mardi 5 mai 2026

Mystère autour d'un espion suisse à Téhéran

 

En juin 2023, un attaché de défense suisse est hospitalisé d'urgence à Téhéran. Officiellement victime d’un malaise, il présente pourtant de nombreux hématomes. Il décède quelques mois plus tard dans des conditions non élucidées. Selon Mise au Point, ce citoyen suisse a fait carrière aux services secrets suisses. Enquête.

Au cimetière de la Schosshalde à Berne repose la dépouille du colonel Girolamo M., un officier suisse de 63 ans décédé en mission à l’étranger l’année dernière. Ce militaire au parcours atypique est un ancien légionnaire français, officier de l’armée suisse. Selon l’enquête de Mise au Point, Girolamo M. a fait carrière au sein du Service de renseignement de la Confédération (SRC), qui se veut l’équivalant suisse de la CIA américaine.

Il a été longtemps en poste à Berne, à la Papiermühlestrasse 20, le bâtiment des espions suisses. On retrouve même son nom et sa fonction au SRC dans des documents officiels de la Confédération de 2010, accessibles sur internet en source ouverte. Il y est mentionné en tant qu’employé du SRC, avec une expertise en lien avec les zones de conflit. En 2023, le colonel Girolamo M. est envoyé en mission à Téhéran. Il était officiellement en poste au Pakistan comme attaché de défense, avec une accréditation diplomatique pour l’Iran.


 Le gouvernement iranien n’aurait jamais accepté de lui donner une accréditation diplomatique avec un tel pedigree

Un ancien diplomate suisse


Le 11 juin 2023, lors d’une de ces missions à Téhéran, le colonel Girolamo M. termine aux urgences à l’hôpital à Téhéran. Il est gravement blessé, avec des hématomes sur tout le corps. Les yeux tuméfiés et les joues gonflées, son visage est à peine reconnaissable, comme s’il avait été roué de coups. Il est blessé à la tête, aux genoux et au niveau de la poitrine et du ventre. Officiellement pourtant, c’est un simple malaise dans sa chambre d’hôtel qui explique ses blessures.

Une fois rapatrié et soigné en Suisse, le colonel Girolamo M. est autorisé à retourner à l’étranger. Malgré des problèmes de santé récurrents, il est jugé apte au service. Il décède quelques mois plus tard au Pakistan dans sa résidence de fonction. L’armée explique que le décès du colonel Girolamo M. fait l'objet d'une enquête préliminaire par la justice militaire, sans donner d’autres détails. Une enquête préliminaire est ouverte lorsqu’un décès est non naturel ou suspect. Contactée, la famille n’a pas souhaité s’exprimer publiquement.

Employé blessé et tentative de vol

Quelques mois après le rapatriement de l’attaché militaire, un employé de l’ambassade est victime d’une agression sur le chemin du travail. Le 6 septembre 2023, il est blessé au couteau et finit aux urgences à l’hôpital. C’est officiellement une tentative de vol qui a mal tourné. Une attaque confirmée par le DFAE: "L’enquête menée par les autorités iraniennes est toujours en cours. Pour des raisons de protection des données et de la personne, aucune autre information ne peut être donnée."

Plus récemment, un autre employé de l’ambassade a été victime d’un vol de documents dans son véhicule près de son travail. Cette fois-ci, aucun blessé n’est à déplorer.

Pour terminer, c’est un citoyen suisse qui est décédé dans une prison iranienne en janvier 2025. Il effectuait avec sa propre voiture un voyage de tourisme, avant d’être arrêté. Il est accusé d’espionnage. L’ambassade n’a jamais pu le rencontrer, alors que le citoyen suisse est resté en prison plus de deux mois. Il se serait suicidé. Le corps a été rapatrié et une autopsie est actuellement menée pour clarifier les causes de son décès.

Depuis cinq ans, les affaires troubles se multiplient en Iran, toutes liées de près ou de loin à l’ambassade de Suisse. Des histoires dignes d’un roman d’espionnage, mais elles sont bien réelles. Les zones d’ombre s’accumulent et le mystère de ces histoires n’a pas encore complétement été percé. Coincée quelque part entre les secrets d’une dictature… et les silences diplomatiques.

Rôle spécial de la Suisse en Iran

L’affaire est particulièrement délicate, car la Suisse joue un rôle spécial en Iran. La Suisse exerce la fonction de puissance protectrice et offre des "bons offices" en Iran depuis 1980, en représentant les intérêts des États-Unis. Un jeu d’équilibre diplomatique délicat. La Suisse se tient officiellement loin de la guerre qui se joue en Iran.

Depuis le mois de juin, Israël et l’Iran sont engagés dans une guerre ouverte, marquée par des échanges de missiles et des bombardements aériens. Mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg. Ce conflit couve depuis des années, mené dans l’ombre à travers une guerre secrète orchestrée par les services de renseignement israéliens et américains contre le régime des mollahs. Une guerre de l’ombre où arrestations, assassinats ciblés et opérations clandestines font partie du quotidien des agents infiltrés.


