D’après le titre de votre récent ouvrage (La démocratie à l’épreuve du populisme : les leçons du trumpisme, Odile Jacob, 2025), la victoire de Donald Trump est-elle aussi celle du populisme ?
La victoire de Donald Trump est en effet celle du populisme. Du moins celle d’un certain populisme, puisqu’il en existe différentes formes dans l’histoire des États-Unis. Le président américain vient répondre à une demande avec une offre électorale renouvelée. Il faut garder en tête qu’avant d’être un homme politique, il est un milliardaire, un homme d’affaires et des médias. C’est également un outsider, car il n’avait aucun passé politique avant sa première élection. Ce qui pouvait être considéré comme une faiblesse, un manque de compétence ou d’expérience, a finalement été perçu comme un atout par une certaine partie de l’électorat.
Trump est une figure intéressante, car il a réussi à percer dans le parti républicain, à un moment où les leaders modérés — tels que John McCain ou Mitt Romney — ne gagnaient plus les élections. Son arrivée s’inscrit également dans une mutation des électorats américains : les électeurs diplômés se tournent de plus en plus vers le parti démocrate, qui redéfinit aussi sa plateforme et les causes qu’il entend défendre. Afin de continuer à gagner les élections, le parti est donc poussé à élargir sa base au-delà du socle classique conservateur et chrétien. C’est là que Trump a émergé, offrant ce dont le parti républicain avait besoin : un élargissement de sa base électorale par le vote d’électeurs moins diplômés ou d’abstentionnistes.
Comment Donald Trump a-t-il réussi à élargir la base électorale des républicains ? Dans quelle mesure peut-on dire qu’il est populiste ?
Trump a cassé les codes, en utilisant un langage extrêmement simpliste mais compréhensible de tous. Il s’inscrit contre la technocratie et contre le système — nous sommes bien là au cœur du populisme. Il est également l’expression américaine d’une tendance que l’on observe un peu partout dans le monde : un populisme de droite qui a émergé en Europe au début des années 2000 et un dégagisme qui s’est exprimé dans les années 2010.
L’actuel président américain ne fait donc pas un chemin politique en dépit de son style, mais en raison de son style particulièrement clivant. Le succès du populisme trumpien tient aujourd’hui à trois choses. Tout d’abord, un leadership charismatique : celui d’un homme fort qui cherche à plier la volonté des institutions, qui privilégie l’autorité au compromis et qui place la politique au-dessus du droit. Ensuite, la politique de la baguette magique : à chaque problème complexe, une solution simple et rapide. Trump entretient ainsi une illusion d’immédiateté face à la complexité d’une démocratie souvent perçue comme lente et inefficace. Enfin, l’éloge du bon sens contre les technocrates et les intellectuels : une tension qui existe depuis la fondation des démocraties, entre le peuple, représentant le plus grand nombre, et la raison, c’est-à-dire les élites, censées, historiquement et dans cette conception de la démocratie, éclairer le peuple, parfois même contre sa volonté.
Comment expliquer cette défiance vis-à-vis des élites aux États-Unis ?
Trump joue sur plusieurs registres, en se plaçant du côté du peuple, donc du nombre. Cette contestation des élites trouve une résonnance particulière parmi l’électorat blanc rural, touché par les effets de la globalisation de l’économie — soutenue par les démocrates, qui pensaient pouvoir la contrôler. Or cette globalisation a entrainé une importante vague de délocalisations et de désindustrialisation, touchant de manière disproportionnée certains États. Les électeurs concernés se sont retrouvés confrontés à des situations de reclassement difficile, de chômage persistant ou de problèmes d’addiction. Ils ont alors trouvé, dans la figure de Trump, une réponse à ces difficultés, qu’ils imputaient aux élites, et notamment aux élites démocrates.
Comment le meurtre de Charlie Kirk illustre-t-il l’extrême polarisation de la société américaine et le développement croissant du populisme aux États-Unis aujourd’hui ?
