mardi 19 mai 2026

Frappes sol-sol :Taïwan peut-il contester le contrôle de son détroit par la Chine ?

 

Taïwan fait face à une dégradation de la maîtrise de ses approches, où la Chine jouit désormais d’une liberté de manœuvre totale. Aussi les capacités de frappes sol-sol s’imposent-elles comme l’une des options possibles de contre-attaque pour Taïwan, qui poursuit discrètement leur développement depuis les années 1990. Toutefois, trois enjeux technologiques s’imposent à tout acteur développant des capacités de frappe contre la terre : la portée, la précision et la survivabilité des missiles balistiques et de croisière et des drones.

Deux enjeux spécifiques s’y superposent. Premièrement, la mobilité du système, qui doit être optimale afin de permettre aux capacités de frappe taïwanaises de survivre aux offensives chinoises en changeant de position. Deuxièmement, l’inventivité de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) taïwanaise qui doit développer, produire et moderniser rapidement des systèmes missiles, drones, roquettes destinés à frapper le continent chinois.

Le développement de capacités d’attaque sol-sol : une constante dans la stratégie taïwanaise

Le développement de capacités sol-sol par Taïwan remonte au début des années 1970 et est corrélé à son projet de disposer d’armes nucléaires. Ces deux efforts ont été menés par l’Institut national des sciences et technologies Zhongshan (NCSIST) (1). Toutefois, le développement d’armes nucléaires a cessé à la fin des années 1980 (2), à la suite de pressions américaines. Celui des capacités balistiques – les missiles Sky Horse

(天馬) et Ching Feng (青鋒) – s’en est alors trouvé ralenti, puisqu’il avait perdu sa vocation première. Il a progressivement retrouvé de la vigueur dans le contexte de la crise des missiles de 1995-1996, qui a rappelé la pertinence de l’usage de missiles de croisière et balistiques en cas de crise ouverte dans le détroit. Le développement de capacités balistiques reprit alors afin de frapper des cibles sur le territoire chinois. En parallèle, les progrès technologiques dans le ciblage ont permis de faire des missiles balistiques des armes de précision (3), ce qui profita au développement de programmes de missiles de croisière ; deux efforts toujours menés par le NCSIST dans le cadre de différents programmes.

Taïwan a pour objectif de créer « une interdiction multidomaine, une défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). La stratégie quadriennale de défense de 2025 (4) définit des « armes de frappe précise à long rayon d’action » (遠程精準打擊武器) comme éléments déterminants. Avec les capacités ISR et la création de commandements unifiés, ces armements – principalement des missiles balistiques et de croisière, des drones et de l’artillerie à longue portée – constitueront une « kill chain » (殺鏈) destinée à frapper des objectifs stratégiques disséminés sur le continent chinois.

Pour mener à bien cette stratégie, deux commandements organiques spécifiquement consacrés aux missions de frappe ont été créés. Le Commandement de la défense aérienne et des missiles de l’armée de l’air (空軍防空暨飛彈指揮部) fut constitué en 2017. Ce commandement organique a compétence en matière d’attaque sur le continent avec en dotation les missiles balistiques et de croisière actuellement déployés par Taïwan, et dispose aussi de capacités UAV en cours de livraison. Enfin, il a aussi pour mission d’assurer la défense aérienne du territoire.

Ce commandement sera complété par la création en juillet 2026 d’un Commandement du combat littoral (濱海作戰指揮部), dépendant de la marine, avec comme mission la surveillance des approches maritimes taïwanaises. Cette nouvelle unité englobe l’actuel escadron Hai Feng (中華民國海軍海鋒大隊), chargé du déploiement des missiles antinavires basés à terre ou sur lanceurs mobiles (Harpoon, Hsiung Feng II et III). Il ne peut être exclu que des missions de frappes sur le continent lui soient dévolues à terme.

Enfin, l’armée de terre taïwanaise a entamé le renouvellement de son artillerie à longue portée, et certaines de ses unités pourraient prendre part marginalement à des missions de frappes sur le territoire chinois, en particulier celles basées sur les archipels de Matsu et de Kinmen situés à proximité immédiate du continent chinois.