Le SRC s'abstient généralement de commenter des cas individuels et/ou des procédures opérationnelles actuelles ou passées. Cela serait contraire à l'accomplissement de son mandat légal

Service de renseignement de la Confédération (SRC) dans un communiqué


Pour obtenir une accréditation diplomatique d’attaché de défense en Iran, la Confédération a dû transmettre aux Iraniens son profil pour validation. Selon plusieurs sources diplomatiques suisses qui souhaitent rester anonymes, le gouvernement iranien n’a probablement pas été informé du "CV" d’espion du colonel Girolamo M. "Il n’aurait jamais accepté de lui donner une accréditation diplomatique avec un tel pedigree", commente un ancien diplomate suisse. Le gouvernement iranien, via l’ambassade à Berne n’a pas répondu à nos demandes de commentaire.

Avec son "CV" d’espion du service de renseignement de la Confédération, l’envoi du colonel Girolamo M. à Téhéran interroge. Était-il en mission d’espionnage pour la Suisse? Le SRC n’a pas souhaité commenter l’affaire.

"Le SRC ne peut ni confirmer ni infirmer vos questions et qu'aucune déclaration de fond ne peut en être tirée. (…) Le SRC s'abstient généralement de commenter des cas individuels et/ou des procédures opérationnelles actuelles ou passées. Cela serait contraire à l'accomplissement de son mandat légal. En règle générale, et quel que soit le contexte, un déni dans un cas peut, par exemple, entraîner une confirmation implicite dans un autre. Dans certaines situations, cela peut avoir des conséquences importantes", précise Joanna Matta, porte-parole du Service de renseignement de la Confédération.

Décès et attaques mystérieuses frappent l’ambassade suisse en Iran

En 2021, une diplomate suisse de haut rang est retrouvée sans vie en bas de son immeuble à Téhéran. Puis, un attaché militaire est blessé dans son hôtel en Iran. Et un membre de la section consulaire est attaqué au couteau. Les affaires se sont additionnées autour de l’ambassade de Suisse avant le début du conflit entre Iran et Israël. L'émission Mise au Point a mené l’enquête. 

Au cœur de Téhéran, une plaque discrète frappée de l’écusson suisse signale l’entrée d’un bâtiment à la fonction singulière: l’ambassade de Suisse, section des intérêts étrangers. C’est là que des diplomates suisses gèrent, au nom de Washington, les affaires des États-Unis en Iran. Une quasi-ambassade US... dans un pays qui considère l’Amérique comme son ennemi juré.

Avec la guerre Iran-Israël, cette même ambassade joue un rôle clé de communication entre le régime des Mollahs et l’Occident. L'ambassadrice suisse a ainsi été convoquée au ministère iranien des Affaires étrangères dès le premier jour des attaques israéliennes. L’ambassade a depuis été évacuée.

En mai 2021, Sylvie Brunner, la numéro 2 de la représentation suisse des intérêts américains en Iran, est retrouvée morte au pied de son immeuble. Un suicide, selon les autorités iraniennes et suisses. La diplomate se serait jetée du 17e étage de l’immeuble. Pourtant, de nombreuses zones d'ombre demeurent.


Sylvie m’avait parlé de ces intrusions. Elle était convaincue d’être sous écoute téléphonique par les services secrets iraniens. Je lui ai dit de mettre des alarmes et regarder avec l’ambassade pour un logement plus sécurisé, en vain

Vincent Brunner, frère de Sylvie


Sylvie Brunner occupait un poste très exposé, en lien avec les négociations entre Américains et Iraniens. Elle avait accès à des informations et des documents confidentiels. Selon une enquête de Mise au Point, la diplomate avait reçu des menaces avant son décès. Sylvie Brunner se plaignait d’intrusions à son domicile de Téhéran, à au moins deux reprises. Lors de ces intrusions dans son appartement, elle y avait constaté la présence de traces de souliers et d'autres éléments inquiétants. Elle a retrouvé des objets et des aliments déplacés de manière ostentatoire sur la table de sa cuisine, laissant peu de doute sur la présence d’intrus dans son appartement. Sylvie Brunner avait même acheté un livre de chevet au titre évocateur: Il y a quelqu'un dans ma maison.  

Pour Vincent Brunner, sa sœur était inquiète: "Sylvie m’avait parlé de ces intrusions. Elle était convaincue d’être sous écoute téléphonique par les services secrets iraniens. Je lui ai dit de mettre des alarmes et regarder avec l’ambassade pour un logement plus sécurisé, en vain."

Sylvie Brunner a informé sa hiérarchie de ces menaces. Des actes d’intimidation jugés suffisamment sérieux pour que l’ambassade suisse alerte officiellement le ministère iranien des Affaires étrangères. Sylvie Brunner est décédée quelques mois plus tard.

