Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

lundi 4 mai 2026

L’engagement aérobalistique : une nouvelle phase de la puissance aérienne ?

 

Bataille d’Idlib, guerres du Haut-Karabagh, d’Ukraine, d’Iran : les guerres et opérations récentes ont pour point commun une combinaison complexe de drones de toutes natures, de missiles balistiques et de croisière et d’avions de combat, tandis que s’épanouissent les débats autour du « multidomaine ». Mais derrière les systèmes d’armes, une mutation plus profonde est à l’œuvre et ses enjeux pour les forces armées, comme pour la stratégie aérienne, sont majeurs.

L’histoire de l’art de la guerre est marquée par une série de moments pivots et, s’il fallait définir une théorie aérobalistique, on pourrait en retenir quelques-uns. 2006 : le Hezbollah engage une campagne aérobalistique majeure contre Israël. 2015 : disposant pourtant d’une armée de l’air puissante, la Corée du Sud surprend le monde en rendant public un vaste programme de missiles balistiques et de croisière à charge conventionnelle qui devra, dans l’hypothèse d’une guerre avec Pyongyang, étoffer sa kill chain. 2017 : l’État islamique utilise les premiers drones permettant de larguer des grenades. Entre – temps, ce type de système de frappe a proliféré, pratiquement toutes les armées du monde disposant de microdrones. Février 2020 : durant la bataille d’Idlib, la Turquie utilise pour la première fois des drones tactiques dans des missions d’interdiction du champ de bataille, détruisant une centaine de véhicules et stoppant net une avancée syrienne. Décembre 2020 : la guerre d’Artsakh démontre l’utilité des munitions rôdeuses (1).

La deuxième guerre d’Ukraine, à partir de février 2022, consacre le rôle et la diversification des drones : ciblage d’artillerie, lutte contre les véhicules, frappes dans la profondeur, mais aussi frappes antipersonnel. Aux omniprésents drones FPV (First person view), il faut ajouter le rôle des missiles balistiques et de croisière – y compris les OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicle) (2) – et, finalement, un changement de mode de guerre. Les guerres de Gaza et les actions iraniennes de 2025 et 2026 montrent l’importance des vecteurs aérobalistiques et qu’il est possible pour un État, l’Iran, d’abandonner en bonne partie son aviation au profit de la missilerie dans un véritable « échange aérobalistique » (3). Ces « moments » masquent cependant des évolutions plus diffuses : dès la fin des années 2010, plus aucun mouvement de Boko Haram ne se fait sans reconnaissance préalable par drone. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les actions du M23 doivent beaucoup aux drones rwandais (4). Dès 2024, les drones deviennent un outil central de la guerre civile au Myanmar. En juin 2025, la police haïtienne utilise des drones FPV pour frapper dans les maisons où des gangs se sont retranchés. Les cartels mexicains en sont également dotés, comme nombre d’acteurs irréguliers.


L’ampleur d’un phénomène

En fait, plus aucune zone de conflit n’est exempte de l’emploi de drones, à des degrés divers ; et si seuls quelques États utilisaient des drones MALE (Medium altitude, long endurance) et tactiques en 2006, vingt ans plus tard, pratiquement toutes les armées du monde sont dotées de systèmes qui se sont largement diversifiés et simplifiés (voir tableau ci-dessus). Certes, les drones et autres munitions téléopérées/rôdeuses attirent l’attention – d’autant qu’ils sont les candidats naturels à l’usage des Intelligences artificielles (IA) (5) –, mais ils ne sont pas les seuls vecteurs aérobalistiques. L’aviation « classique » évolue naturellement, d’autant plus que de nombreux effecteurs déportés sont en cours de conception et vont accroître la liberté d’action des forces aériennes (6). Les aviations navales elles – mêmes mutent : là aussi l’avion de combat reste pertinent, mais l’usage de drones devient pour plusieurs marines un ticket d’accès aux aéronavales (7). Parallèlement, les munitions aériennes évoluent également, offrant des portées de plus en plus importantes, mais aussi une diversification de ce qui représente l’effecteur terminal des frappes air-sol. L’emploi de l’hélicoptère de combat change lui aussi (8).