Les capacités de frappe sol-sol

Premièrement, Taïwan a lancé un programme de missile balistique. Le missile Sky Spear (天戟短程彈道飛), aussi nommé Sky Bow II B (天弓二B短程彈道飛彈) est un engin à courte portée (SRBM) développé par le NCSIST et dérivé du missile sol-air Sky Bow II (天弓二). Sa portée est estimée à 500 km, mais n’excède probablement pas 300 km. Il s’agit d’un missile de 1 150 kg à deux étages avec carburant solide, doté ou d’une tête explosive, ou d’une tête à sous – munitions. Déployé depuis 2001 et ayant fait l’objet d’un programme de modernisation en 2019, il est en mesure de frapper des cibles situées sur le littoral chinois, voire davantage dans la profondeur s’il est déployé sur les archipels de Matsu et de Kinmen jouxtant le continent. Taïwan a par ailleurs commandé 504 MGM‑140 ATACMS auprès de Lockheed Martin, en accompagnement de ses commandes de lance – roquettes multiples HIMARS passées depuis 2022. Le MGM‑140 est un missile balistique tactique à carburant solide, d’une portée de 300 km.

Deuxièmement, le NCSIST a développé simultanément le missile de croisière supersonique Hsiung Feng IIE (HFIIE, 雄風二E), sur la base des acquis accumulés dans le développement du missile antinavire Hsiung Feng II (HFII, 雄風二) dans les années 1990. Aussi appelé Hsiung Sheng (雄升), le HFIIE partage des composants avec le HFII, mais diffère dans son architecture et se rapproche plus du Tomahawk, notamment par son guidage GPS et son système de navigation TERCOM. Cet engin de 1 t est propulsé par un turbojet développé par le NCSIST (projet Kunpeng (鯤鵬計畫)) assisté par un booster à carburant solide au lancement, ce qui lui confère une portée variable entre 500 et 1 200 km. Il est déployé depuis 2004 et plus de 250 seraient en service dans deux versions en fonction de la portée. L’engin peut être déployé sur des lanceurs fixes ou mobiles, et disposerait de deux charges différentes : explosive ou à sous – munitions. Il a bénéficié d’un programme de modernisation en 2021 mené par le NCSIST dans le cadre du budget spécial 2022-2026 consacré au renforcement des capacités aériennes et navales (海空戰力提升特別預算) (5). En parallèle, 100 nouveaux missiles ont été commandés en 2022, poussant le NCIST à ouvrir une seconde ligne d’assemblage, partagée avec la production de missiles antinavires HFII (6). La portée du missile pourrait être améliorée et une nouvelle commande pourrait être notifiée prochainement au NCSIST. Constituant actuellement le fer de lance de la capacité sol-sol taïwanaise, l’engin aurait été aperçu pour la première fois en déploiement en 2025, alors que se tenait l’exercice chinois « Justice Mission 2025 ».

En parallèle, le NCSIST a discrètement entamé le développement du missile de croisière hypersonique Yun Feng (YF, 云峰飛彈), aussi appelé Ching Tien (擎天極音速巡弋飛彈). Avec un poids estimé entre 1,5 et 2 t, cet engin dispose d’une capacité d’emport supérieure, a une portée allongée (jusqu’à 2 000 km) et atteint une vitesse hypersonique grâce à un ramjet assisté d’un booster au décollage. Là où le HFIIE place à portée de tir l’ensemble des provinces côtières chinoises jusqu’à Qingdao, le YF est capable de frapper Pékin, notamment des cibles durcies grâce à sa charge semi – perforante à fragmentation. Une cinquantaine de missiles seraient actuellement déployés sur des lanceurs fixes et le NCSIST chercherait à en augmenter la cadence de production (7). Une nouvelle version nommée Yun Feng II (YFII, 云峰二型), plus rapide et dotée d’une capacité d’emport accrue serait en cours de développement. Cette nouvelle version sera déployée sur des véhicules mobiles.

Enfin, le NCSIST a noué avec l’entreprise américaine Anduril un accord de principe visant à développer un « missile de croisière autonome à bas coût » (低成本自主巡弋飛彈), dévoilé en septembre 2025 (8). Ce programme consiste à compléter l’emploi des HFIIE et YF par un engin plus petit et plus mobile : 16 missiles seraient transportés sur un seul véhicule lanceur, et pourraient être employés en essaim. L’engin serait assez proche du Barracuda‑500 développé par Anduril. Par ailleurs, son coût et sa facilité de production sont des critères mis en avant par le NCSIST afin d’élargir rapidement le stock actuel de missiles balistiques et de croisière, qui semble n’être pas assez suffisant pour soutenir plusieurs semaines de combat. Ce faisant, Taïwan renoue progressivement avec la coopération internationale dans la conception de ses capacités sol-sol, après une phase d’autarcie de trois décennies.