Affaire classée fin 2024

En Suisse, une enquête du Ministère public de la Confédération a été menée. L’affaire a été classée fin 2024. Les autorités ont conclu à un suicide. Cette décision s’appuie sur deux éléments déterminants. Le premier: une violente dispute avec son ex-conjoint, survenue par téléphone et par messages le soir même du décès. La victime traversait une période sentimentale difficile. Le second: une note manuscrite, rédigée en anglais, retrouvée dans l’appartement de la défunte.

Le message a été griffonné sur une feuille déchirée d’un calepin bon marché. D’un côté, le code de son téléphone; de l’autre, quelques mots en anglais: il y est question de rapatrier le corps en Suisse, de procéder à une crémation, et de léguer l’ensemble de ses biens à un proche.

Aucun mot pour son fils, aucun pour sa mère ou son frère. Aucune explication quant à un éventuel passage à l’acte. La note n’est ni signée, ni datée. Les enquêteurs suisses n’ont jamais eu accès au document original détenu par la police iranienne. Ils ont dû se contenter d’une photo de mauvaise qualité. L’expertise graphologique a permis de rapprocher l’écriture de celle de Sylvie Brunner, avec un degré de certitude estimé à quatre sur une échelle de six.

L’enquête de la justice suisse a été sommaire, aucun policier helvétique n’ayant pu se rendre en Iran. Seul un employé de l’ambassade a pu visiter l’appartement de Sylvie Brunner après son décès. Il y a trouvé des documents sensibles de l’ambassade à son domicile. Il a pu les récupérer, ainsi que le téléphone professionnel et l’ordinateur de la diplomate. Les images des caméras de surveillance extérieures de l’immeuble n’ont pas pu être consultées, car elles ne fonctionnaient pas ce soir-là.

Corps rapatrié incomplet

Mise au Point a pu obtenir les deux autopsies réalisées en Suisse. Il ressort que la capacité d’évaluation des médecins légistes a également été très restreinte. Le corps rapatrié était incomplet, certains organes n’ont pas été restitués par les autorités iraniennes. Il manquait, entre autres, le cerveau, le cœur et un rein. Pourquoi l’Iran n’a-t-il pas transmis le corps dans son intégralité? Cette situation est sans explication médicale, religieuse ou culturelle.


Avec les éléments analysés par les autopsies en Suisse, il n’y a rien qui contredit la thèse du suicide, mais il n’y a également rien qui contredit la thèse d’un acte violent avec l’intervention d’un tiers

Patrice Mangin, ancien directeur du Centre universitaire romand de médecine légale


Dans le reportage de Mise au Point, l'avis du médecin légiste, Patrice Mangin, ancien directeur du Centre universitaire romand de médecine légale, a été sollicité: "Avec les éléments analysés par les autopsies en Suisse, il n’y a rien qui contredit la thèse du suicide, mais il n’y a également rien qui contredit la thèse d’un acte violent avec l’intervention d’un tiers. On peut très bien saisir une personne et la jeter par-dessus le balcon sans laisser de trace."

Pour ajouter une part de mystère, le porte-parole des services de secours iraniens, Mojaba Khalidi, a déclaré le lendemain du décès que le suicide n'était pas une cause possible de la mort. Cette prise de parole officielle lui a coûté son poste, et lui a même valu une inculpation devant un tribunal. Depuis, les autorités iraniennes affirment que le décès de Sylvie Brunner est un suicide.

Témoignage troublant

Dans le but d’obtenir davantage d’informations, Mise au Point a rencontré un ancien agent des services de renseignement iraniens. Pour garantir son anonymat et sa sécurité, l’entretien s’est tenu dans un sous-sol de parking, quelque part en Allemagne. Cet ex-agent, qui a récemment fui l’Iran et obtenu l’asile politique, était en poste au moment du décès de Sylvie Brunner.


Dans mon service, il était admis que la mort de la diplomate suisse avait été causée par les Gardiens de la Révolution

Un ancien agent des services de renseignement iraniens


L’ancien agent affirme: "J’étais en Iran en 2021 lors de la mort de la diplomate suisse. Je travaillais comme cadre au ministère du Renseignement. C’est une des branches des renseignements iraniens. A l’interne, tout le monde parlait de l’affaire de la diplomate. C’était un meurtre, en tout cas, une opération d’espionnage qui a mal tourné."

Il précise toutefois que ce n’est pas le ministère du Renseignement, son ancien employeur, qui serait responsable de la mort de la diplomate. Il pointe du doigt les Gardiens de la Révolution, une branche plus radicale de l’État iranien, placée directement sous les ordres du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. "Dans mon service, il était admis que la mort de la diplomate suisse avait été causée par les Gardiens de la Révolution."

L’homme n’a aucune preuve documentée, il convient donc de prendre ses affirmations avec prudence. Mais ses propos rajoutent une part de doute sur l’affaire. Contactée, l’ambassade d’Iran à Berne n’a pas souhaité commenter ces éléments. De son côté, le Ministère public de la Confédération affirme que "l’enquête suisse a fourni une image claire et n’a, entre autres, pas pu étayer un soupçon d’intervention délictueuse de tierces. C’est pour cette raison que le MPC a rendu une ordonnance de classement".

François Ruchti

rts.ch