lundi 18 mai 2026

Guerre avec l’Iran : quel impact sur l’économie chinoise ?

 

L’économie chinoise résiste pour le moment au choc de la guerre au Moyen-Orient, avec un mélange très spécifique d’effets négatifs et d’opportunités. Mais cette résilience ne va pas durer si le blocage du détroit d’Ormuz se prolonge au-delà de l’été.

La presse chinoise rapportait triomphalement mi-avril dernier les bons résultats de l’économie nationale, avec une croissance de 5% au premier trimestre, dans la fourchette haute des ambitions du gouvernement pour l’année 2026, et un commerce extérieur toujours flamboyant, avec une progression des exportations de 14,7% et des importations de 27,8% en dollars. Comme si le premier mois de la guerre en Iran n’avait aucun impact.

La Chine est pourtant largement dépendante des fournitures de pétrole et de gaz qui passent par le détroit d’Ormuz. Celles-ci représentent environ la moitié de ses importations de pétrole et le quart de ses achats de gaz naturel liquéfié. C’est beaucoup moins que d’autres pays asiatiques comme le Japon, la Corée, Taïwan, l’Inde ou les Philippines, mais beaucoup plus que l’Europe et à fortiori les États-Unis, qui sont exportateurs nets de ces énergies fossiles.

La Chine n’échappe pas au blocage du détroit d’Ormuz

L’alliance stratégique entre la Chine et l’Iran ne prémunit pas le pays contre le blocage du détroit. Les exportations iraniennes de pétrole brut (dont 80% sont destinées à la Chine) passaient encore ce détroit en mars. Ce n’est plus le cas depuis le contre-blocus organisé par les États-Unis à partir du 13 avril. Lors d’un entretien entre les ministres des affaires étrangères chinois et thaï le 25 avril dernier, Wang Yi aurait indiqué à son homologue thaïlandais que plus de 70 navires chinois étaient bloqués dans le golfe persique à l’entrée du détroit d’Ormuz.

Le cabinet de conseil Kpler, spécialiste des enjeux énergétiques internationaux, signalait récemment le passage d’un méthanier par le détroit à destination d’un port chinois, un fait suffisamment rare pour être souligné, qui ne modifie qu’à la marge le blocage actuel. Le ministre des affaires étrangères Wang Yi a commencé à hausser le ton lors de sa rencontre avec son homologue iranien Seyyed Abbas Araghchi à Pékin le 6 mai dernier, déclarant « pour ce qui concerne le détroit d’Ormuz, la communauté internationale partage une volonté commune de restaurer un passage normal et sûr à travers le détroit, et la Chine espère que toutes les parties impliquées vont rapidement répondre à cet appel. »

Rentrant de Pékin le 15 mai dernier, Donald Trump a indiqué que la Chine avait offert son aide pour faciliter la réouverture du détroit, la presse chinoise se contentant d’indiquer que les deux parties avaient eu des « conversations » sur le sujet, manifestement pour ménager l’Iran.

Comment Pékin s’adapte au choc d’offre

La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l’agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Ce niveau de réserves place la Chine – avec le Japon – parmi les pays d’Asie les mieux protégés contre des chocs d’offre de court terme, ce qui explique l’absence actuelle de pénuries sur le marché chinois, à l’inverse de ce que l’on observe déjà aux Philippines, en Thaïlande, en Inde ou au Pakistan.

Globalement le taux d’autonomie énergétique de la Chine est de l’ordre de 84%, principalement parce que le charbon représente 52% du mix énergétique chinois, avec un taux d’autosuffisance élevé pour le charbon, proche de 94%. Par ailleurs, les importations chinoises de charbon ne proviennent pas du Moyen-Orient, ses deux principaux fournisseurs étant l’Indonésie et l’Australie. Faire davantage appel au charbon est donc logique du point de vue de la sécurité énergétique du pays, mais problématique par rapport à ses objectifs de décarbonation et de transition énergétique.

