de la Russie depuis le précédent du Kosovo – et qui, selon les stratèges russes, pourrait découler d’un conflit local –, ce concept impliquait que l’« agresseur » soit susceptible de reculer après une analyse coûts/avantages s’il avait subi ou anticipé certains dommages causés par des armes nucléaires. Ce principe, bien qu’il ait été nié officiellement par les autorités russes jusqu’en 2020, était souvent qualifié en Occident de « stratégie d’escalade pour la désescalade ».

Initialement, ce principe a contribué à renforcer les aspects défensifs de la dissuasion, la Russie craignant une intervention occidentale dans ses conflits internes, tels que les guerres de Tchétchénie. En tant que catégorie officielle, la notion de « dommages prédéterminés » est devenue une preuve évidente de la pensée née en 2000 et qui, se manifestant de manière invisible dans la plupart des doctrines ultérieures, s’est parfaitement révélée dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. Bien que l’expression d’« escalade pour la désescalade » ne figure pas explicitement dans les doctrines officielles russes de 2010 et de 2014, l’escalade nucléaire a été officiellement proclamée comme le moyen de mettre fin aux conflits « à des conditions favorables à la Russie » (Présidence de la Russie, 2000). Cette dernière formulation apparaît comme l’outil idéal de gestion des conflits. Il ne s’agissait pas ici de l’escalade en tant que telle, mais de la menace d’escalade, devenue l’un des piliers de la stratégie de dissuasion de Moscou, et qui a conduit aux évènements tragiques de 2014 et de 2022.

Depuis 2014, avec l’annexion de la Crimée, la dissuasion russe, défensive, s’est progressivement muée en une « sanctuarisation agressive ». Après s’être emparé d’une partie reconnue du territoire d’un autre État, le président russe a scellé le fait accompli sous la menace nucléaire. Dans son interview pour le documentaire Crimée : Le chemin du retour à la patrie, il s’est déclaré prêt à placer les forces nucléaires en état d’alerte maximale en cas de tensions en Ukraine et en Crimée. On peut donc définir 2014 comme une nouvelle phase dans la stratégie de dissuasion russe, fondée sur la menace d’escalade. Depuis lors, la Russie considère sa dissuasion nucléaire comme lui permettant non seulement de préserver ses territoires reconnus, mais aussi de servir de prétexte à une expansion territoriale par l’agression. Après l’annexion de la Crimée, les Fondements de la politique d’État de dissuasion nucléaire de la Russie de 2020 ont commencé à consolider cette ligne rouge, affirmant que l’intégrité territoriale de l’État était le principal objectif protégé par sa dissuasion nucléaire. Cependant, cette question n’était mentionnée que dans l’introduction.

En 2024, après l’incursion ukrainienne dans l’oblast de Koursk, les Fondements de la politique de dissuasion nucléaire de la Russie ont été réorientés vers la défensive. Un nouveau paragraphe a été intégré à sa doctrine nucléaire, définissant une nouvelle « ligne rouge » quant à l’utilisation de l’arme nucléaire. Il s’agit notamment d’une « agression contre la Fédération de Russie et/ou la République de Biélorussie… par l’emploi d’armes conventionnelles, constituant une menace critique pour leur souveraineté et/ou leur intégrité territoriale ». Par ailleurs, la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire contre des États non nucléaires alliés à des États nucléaires ou à des coalitions laisse entrevoir la possibilité d’un recours au nucléaire contre l’Ukraine et certains États membres de l’OTAN. Cependant, le caractère détaillé de cette doctrine nuit parfois à sa crédibilité, de nombreux cas de non – respect de ses conditions d’application ayant déjà été constatés. L’exemple parfait en est l’opération ukrainienne « Spiderweb » qui a frappé les forces de représailles russes, mentionnée dans les doctrines nucléaires de 2020 et de 2024 comme un cas justifiant l’utilisation possible d’armes nucléaires.

En résumé, on observe une évolution progressive de la stratégie de dissuasion russe, passée d’une dissuasion existentielle ou défensive apparue en 2000 à une stratégie de « dissuasion offensive » en 2014, puis à une stratégie de coercition active depuis 2021. Quant à la doctrine nucléaire de 2024, elle réintègre des éléments défensifs, en réaction à l’invasion de certaines parties du territoire russe. Les armes nucléaires ont joué un rôle prépondérant à presque toutes les étapes. Expression la plus extrême de la force brute, elles sont restées le principal instrument de manipulation pour les dirigeants russes. Dans une certaine mesure, la priorité donnée par l’administration Biden à la prévention à tout prix d’une guerre nucléaire a rendu l’idée d’une escalade nucléaire encore plus séduisante pour la Russie. Le président américain l’illustre bien : « Si nous parvenons à chasser la Russie d’Ukraine, nous risquons fortement d’observer un recours à l’arme nucléaire, car Poutine ne quittera pas le pays sans avoir recours à des armes nucléaires tactiques. Nous sommes donc dans une impasse » (Woodward 2024).

