jeudi 14 mai 2026

Penser le cyber. Cyberguerre

 

Depuis ses débuts il y a plus de cinq ans, cette chronique a souvent et principalement interrogé l’articulation entre le « cyber » et la conflictualité contemporaine. La notion de « conflictualité numérique », si elle traduit très imparfaitement le terme de « cyber conflict » très usité dans la recherche académique internationale, a servi notamment à prendre ses distances avec celle de « cyberguerre ».

Utilisée dans le langage courant et dans un large éventail de discours médiatiques et politiques, la notion de « cyberguerre » l’est en effet beaucoup moins chez les chercheurs et les praticiens, y compris dans la sphère anglophone où l’on évoquera plutôt la « cyber warfare » pour décrire ou analyser les modes opératoires, les contraintes opérationnelles ou les logiques stratégiques plutôt qu’un temps, une action ou un espace spécifique dans lequel « guerre » et « cyberespace » se combineraient (1). Ce phénomène se retrouve aussi dans l’usage par les militaires français du terme « lutte informatique » (offensive, défensive ou d’influence) pour désigner les activités qui relèvent de leur champ et de leurs missions.

Ce décalage entre le discours savant ou professionnel d’une part, et l’expression médiatique ou politique d’autre part, s’explique par la réticence académique à user du mot « guerre » en dehors de catégories bien définies. Elle est également le résultat d’un débat déjà ancien mené au début de la décennie précédente (2010) pour contester l’association analytique entre ce qui se déroule dans le cyberespace et la guerre. Les travaux de Thomas Rid ont, entre autres, aidé à dépasser une combinaison qui relevait d’une métaphore certes utile politiquement et médiatiquement, mais peu opératoire pour saisir ce qui se déroule ici. Dans la décennie suivante, les débats se sont déplacés pour essayer d’appréhender le type d’activité qui s’apparente le plus aux cyberopérations et à l’utilisation stratégique du cyberespace : moyen de coercition, espace d’expression de l’activité secrète et clandestine des États, dimension incontournable et de plus en plus investie par les acteurs dans le spectre toujours plus large de ce que l’on considère comme relevant de la conflictualité (2).

Néanmoins, cette double évolution de la conflictualité et de la place qu’y occupent le cyberespace et les cyber-

opérations peut nous amener à réviser le jugement sur la « cyberguerre ». Il ne s’agit pas tant de chercher à réhabiliter le terme que de se demander de quelle manière et dans quelle mesure il peut nous être utile pour penser la conflictualité numérique. Plusieurs raisons nous invitent à ce réexamen. 

En premier lieu, on observe plusieurs processus de prolifération relatifs à l’usage du cyberespace dans une relation ou en temps de conflit. L’accès aux capacités offensives se développe en effet selon plusieurs mécanismes allant de l’émulation tactique et opérative à la marchandisation en passant par les circulations de compétences et de savoir – faire. De plus en plus d’acteurs, étatiques ou non, se retrouvent dotés de moyens leur permettant de s’approprier les infrastructures et l’espace numérique pour atteindre leurs objectifs stratégiques ou politiques. En conséquence, les effets des cyberopérations se font ressentir à des échelles de plus en plus imbriquées (les transformant parfois en véritables faits globaux) et selon une variété de plus en plus large (perte de connectivité, diminution de la confiance, perturbations infrastructurelles et systémiques, etc.). Tout comme pour les dynamiques militaires classiques, on voit ainsi émerger des processus qui visent à encadrer, voire à éliminer l’usage de certaines capacités offensives par les gouvernements ou à établir des normes pour faire face aux risques systémiques de la conflictualité cyber. Ce contrôle des armements, à l’instar de celui des armements nucléaires ou conventionnels, est ainsi un enjeu géopolitique dépendant des évolutions de la politique internationale contemporaine.

En second lieu, la multiplication des crises internationales et l’augmentation des conflits armés ayant une composante internationale s’accompagnent d’une intensification de l’activité dans le cyberespace. C’est le cas des guerres en Ukraine, dans le Caucase ou au Proche – Orient, à l’occasion desquelles se manifestent un large éventail d’acteurs (hacktivistes, services de renseignement et groupes criminels) plus ou moins identifiés et organisés qui conduisent une palette d’opérations plus ou moins discriminées (du DDoS contre les sites gouvernementaux à la perturbation d’infrastructures ou de services essentiels). Cette activité intense se déploie également à plusieurs échelles, globale ou localisées, mettant en jeu des interactions complexes entre les enjeux et les acteurs. Ainsi, le surgissement d’une crise militarisée dans une région du monde peut donner lieu à des opérations de perturbation contre des infrastructures critiques dans une autre. Cette intensification du « bruit cyber » contribue à compliquer la vie quotidienne comme l’activité économique dans de nombreuses régions du monde (3). Ses effets, bien qu’ils soient peu visibles médiatiquement, ont un impact concret et préjudiciable sur la société civile à l’échelle locale ou nationale. Plus important, loin de devoir être interprété comme une tendance univoque à l’asymétrie, ce phénomène démontre aussi la permanence, voire le renforcement, des relations de pouvoir : les préjudices qui en découlent concernent en effet bien souvent les individus et les communautés les plus marginalisées ou déclassées.