Le compromis pratiqué depuis déjà quelques années par les autorités chinoises consiste à développer la conversion du charbon vers le gaz et certains produits chimiques. La gazéification du charbon permet d’obtenir l’équivalent du GPL (gaz de pétrole liquéfié), particulièrement touché par le blocage du détroit d’Ormuz, ou du GNL (gaz naturel liquéfié). Cette conversion concernait déjà 276 millions de tonnes de charbon en 2024 selon le CREA (Center for Research on Energy and Clean Air) et une vingtaine de projets de gazéification du charbon sont en cours de réalisation.

Ce procédé permet d’émettre moins de CO2 que le charbon lui-même tout en polluant l’air et en consommant beaucoup d’eau. Deux inconvénients dont s’accommode le gouvernement car les sites de gazéification sont situés au Xinjiang ou en Mongolie intérieure, deux provinces excentrées habitées principalement par des minorités ethniques (les Ouighours et les Mongoles).

Pour le pétrole la production nationale couvre un tiers des besoins. Les importations en provenance du Moyen-Orient représentent donc 30% de la demande intérieure (contre près de 100% pour le Japon). La Chine s’est rapidement engagée dans une politique de diversification de ses approvisionnements dès le début de la guerre. Au mois de mars, la chute des achats en provenance du Golfe persique a été presque entièrement compensée par une augmentation des achats de pétrole russe (+13% en volume), brésilien et africain.

En avril les exportations russes sont affectées par les attaques de drones ukrainiens qui provoquent une chute de plus de 20% de ces exportations par voie maritime. Du côté chinois l’ajustement se fait cette fois-ci par une baisse brutale des importations de pétrole brut en volume (-30% par rapport à la moyenne des achats en 2025), sans doute grâce au recyclage des achats supplémentaires réalisés en début d’année. Les possibilités d’ajustement par la diversification ou la baisse de la demande vont devenir plus limitées dans les semaines à venir, ce qui explique le ton plus alarmiste des messages adressés par Pékin aux belligérants.

Le gouvernement chinois a par ailleurs restreint fortement les exportations chinoises de produits pétroliers (kérosène, essence et diesel), sans se préoccuper du choc de prix provoqué sur les marchés spots de ces produits en Asie, au détriment de pays comme le Japon, la Corée, l’Indonésie ou le Pakistan. Une décision qui montre les limites de l’approche coopérative dont la diplomatie chinoise se veut le chantre.

L’impact sur les prix affecte des pans entiers du secteur manufacturier et de l’agriculture

Au-delà des risques sur les approvisionnements énergétiques, la guerre a un impact important sur les prix intérieurs. Les prix de l’essence à la pompe ont progressé de près de 40% en mars, sensiblement plus qu’au début de la guerre en Ukraine. Le gouvernement est intervenu pour réduire cette hausse à 25% fin avril en dépit du maintien à plus de 100 dollars des prix baril de Brent.

La hausse des prix du brut importé affecte le secteur pétrochimique, particulièrement important en Chine. Les prix des produits raffinés ont progressé de près de 10% et ceux de l’industrie chimique de 3%. L’industrie des semi-conducteurs est touchée par l’explosion des prix de l’hélium (dont le Qatar est le deuxième producteur mondial) et du naphta. L’agriculture est affectée par la hausse des prix de l’urée et de l’acide sulfurique qui impacte la chaîne de production des fertilisants.

Gros producteur et exportateur de fertilisants, la Chine a pris des mesures de restrictions sur ses exportations, avec les mêmes effets négatifs pour ses partenaires asiatiques que dans le cas des produits pétroliers.

L’industrie des plastiques – qui représente un tiers de l’industrie mondiale – est également fortement touchée. Un exemple : les prix du polypropylène ont bondi de 40% sur le marché intérieur.

Globalement, et pour la première fois depuis longtemps, l’indice des prix à la production manufacturière est reparti à la hausse en Chine (+2,8% en avril). Et pas pour des « bonnes raisons, » car il n’y a pas de relance de la demande intérieure dans le pays.