La Russie développe un arsenal plus diversifié, allant de vecteurs « exotiques » comme le Poseidon ou le Burevestnik à un plus large éventail de missiles à double capacité. Cela signifie-t‑il un glissement vers l’ambiguïté nucléaire ? Quel impact cela aura-t‑il sur l’équilibre des pouvoirs en Europe ?

Quelques mots sur les « super-armes » russes testées en 2025. L’une d’elles est le Burevestnik, un missile de croisière à moteur nucléaire capable de rester en vol pendant des décennies, un pénétrateur universel de défense antimissile, selon l’annonce du président Poutine. La « machine de l’apocalypse », comme les médias russes suggèrent à l’Occident de la surnommer. L’autre est la torpille Poseidon, équipée d’un moteur nucléaire et capable d’emporter une ogive thermonucléaire. En cas d’explosion le long des côtes pacifiques ou atlantiques, cette arme pourrait provoquer un tsunami dévastateur, capable de raser des villes côtières. Certains envisagent un rôle plus opérationnel pour le Poseidon, par exemple pour frapper des convois maritimes de forces terrestres américaines en cas de redéploiement en Europe, car la Russie, avec sa flotte actuelle de sous – marins conventionnels, serait incapable de les empêcher de traverser l’Atlantique. Cela rappelle sans doute surtout les scénarios de guerre froide. Il ne faut pas oublier que Poseidon est le projet soviétique connu sous le nom de Status‑6, qui a vu le jour en réponse au programme américain Star Wars (SDI). Ainsi, la torpille sous – marine visait à réduire la vulnérabilité de l’URSS.

Cependant, je ne crois pas que ces « super-armes » russes compromettent la stabilité stratégique entre la Russie et les États-Unis et je ne pense pas que ce soit l’objectif de Moscou. Au contraire, Vladimir Poutine a suggéré à Donald Trump de prolonger le traité New START d’au moins un an, alors qu’il n’était pas prévu de le prolonger, puisqu’il s’agit d’un traité signé pour dix ans, renouvelable une fois pour cinq ans, et que cette prolongation est sur le point d’expirer. Le fait que le Kremlin respecte les limites du traité New START laisse penser qu’il ne possède probablement pas les ressources suffisantes pour soutenir une course aux armements nucléaires avec Washington. De même, cela n’aura probablement pas d’incidence sur le futur équilibre des forces en Europe, car la France disposera toujours de sous – marins nucléaires capables d’infliger des dommages inacceptables à la Russie, ce qui est primordial pour le maintien de la stabilité de la dissuasion.

La Russie recourt largement au signalement nucléaire depuis 2022, dans le but de dissuader les États européens de soutenir l’Ukraine. Mais cela peut-il affecter l’équilibre des pouvoirs entre ceux-ci et la Russie, notamment dans un contexte de renforcement de ses capacités conventionnelles à longue portée ?

Tout au long de la guerre, Moscou a activement utilisé la menace nucléaire à des fins coercitives, suivant deux axes : la dissuasion et la contrainte. Bien que tout acte de dissuasion comporte toujours une certaine ambiguïté, nous suggérerons que le cadre de dissuasion russo-américain pendant la guerre en Ukraine peut être défini par les « lignes rouges » de dissuasion des deux parties, explicitement tracées. La principale « ligne rouge » de la Russie a été fixée par le président Poutine au début de la guerre : « Quiconque tente de nous entraver ou de menacer notre pays ou notre peuple doit savoir que la riposte de la Russie sera immédiate et entraînera des conséquences inédites dans son histoire. » Cette déclaration voulait exclure toute ingérence tierce dans le conflit ukrainien. Cette situation a été en partie facilitée par la vulnérabilité des États-Unis, révélée par le président Biden au début de la guerre : « Nous défendrons chaque pouce du territoire de l’OTAN… Mais nous ne ferons pas la guerre à la Russie en Ukraine. Une confrontation entre l’OTAN et la Russie, c’est la Troisième Guerre mondiale. » Cette position faisait du dirigeant américain un homme prudent. Elle pouvait démontrer au président Poutine une chose essentielle : les États-Unis se souciaient de l’Ukraine, mais pas au point de s’immiscer dans un conflit avec la Russie, surtout face au risque de guerre nucléaire.