Il faut d’abord rappeler que la violence politique existe aux États-Unis des deux côtés de l’échiquier politique, y compris chez les personnes sans orientation politique très claire. Il s’agit d’une violence qui dépasse largement le simple caractère partisan.
C’est le camp républicain qui a exploité l’assassinat de Charlie Kirk, en magnifiant l’importance qu’il avait eue dans la campagne de Trump. Il a été érigé en véritable martyr républicain, utilisé pour dénoncer la violence de l’ultragauche et accentuer encore davantage les divisions. Il convient de souligner ce double discours, car les républicains ont eu une attitude pour le moins ambivalente après l’invasion du Capitole, qui avait fait cinq morts. Les démocrates manifestent cependant la même tendance, comme l’illustre le cas de Luigi Mangione, accusé d’avoir tué un patron de l’assurance santé en décembre 2024 à New York.
L’assassinat de Charlie Kirk ne marque donc pas de tournant particulier, mais vient juste apporter une nouvelle illustration de la violence politique dans le pays.
Que reste-t-il aujourd’hui des contre-pouvoirs aux États-Unis, alors que le Sénat semble devenir le théâtre d’une domination présidentielle sans partage et que des juges américains s’inquiètent de l’augmentation des menaces contre la magistrature ?
Aujourd’hui, la domination de Donald Trump sur le Congrès est certaine, mais elle n’est pas totale. Trois sénateurs et deux représentants républicains ont voté contre le paquet budgétaire One big beautiful bill act en raison de désaccords de fond. D’autres critiquent sa gestion du gel du budget de l’État fédéral (shutdown). Certains ont voté contre des nominations présidentielles ou exigé la publication des documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein, qui constitue aujourd’hui le point de division le plus marqué au sein du camp républicain.
Concernant la justice, nous assistons à une politisation à plusieurs niveaux. En France, l’État existait bien avant les partis politiques, alors qu’aux États-Unis, les partis ont contribué à construire l’administration. Ils contrôlent donc les règles de nomination, ce qui engendre une politisation structurelle. Ainsi, il est d’usage que des postes administratifs à responsabilité soient renouvelés lors des changements de majorité. C’est encore plus vrai depuis que la confirmation des juges fédéraux se fait à la majorité simple une réforme des démocrates, permettant à la majorité de placer ses fidèles sans compromis.
Trump utilise également la justice en multipliant les procès, notamment contre des groupes de médias. C’est une technique classique du monde des affaires : affaiblir ses adversaires en portant atteinte à leur réputation et/ou à leur porte-monnaie. Le système juridique américain rend ces rétorsions possibles. Trump ne gagne pas toujours, mais des accords à l’amiable peuvent être conclus pour éviter les procès.
Quid de la liberté d’expression et des médias, qui semblent attaqués ?
Il faut distinguer deux situations : celle des groupes de presse écrite et celle des groupes de télévision, qui ne se positionnent pas exactement de la même manière.
Un journal comme le New York Times cherche à résister dans le procès intenté par Trump. Ce dernier lui reproche d’avoir mis en doute sa réussite d’homme d’affaires et tente donc de l’intimider en réclamant 15 milliards de dollars — une somme supérieure à la valeur même du journal. Même si sa première demande a été rejetée et que le motif est considéré comme futile, il peut encore déposer plainte, car ce qui compte pour Trump, c’est d’entrainer le New York Times dans une procédure judiciaire lourde et couteuse. Une procédure similaire est en cours contre le Wall Street Journal, à qui il réclame 10 milliards de dollars. Mais ce journal appartient à Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News — la chaine républicaine par excellence —, qui fait et défait les ambitions du parti républicain. Murdoch et Trump ayant besoin l’un de l’autre, ces poursuites pourraient finalement être abandonnées.