Il faut y ajouter les variétés de la prolifération balistique. D’une part, sa manifestation à bas bruit, passant par l’achat de missiles de courte portée, tels que les ATACMS (Army tactical missile system), CTM‑290 et autres PrSM (Precision strike missile), mais aussi par la « missilisation » de roquettes, qui deviennent de ce fait des missiles sol-sol (9). D’autre part, le développement de nouveaux types d’engins et le choix par certains États – Chine, Corée du Sud, Corée du Nord – de disposer de missiles de portées moyenne et intermédiaire à charge conventionnelle, auxquels il faut ajouter la Russie (Oreshnik) et, potentiellement, la France avec le Missile balistique de théâtre (MBT), ainsi que le Japon, avec un planeur hypersonique. Enfin, on observe également des changements majeurs dans le domaine des missiles de croisière, avec l’arrivée d’engins de milieu et de bas de trame (10).

Les conditions nécessaires

Ces processus de prolifération signalent un nivellement des capacités aérobalistiques, qui repose sur plusieurs dynamiques d’accessibilité, condition première de la mutation à l’œuvre. Certes, de nombreux systèmes ont vu leur prix s’effondrer, ce qui a permis à plus de pays de s’en doter. Le coût d’un drone FPV en Ukraine est ainsi compris entre 500 et 3 500 dollars, en fonction des options (vision de nuit, fibre optique, type de charge) retenues, soit bien moins que les 180 000 dollars d’un missile antichar Javelin. Les missiles de croisière de milieu de trame coûtent généralement autour de 100 000 dollars et il faut compter entre 30 000 et 100 000 dollars pour un OWA-UAV. Leurs performances ne sont évidemment pas comparables à celles d’un missile de croisière haut de trame comme le Tomahawk Block V qui, lui, coûte plus de deux millions.

Une deuxième forme d’accessibilité est industrielle, et l’on constate que les producteurs de drones, d’OWA-UAV ou de munitions téléopérées sont de plus en plus nombreux. Un entrepreneur kosovar a ainsi récemment présenté son OWA-UAV et le Nigeria produit des microdrones depuis quelques années déjà. Les missiles de croisière de milieu de trame sont quant à eux conçus pour une production de masse, aidée par la robotique, qui est d’ailleurs indispensable à leur modèle économique. Produire aujourd’hui est plus facile, avec cependant un bémol : qu’il s’agisse d’aviation ou de missilerie – a fortiori lorsqu’il est question de charges hypersoniques –, les coûts de R&D et de production limitent les possibilités industrielles. De même, y compris pour des systèmes à bas coûts, les dépendances et les approvisionnements sont des facteurs dimensionnants : les millions de drones FPV dépendent de quatre fois plus de moteurs électriques…

Ces deux premières accessibilités n’ont été rendues possibles que par l’existence d’une autre, technologique cette fois. Une première rupture s’est produite avec l’accès à des technologies comme le GPS et la miniaturisation/diffusion des récepteurs, offrant en retour un guidage relativement précis et qui, durant des années, n’a pu être brouillé que difficilement. À la fin des années 1990, l’Irak a ainsi pu modifier quelques – uns de ses missiles antinavires Styx avec des récepteurs GPS, les transformant en missiles de croisière d’attaque terrestre utilisés contre les forces américaines qui avaient débarqué au Koweït. Le développement de la géonavigation satellitaire a amplifié le phénomène, offrant aux forces une « masse abordable de précision ». Cela a certes permis aux grandes puissances de gagner en capacités et de renforcer leur statut international – que l’on songe au rôle de la bombe JDAM (Joint direct attack munition) pour la puissance aérienne américaine –, mais cela a également permis à des acteurs émergents, y compris des groupes irréguliers, de monter en puissance.