La situation est un peu différente en ce qui concerne la pression nucléaire exercée par la Russie pour influencer le soutien occidental à l’Ukraine. Le 27 février, au troisième jour du conflit, alors que l’Ukraine demandait à l’OTAN une zone d’exclusion aérienne, le président Poutine a réitéré sa menace nucléaire, déclarant avoir placé les forces nucléaires en état d’alerte maximale. Le 2 mars, dans une interview accordée à Al-Jazeera, Sergueï Lavrov a averti que « la Troisième Guerre mondiale serait une guerre nucléaire dévastatrice », adressant ainsi à l’OTAN un nouveau signal pour qu’elle s’abstienne d’un soutien militaire direct à l’Ukraine. Cette stratégie de coercition nucléaire active visait à dissuader d’établir une zone d’exclusion aérienne. Les États-Unis ont réagi comme Moscou l’avait anticipé. La Maison – Blanche a publiquement réaffirmé son intention de ne pas intervenir directement dans le conflit russo-ukrainien et a annulé un accord de fourniture par la Pologne d’avions MiG à l’Ukraine en échange de F‑16 américains.

Fin mai 2022, lorsque les États-Unis ont adopté une loi sur une aide militaire globale à l’Ukraine, Moscou a de nouveau menacé, déclarant « intolérable » la fourniture de systèmes de missiles à longue portée à Kiev. Le président Poutine lui – même a souligné que la Russie disposait de « quantités suffisantes [d’armes] pour frapper les installations [qu’elle n’attaquait] pas jusqu’à présent », menaçant d’intensifier la guerre si des systèmes de missiles à longue portée étaient fournis à l’Ukraine. Outre ces déclarations fracassantes, Moscou a tenté de les appuyer par des actions susceptibles d’accroître son potentiel d’escalade dans certaines circonstances. Le déploiement d’armes nucléaires tactiques russes en Biélorussie a ainsi alimenté de nombreuses spéculations quant à leur emploi contre l’Ukraine, voire la Pologne.

Dans le même temps, la volonté de l’administration Biden d’éviter une guerre nucléaire a considérablement ralenti la prise de décision concernant la fourniture d’armes offensives à l’Ukraine. Certes, les livraisons d’armes ont augmenté, y compris pour des armements plus sophistiqués. Cependant, l’Occident a fait preuve de prudence, respectant les lignes rouges fixées par la Russie, évitant toute intervention directe et privilégiant la fourniture d’armes favorisant la survie de l’Ukraine plutôt que celles susceptibles de lui permettre de l’emporter. En particulier, les décisions relatives à la fourniture de missiles et d’avions ont été prises près d’un an après le début du conflit.

Avec le temps, le succès russe initial semble s’être progressivement estompé, sous l’effet de considérations pragmatiques et de la faible probabilité d’un passage à l’action. Malgré la rhétorique menaçante de la Russie, l’Ukraine a reçu, en 2023, des missiles Storm Shadow britanniques et SCALP français. Ces missiles sont utilisés avec succès et de manière régulière depuis mai 2023 contre la marine russe en Crimée, ainsi que contre des cibles militaires russes dans les territoires occupés.

Ensuite, Kiev négociait avec les États-Unis la fourniture d’avions F‑16 depuis le début de la guerre. Bien que certains alliés européens fussent prêts à en fournir, les États-Unis ont seulement autorisé le Danemark et les Pays-Bas à en livrer et à former les pilotes ukrainiens. Parallèlement, la Maison – Blanche a exercé un contrôle strict sur les livraisons. Dans ce contexte, il est difficile d’ignorer la menace de Sergueï Lavrov, selon laquelle toute livraison de F‑16 serait considérée comme une menace nucléaire de la part de l’Occident. Cependant, la position américaine s’est fluidifiée. Alors qu’elle était autrefois impensable, Washington a progressivement accepté cette idée et la soutient désormais indirectement.