Pour les groupes de télévision, comme CBS ou ABC, des accords à l’amiable ont été conclus pour des sommes de l’ordre de 15 millions de dollars. Ces groupes ne résistent pas autant, car ils font face à une crise de leur modèle économique, concurrencé par les réseaux sociaux ou les plateformes de streaming qui proposent leurs propres programmes. Face à la chute des revenus publicitaires, les grandes chaines ont de plus en plus de mal à financer leurs émissions vedettes. De plus, depuis l’affaire Dominion, qui a vu Fox News condamnée à payer une amende record de 787 millions de dollars pour diffamation, les chaines privilégient la protection juridique sur la liberté éditoriale.
La liberté d’expression aux États-Unis est donc fortement pondérée par les intérêts économiques : ces chaines sont des entreprises à but lucratif, et non un service public d’information.
Comment expliquer la rapidité des changements observés aujourd’hui dans la vie politique et démocratique américaine ?
Je ne suis pas sûre que l’on puisse parler de changements rapides. Le populisme existe aux États-Unis depuis longtemps, mais sous différentes formes. Le populisme que nous identifions aujourd’hui en Europe a commencé à gagner du terrain dès les années 2000. Cependant, les États-Unis se sont tenus quelque peu à distance de ce mouvement, dans le contexte très particulier de l’après 11-Septembre. Sur ce plan, le pays n’a donc pas forcément changé très rapidement.
Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, peut-on observer une accélération des transformations ? Il convient de distinguer les annonces présidentielles de ce qui se passe effectivement dans les faits. Prenons l’exemple de l’immigration. Dès sa première campagne, Trump avait mis en avant le lien qu’il percevait entre criminalité et immigration, ainsi que sa volonté d’expulser les immigrés illégaux. Cette volonté politique s’est heurtée à des problèmes structurels dans la gestion des migrants aux États-Unis : engorgement des demandes, ralentissement du traitement des dossiers, et contraintes spécifiques liées à la pandémie de Covid-19. Cela a généré d’importantes difficultés à la frontière sud, situation déplorée tant par les républicains que par les démocrates. Joe Biden n’avait pas réussi à trouver un accord bipartisan au Congrès, en raison de l’obstruction des républicains. Trump a ainsi pu capitaliser les échecs de l’administration Biden. La question migratoire remporte toujours un grand succès auprès de la droite et de l’extrême droite, comme l’illustre l’expérience des populistes en Europe. Elle bénéficie d’une audience importante au sein de l’électorat. On estime qu’il y aurait 14 millions d’étrangers en situation irrégulière aux États-Unis. Récemment, l’administration Trump a publié un communiqué pour annoncer fièrement que deux millions d’entre eux avaient quitté le territoire. Cela peut paraitre rapide et massif. Cependant, parmi ces 2 millions, 1,6 million de départs sont qualifiés de volontaires : il s’agit de décisions de justice concernant des migrants en situation irrégulière, mais sans casier judiciaire, acceptant de retourner dans leur pays à leurs frais. L’exécution de ces décisions nécessite un délai de deux à quatre mois, et il est difficile de savoir dans quelle mesure ces ordonnances sont effectivement appliquées — à l’instar des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Par ailleurs, l’administration Trump hérite d’un système judiciaire migratoire engorgé, sous-financé et embolisé par des millions de cas. Au moment de son retour au pouvoir, environ 3,6 millions de dossiers étaient en instance de traitement. Ainsi, lorsqu’il affirme qu’un certain nombre de personnes a quitté le territoire sous son action, une partie correspond en réalité à d’anciens dossiers instruits sous les administrations Biden ou Obama.
Il est vrai que les reconduites à la frontière, qui constituent une autre catégorie, sont plus rapides. Mais avec la surveillance accrue des frontières, les moyens supplémentaires alloués et la signature de décrets d’état d’urgence, le nombre de migrants dans cette catégorie reste mécaniquement limité.
Trump joue sur les images en mettant en scène des raids dans les grandes villes démocrates aux politiques d’asile favorables, en utilisant des avions militaires pour le renvoi des étrangers en situation irrégulière ou en invoquant des symboles comme Guantánamo ou Alcatraz. L’objectif est de montrer l’efficacité de son administration dans la lutte contre l’immigration illégale. Il convient donc de faire la part des choses entre mise en scène et réalité des faits, qui demeure encadrée par les institutions et procédures en place.