Une deuxième rupture a été constituée par les constellations satellitaires de communications. Elle n’est encore apparente que pour certains types de drones, augurant des guidages précis, à longue portée et des liaisons bidirectionnelles. Mais ces systèmes sont appelés à s’étoffer. Enfin, l’arrivée des IA, couplées aux systèmes optroniques, constitue une dernière rupture technologique avec des conséquences directes en matière d’identification de cibles et de frappe (capacités ATR/A – Automatic target recognition/attack), ainsi que de navigation. Face au brouillage GPS, des systèmes de « navigation à vue » émergent, fondés sur le repérage et l’identification de points de repèrent permettant la géolocalisation – comme le ferait un humain dans une ville. Reste cependant que si cette rupture induite par les IA possède un fort potentiel de diffusion, elle se heurte aussi à des goulets d’étranglement technologiques : masse et encombrement de l’électronique embarquée, besoins énergétiques. Dès lors, seuls des drones d’une certaine masse, des munitions téléopérées et les missiles de croisière sont susceptibles de bénéficier de cette rupture.

Reste également l’accessibilité en termes d’appropriation technologique et d’acquisition des compétences techniques, très diversifiée suivant les systèmes considérés. Le coût d’accès à l’aviation de combat et aux grands drones reste élevé en termes de transferts de compétences, qu’il s’agisse d’usage ou de maintenance. Il tend cependant à évoluer sur d’autres domaines aérobalistiques, avec un phénomène classique de dissociation entre des usages de plus en plus aisés – du fait d’interfaces adaptées – et une maintenance restant plus ou moins complexe suivant le système. Il n’en demeure pas moins que la formation des opérateurs est facilitée, y compris d’ailleurs dans le cas des drones FPV, par l’usage de la simulation. Elle rappelle, de ce point de vue, que la mutation aérobalistique ne vaut que par la maîtrise d’éléments liés au cyber et à la programmation, présents à bien des étages de la question de l’accessibilité. L’appropriation opérationnelle est ce qui permet de transformer la technique en capacité, et c’est sans doute là que le bât peut blesser : disposer de missiles et de drones n’est d’aucune utilité sans conceptions doctrinales adéquates ou sans systèmes de renseignement permettant le ciblage. Or plusieurs évolutions sont également à l’œuvre dans ces domaines et seront sans doute le principal facteur validant cette mutation.

Notes

(1) Voir l’article d’Adrien Fontanellaz dans ce hors-série.

(2) Joseph Henrotin, « L’OWA-UAV, exemple parfait de techno-régression compétitive ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024. Voir également l’article consacré aux Shahed/Geran russes dans ce hors-série.

(3) Joseph Henrotin, « L’Iran, puissance de l’échange aérobalistique », Défense & Sécurité Internationale, no 170, mars-avril 2024.

(4) Robert Jordan, « Les forces de défense rwandaises (RDF) en RDC, les ressorts d’une stratégie indirecte », Défense & Sécurité Internationale, no 179, septembre-octobre 2025.

(5) Jean-Jacques Mercier, « IA de combat : Saker entre en scène », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(6) Philippe Langloit, « Effecteurs déportés : la course est lancée », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026 et « Effecteurs déportés : derrière la bataille industrielle, les enjeux techniques », Défense & Sécurité Internationale, no 172, juillet-août 2024 ; Joseph Henrotin, « Effecteurs déportés et “ailiers loyaux”. Retour à la masse, différentiels technologiques et reconfiguration de la puissance aérienne », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 78, juin-juillet 2021.

(7) Philippe Langloit, « De nouvelles aéronavales ? Les avatars de la robotisation », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 94, février-mars 2024.

(8) Yannick Smaldore, « Les hélicoptères de combat sont-ils en voie de disparition ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 105, décembre 2025-janvier 2026.

(9) Jean-Jacques Mercier, « Le renouveau du missile sol-sol en Europe », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 97, août-septembre 2024.

(10) Voir l’article qui leur est consacré dans ce hors-série.

Joseph Henrotin

areion24.news