Enfin, la dimension « cyber » semble de plus en plus intégrée par les bureaucraties et organisations de sécurité (forces armées, services de renseignement), notamment dans le cadre des opérations militaires et des conflits armés. La diversité des doctrines et des modes d’organisation ne doit pas occulter l’appropriation du cyberespace par un nombre croissant d’entités gouvernementales à des fins allant de l’espionnage au sabotage en passant par le harcèlement et la perturbation. Outre la création de commandements militaires spécifiques, intégrant à des degrés et selon des domaines de responsabilités divers les opérations dans l’espace numérique, il faut souligner la variété des assemblages produits par l’association des organes gouvernementaux avec un large éventail d’acteurs offrant des accès disponibles, des opportunités de déni plausible, des économies d’échelle en matière de recherche de vulnérabilités ou encore la capacité à sous – traiter tout ou partie de la chaîne opérationnelle. Groupes criminels, centres de recherche et de formation, entreprises privées de la cybersécurité, sociétés – écrans, acteurs de la société civile sont autant d’éléments d’écosystèmes complexes dont la mobilisation est la clé de l’utilisation stratégique du cyberespace.

Chacun de ces trois phénomènes (sans préjuger d’autres encore) illustre une idée centrale : si la cyberguerre ne se réduit pas à la guerre ou au combat, le recours au cyberespace à des fins stratégiques doit être considéré en relation avec l’une comme avec l’autre. Autrement dit : le lien entre « cyber » et « guerre » est multiforme et l’on ne peut penser et analyser l’utilisation instrumentale des infrastructures numériques (comme moyen, enjeu ou théâtre) sans faire référence à la guerre, définie comme « conflit létal que soutiennent à grande échelle des organisations politiques entre elles (4) ».

Trois modalités de l’articulation des cyberopérations et de la guerre peuvent être ainsi soulignées. Au sens initial de la métaphore et des promesses de la littérature stratégique ou futuriste des années 1990, la « cyberguerre » renvoie à la possibilité d’user des opérations numériques comme substitut à l’affrontement. C’est cette conception de la notion que Thomas Rid a invalidée conceptuellement et que les données empiriques ont contribué à reléguer. En revanche, les cyberopérations sont devenues progressivement une dimension incontournable de la guerre, mais aussi de la conflictualité sur l’ensemble du spectre. Des inconnues demeurent sur leur degré d’intégration aux autres lignes d’opérations, mais elles n’en sont pas moins toujours présentes, même à titre d’appui ou de multiplicateur d’effet. Enfin, le recours aux opérations dans le cyberespace participe de la manœuvre visant à préparer ou à éviter la guerre. C’est dans ce champ que les acteurs semblent avoir trouvé une certaine utilité aux cyberopérations, sans qu’il soit toujours possible d’examiner leur efficacité. La « cyberguerre » serait ainsi une autre manière de dire l’importance cruciale des infrastructures et de l’espace numérique, mais aussi de l’ambiguïté et de la sphère du secret dans les relations internationales (5).

Notes

(1) Stéphane Taillat, « Conceptualizing Cyberwarfare » in Tim Stevens et Joseph Devanny (dir.), Research Handbook on Cyberwarfare, Edward Elgar Publishing, 2024, p. 34-51.

(2) La littérature est vaste. Je renvoie à Stéphane Taillat, « Les cyberopérations : la continuation de la politique par d’autres moyens ? », Annuaire français de relations internationales, Paris, 2022, p. 51-64. Pour un retour historique sur certaines interprétations : Jon R. Lindsay, « Stuxnet Revisited: From Cyber Warfare to Secret Statecraft », Journal of Strategic Studies, avril 2025.

(3) Voir par exemple les enjeux liés à la connectivité et à l’accès à Internet en Iran lors de la guerre avec Israël à la mi-juin 2025 : Matt Burgess, « Iran’s Internet Blackout Adds New Dangers for Civilians Amid Israeli Bombings », Wired, 18 juin 2025.

(4) Élie Baranets, « Faut-il changer la définition de la guerre ? », Raisons Politiques, no 88, 2022/4, p. 16.

(5) Sébastien-Yves Laurent, État secret, État clandestin : essai sur la transparence démocratique, Gallimard, Paris, 2024.

Stéphane Taillat

areion24.news