Enfin, l’Ukraine demandait depuis près de deux ans aux États-Unis des systèmes de missiles tactiques de l’armée de terre (ATACMS) d’une portée d’environ 300 km, demandes systématiquement rejetées pendant la première année et demie du conflit. Mi-2023, Kiev a commencé à recevoir des ATACMS de moyenne portée (165 km) et à en utiliser avant de recevoir, au printemps 2024, de nouveaux ATACMS d’une portée de 300 km. Ils étaient controversés, car ils permettaient à l’Ukraine de frapper des cibles en profondeur sur le territoire russe, la Russie le considérant comme une escalade. L’Ukraine s’est engagée à ne pas attaquer le territoire russe avec ces missiles. À l’automne 2024, lorsque la Russie a intensifié son offensive, les États-Unis, le Royaume – Uni et la France ont autorisé Kiev à frapper le territoire russe légalement reconnu dans l’oblast de Koursk, où l’Ukraine menait également une offensive. Cette situation a été en partie créée par une surexploitation du signalement nucléaire. On pourrait aisément remplacer ici le terme de dissuasion par celui de coercition, une pratique que la Russie exerce sur l’Occident depuis le début du conflit.

Il est impossible d’affirmer que la capacité de coercition nucléaire russe soit totalement compromise. Premièrement, tous les États ne partagent pas l’avis selon lequel les menaces atomiques russes en réponse aux livraisons d’armes ne sont pas crédibles. Le refus de l’Allemagne de livrer le missile Taurus est lié au ciblage potentiel de villes comme Moscou ou Saint – Pétersbourg, poussant Berlin à exprimer ses craintes de voir la Russie incitée à une escalade. Deuxièmement, même les États-Unis, le Royaume – Uni et la France n’ont jamais levé totalement leurs restrictions de ciblage sur le territoire russe légalement reconnu, à l’exception de l’oblast de Koursk.

On peut en tirer quelques conclusions. Tout au long de la guerre, Moscou a activement utilisé la menace nucléaire à des fins coercitives, avec deux volets : la dissuasion et la contrainte nucléaires. Les Russes ont tendance à regrouper ces deux volets sous le terme générique de « dissuasion ». Empêcher l’OTAN et les États-Unis d’intervenir dans le conflit constituait le premier objectif de la dissuasion russe. Cette menace s’est avérée crédible, car l’Ukraine, considérée par la Russie comme un enjeu vital, représentait une ligne rouge. Le message de dissuasion du président Poutine a été entendu par le principal adversaire, les États-Unis, qui ont clairement déclaré qu’ils n’enverraient pas de troupes en Ukraine. La dissuasion russe à l’égard de l’Occident a donc été efficace. Concernant la coercition nucléaire, la situation a connu un succès mitigé. Dans un premier temps, la crainte d’une escalade nucléaire a retardé les livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine de six à neuf mois.

Mais au fil du temps, les États européens, notamment le Royaume – Uni et la France, ont pris conscience du manque de crédibilité des menaces russes face au parapluie nucléaire de l’OTAN. Cependant, force est de constater que, malgré cette évolution, l’Ukraine n’a obtenu qu’une autorisation limitée de la part des États-Unis et de leurs alliés de cibler le territoire russe, l’Allemagne allant même jusqu’à refuser de fournir certains types d’armements, par crainte d’une escalade. Globalement, la Russie a cependant retiré de la pression exercée plus d’avantages que d’inconvénients. Le retard initial dans les livraisons d’armes occidentales lui a permis de s’adapter et de progresser dans son invasion. Le recours à la menace nucléaire par la Russie témoigne de son rôle dans les guerres conventionnelles : elle a gagné du temps pour consolider sa position, malgré l’efficacité décroissante de cette pression.

La coopération avec l’Ukraine renforcera-t‑elle les capacités conventionnelles à longue portée des États européens ? Sans aucun doute, et la Russie s’en préoccupe, car le renforcement de la coopération en matière de défense entre les États européens et l’Ukraine ouvre la voie à une nouvelle course aux missiles en Europe. Celle-ci a ainsi l’opportunité d’enrichir son expérience grâce au développement et aux essais de nouveaux missiles, ce qui, à terme, accroîtra les capacités de défense des Européens face à la Russie.

Les villes ukrainiennes sont quotidiennement visées, et deux missiles Oreshnik à ogives conventionnelles ont déjà été utilisés contre elles. Dans une interview de 2022, le général Zaluzhnyi a déclaré envisager la possibilité d’une frappe nucléaire contre les forces ukrainiennes. En tant qu’analyste, estimez – vous qu’une frappe nucléaire, contre une ville ou contre les forces armées, soit une hypothèse plausible ?