Un effet contrasté sur le commerce extérieur chinois

Les chiffres du commerce extérieur chinois sont restés très bons en avril, avec une progression de 14% des exportations et de 25% des importations en dollars, qui reste en ligne avec les données du premier trimestre. Pour autant, le FMI anticipe dans son World Economic Outlook d’avril dernier une baisse significative des exportations chinoises vers l’Inde et les six principaux pays de l’ASEAN en 2026. Les échanges bilatéraux de la Chine avec le Moyen-Orient sont déjà en train de s’effondrer, avec une chute de plus de 40% dès le mois de mars.

L’enjeu est de taille pour Pékin car l’accroissement de l’excédent commercial avait représenté 30% de la croissance du pays en 2025. Si l’atonie de la demande mondiale et les difficultés du Moyen-Orient conduisent à un freinage marqué des excédents chinois, l’objectif de 4,5 à 5% de croissance fixé par le gouvernement pour 2026 sera difficile à atteindre.

Sur le plan sectoriel, la Chine bénéficie de l’explosion de la demande internationale en énergies renouvelables et en voitures électriques provoquée par le goulot d’étranglement sur le pétrole et le gaz. Les exportations de véhicules hybrides et électriques progressent actuellement à un rythme de 15% par an, avec l’Union européenne et l’ASEAN comme principaux marchés. BYD anticipe pour l’année 2026 des exportations atteignant 1,5 million de véhicules contre un peu plus d’un million en 2025. Les ventes chinoises de panneaux solaires dans le monde ont doublé en mars.

Les investissements mondiaux sur l’intelligence artificielle soutiennent par ailleurs un boom des ventes chinoises de semiconducteurs. Les exportations de circuits intégrés du pays ont progressé de 87% sur les quatre premiers mois de 2026.

La résilience aux chocs du commerce extérieur chinois a souvent surpris. Elle se confirme une nouvelle fois depuis le début de l’année, avec les mêmes effets qu‘en 2025 sur l’accroissement de la pression concurrentielle chinoise en Europe et en Asie.

Les investissements chinois au Moyen Orient sont menacés

Les principaux investissements étrangers au Moyen-Orient directement affectés par le conflit sont à ce stade américains, comme le signale un article récent du China Power Project. Il s’agit en particulier de deux centres de données d’Amazon Web Services aux Emirats Arabes Unis et à Bahreïn. L’Iran a publié une liste de 29 cibles potentielles concernant les investissements dans la région des leaders de la high-tech américaine (AWS, Oracle, Nvidia, Microsoft, IBM, Google…).

Mais les investissements chinois n’ont pas été entièrement épargnés. L’attaque iranienne sur le port en construction de Mubarak Al-Kabeer au Koweït a endommagé les installations de la China Communications Construction Company qui avait signé un contrat majeur de 4 milliards de dollars pour la réalisation de ce nouveau port. Les investissements et les contrats de construction chinois en Iran même représentent un stock cumulé de 25 milliards de dollars dont on ne connaît pas l’état après les vagues de bombardement américains et israéliens.

Globalement la Chine a signé de nombreux contrats d’investissement et surtout de construction au Moyen-Orient. Selon les données recensées par le China Investment tracker de l’American Foundation sur la période 2005-2025, ces contrats représentent un total de 240 milliards de dollars, soit près de 10% du stock mondial d’investissements et contrats de construction chinois dans le monde et 20% de ceux réalisés au titre de la Belt and Road Initiative, les trois premiers destinataires étant l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l’Irak.

Source: Heritage Foundation. China Investment tracker

Globalement l’économie chinoise s’adapte à la guerre avec un mix d’effets négatifs et d’opportunités. Elle a les moyens de résister sensiblement mieux que ses voisins asiatiques, en particulier l’Asie du Sud-Est et du Sud qui sont durement touchées. Mais elle ne résistera pas à l’impact d’une récession mondiale qui paraît difficilement évitable si le détroit d’Ormuz reste fermé jusqu’à l’automne.

Hubert Testard

asialyst.com