Que propose le parti démocrate américain face à ce développement du populisme, qui remet en question les règles établies et les fondements mêmes de la représentation politique ?
Les démocrates se trouvent dans une position particulièrement délicate. Ils ont réorienté leurs positions politiques vers des causes qui séduisent avant tout les catégories urbaines et diplômées : la défense de la démocratie, la protection de l’environnement, les droits des minorités sexuelles, la lutte contre les discriminations et la question de l’antiracisme.
Le problème est que deux tiers de l’électorat américain est peu ou pas diplômé. La majorité des électeurs reste avant tout sensible aux questions matérielles, que les démocrates ont délaissées depuis qu’ils ont épousé, à partir des années 1960, les revendications dites post-matérialistes. Ainsi, au-delà de la dénonciation de Trump comme une menace pour les institutions et la démocratie, le parti démocrate ne propose pas de réponse structurée à la montée du populisme. Cela ne suffit pas à gagner des élections, d’autant que le parti a un problème très clair de leadership une véritable faiblesse face à un président capable de capter l’attention des médias grâce à un flot quasi continu de déclarations chocs.
Dans quelle mesure la Cour suprême est-elle aujourd’hui un soutien de Donald Trump, et comment se positionne-t-elle ou contribue-t-elle au bouleversement de la société américaine ?
Nous avons actuellement une Cour suprême composée de six juges sur neuf, relativement jeunes et nommés à vie par des présidents républicains, dont trois par Trump lui-même. Cette Cour est une institution qui n’a pas échappé à la politisation. Plusieurs de ses décisions ont semblé favorables à Trump, notamment en matière d’immunité présidentielle. Il faut s’attendre à d’autres décisions allant dans le sens du camp républicain, à l’instar de celle de 2022 sur l’avortement. De son côté, la question du droit du sol n’est pas encore complètement tranchée, et la constitutionnalité des droits de douane constitue un autre point très attendu.
Peut-on dire que la démocratie américaine est aujourd’hui en danger ?
La Constitution des États-Unis est solide. Le pays n’a jamais changé de régime depuis la Révolution, contrairement à la France, qui a connu plusieurs monarchies, empires et républiques. La démocratie américaine peut tenir, même face à des crises importantes, comme l’illustre le cas de la guerre de Sécession.
Si les institutions tiennent, c’est en raison de leur grande plasticité. C’est ce qu’on observe avec Trump, qui est à la fois dans la démocratie et en dehors. Il surjoue la carte de la politisation de ces institutions, en mettant à mal certains aspects de la démocratie, ce qui séduit les électeurs antisystème. En parallèle, il joue aussi la carte de l’hyperdémocratisme, dans le sens où il veut donner raison au peuple contre un certain nombre d’élites et contre l’administration. Il le répète dans quasiment tous ses discours : il a été réélu avec le vote populaire et avec tous les États clés, donc il a la légitimité des urnes. Une majorité d’électeurs a voté pour Trump ; je ne pense pas que l’on puisse considérer que la majorité soit contre la démocratie ou souhaite vivre dans un régime non démocratique. Mais plusieurs conceptions de la démocratie s’opposent. Là où les États-Unis diffèrent de la France, c’est que l’État y est non pas le garant de l’égalité, mais celui de la liberté. Cela suppose, selon le grand principe du fédéralisme, de laisser les États déterminer leurs politiques, parfois au détriment de la garantie d’un certain nombre de droits. Nous avons donc, dans ce pays, un système démocratique qui rend possible la dénégation de certains droits au nom d’un fonctionnement démocratique fondé sur l’autonomie locale et le suffrage universel. Une conception pluraliste de la démocratie accorde une large place aux groupes de la société civile, mais dans un système qui survalorise les forces de l’argent, le fonctionnement démocratique devient une lutte constante à armes très inégales.
Élisa Chelle
Thomas Delage