Bien que, durant toute la guerre, les signalements atomiques de la Russie aient globalement dissuadé les États-Unis, ces derniers ont néanmoins fixé une « ligne rouge » concernant les évènements de septembre 2022. Dans son discours du 21 septembre sur l’annexion officielle des régions ukrainiennes conquises, le président Poutine a lancé un message des plus intimidants. L’intégration légale de ces territoires à la Russie a démontré sa détermination à défendre ses nouvelles acquisitions : « Si la Russie estime que son intégrité territoriale est menacée, nous utiliserons tous les moyens de défense à notre disposition, et ce n’est pas un bluff. »

En octobre 2022, en réponse à ce discours, l’administration Biden a clairement fait comprendre aux dirigeants russes que toute utilisation d’armes nucléaires contre l’Ukraine entraînerait une riposte conventionnelle. Les autorités russes ont laissé entendre qu’elles avaient compris les signaux américains, modérant leur discours nucléaire fin octobre et en novembre 2022. Dans son discours de Valdaï le 27 octobre, le président russe a déclaré que l’Occident cherchait délibérément de nouveaux prétextes pour s’en prendre à son pays, tandis que la Russie n’avait « aucun intérêt militaire ou politique » à recourir à l’arme nucléaire en Ukraine.

Bien que la détermination de la Russie à l’égard de l’Ukraine ait toujours été considérée comme considérablement plus forte que celle des États-Unis, le succès apparent de la dissuasion américaine peut être attribué à leurs caractéristiques respectives. Ce phénomène pourrait s’expliquer par les propos du secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, qui déclarait en privé au ministre russe de la Défense : « Toute utilisation d’armes nucléaires… contre qui que ce soit serait perçue par les États-Unis… comme un évènement qui bouleverserait le monde. » Cette citation reflète parfaitement l’essence des « lignes rouges » américaines dans ce conflit. Pour comprendre les raisons d’une telle détermination, qui tranche avec le comportement traditionnel des États-Unis à l’égard de l’Ukraine, plusieurs arguments peuvent être avancés.

Les États-Unis, garants de l’ordre nucléaire mondial, sont contraints par les répercussions potentielles d’un usage « réussi », c’est-à‑dire bénéfique à la Russie, de l’arme nucléaire. Un tel scénario ouvrirait la boîte de Pandore et permettrait à la Russie de menacer d’autres anciens États soviétiques comme la Géorgie ou la Moldavie. De plus, d’autres États révisionnistes, tels que la Chine, la Corée du Nord et l’Iran, pourraient exploiter ce précédent. Cette éventualité ouvrirait la voie à la légitimation de l’usage de l’arme nucléaire et à la remise en cause du Traité de non – prolifération, mettant fin à la tradition de non – recours aux armes nucléaires.

Bien sûr, la situation pourrait évoluer avec la nouvelle administration Trump, qui semble davantage préoccupée par la fin de la guerre selon les termes de la Russie que par la défense des intérêts de l’Ukraine et de l’Europe en général. Aujourd’hui, la probabilité d’une escalade nucléaire entre les États-Unis et la Russie paraît avoir considérablement diminué, mais cela signifie-t‑il que le risque d’une escalade russe contre l’Ukraine a disparu ? Pour l’instant, cela semble être le cas. Cependant, une ingérence européenne accrue dans le conflit comporte le risque que la Russie recoure à la menace nucléaire contre les alliés de l’Ukraine. À cet égard, il convient de rappeler que Moscou est bien plus soucieux de renforcer la dissuasion que de déclencher une guerre nucléaire. C’est pourquoi, puisque les principales villes russes ne seront pas visées par des missiles Tomahawk ou des munitions similaires, rien ne permet de croire que Vladimir Poutine franchira le seuil nucléaire.

Bien sûr, personne ne possède de boule de cristal, mais quel serait le prochain changement de la doctrine nucléaire russe ?

En effet, nul ne le sait, mais je peux supposer que la doctrine nucléaire russe, dont certaines lignes rouges ont déjà été franchies, comme l’invasion de l’oblast de Koursk par les troupes ukrainiennes ou l’opération « Toile d’araignée », dissuadera probablement les stratèges russes d’abaisser le seuil nucléaire, qui est actuellement l’un des plus bas de toute l’histoire de la Russie. Une escalade supplémentaire pourrait être le retrait de Moscou du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et de celui sur les essais atmosphériques, mais cela ne devrait pas modifier les fondements de la doctrine nucléaire.

Joseph Henrotin

Polina Sinovets

areion24.news