Troisièmement, Taïwan a commencé le développement de drones peu coûteux à long rayon d’action pouvant être employés comme des munitions rôdeuses. À l’instar de l’Ukraine ou de l’Iran, il tire les leçons de son rapport de force défavorablement disproportionné avec la Chine en s’orientant vers deux programmes actuellement menés par le NCSIST :

• le programme Chien Feng IV (勁蜂四型), développé en collaboration avec l’entreprise américaine Kratos Defense & Security Solutions, sur la base de son drone simulateur de cible MQM‑178 Firejet propulsé par deux turbojets. Présentée en septembre 2025, la version taïwanaise consisterait en un drone d’attaque dont la motorisation serait améliorée afin d’acquérir une haute manœuvrabilité ; la portée serait de 1 000 km et il pourrait délivrer une charge d’une centaine de kilos. Sa production devrait être lancée dans le courant de l’année 2026 (9) ;

• le programme Chien Hsiang (劍翔) consiste en une munition d’un rayon d’action similaire, mais d’une taille plus réduite. L’engin serait déployable à partir d’un véhicule mettant en œuvre plusieurs drones simultanément, et serait dévolu à des missions de destruction des capacités chinoises de défense aérienne. Sa taille réduite contribue à rendre l’engin facile à produire en quantité par le NCSIST.

Quatrièmement, des roquettes Mk66 à longue portée sont en cours de développement par le NCSIST. En plus des HIMARS en cours d’acquisition, l’armée de terre déploie des lance – roquettes multiples Thunderbolt 2000 (雷霆2000) depuis 1997, notamment sur les archipels de Matsu et de Kinmen.

Défis et développements futurs

Le NCSIST doit en premier lieu tirer profit de ses acquis en matière de développement de capacités sol-sol pour renforcer les capacités taïwanaises existantes. Il gère simultanément la R&D, la fabrication et les tests ainsi que le rétrofit de ces munitions en maintenant un haut niveau d’exigence confortant son statut d’acteur intégré en matière de munitions de frappe. Concrètement, il s’agit d’augmenter la cadence de production des nouvelles munitions tout en assurant simultanément le rétrofit du Hsiung Sheng. L’essentiel est de soutenir la croissance rapide de l’arsenal taïwanais en établissant sur l’île une chaîne de valeur autonome ; Taïwan ne peut pas se reposer sur l’approvisionnement en systèmes américains du fait des contraintes pesant sur l’industrie missilière américaine, qui rallongent les délais de livraison (10).

Les capacités taïwanaises de frappe sol-sol doivent également gagner en mobilité étant donné le manque de profondeur stratégique imposé par la géographie. Dans l’hypothèse où l’ensemble du dispositif ISR chinois serait déployé en cas de conflit, opérer sans être détecté constitue un défi en soi. Le NCSIST a ainsi lancé une réflexion visant à développer un tracteur – érecteur – lanceur (11) pour améliorer la mobilité des HFIIE – actuellement déployés sur remorque tractée – et des YF.

De plus, ces capacités doivent pouvoir percer les dispositifs chinois de défense aérienne en augmentant la manœuvrabilité et la vitesse des engins. Depuis 2024, le NCIST conduit des travaux visant à maîtriser la propulsion hypersonique en développant un prototype de scramjet ouvrant la voie aux vitesses hypersoniques (12), notamment dans le cadre du programme YFII.

Notes

(1) Le NCIST est à l’origine de la majorité des programmes d’armements développés à Taïwan. Située à mi-chemin entre agence gouvernementale et organisation privée, cette structure n’est consacrée qu’à la R&D et à la production de systèmes d’armes, et dispose d’une large autonomie en matière de recrutement et d’organisation.

(2) Eric Cheung, « How a CIA informant stopped Taïwan from developing nuclear weapons », CNN, 1er mars 2025.

(3) « MDI Missile Technology: Accelerating Challenges », IISS, décembre 2022.

(4) 中華民國114年四年期國防總檢討 (Quadriennal Defense Review), 中華民國國防部 (Ministry of National Defense), mars 2025.

(5) À Taïwan, l’exécutif a souvent recours à cette pratique consistant à faire voter un budget « spécial » décorrélé du budget annuel de la défense afin de financer des programmes d’armements jugés urgents.

(6) La capacité annuelle de production de ces deux missiles serait de 131 exemplaires. Tienbin Luo, «1200公里「雄昇飛彈」產製逾百枚 第二階段量產待層峰下令 » (Hsiung Feng IIA Anti-Ship Missile and Hsiung Feng IIA Missile Share Production Line, Annual Output Reaches 131 Units), Liberty Times, 7 juin 2025.

(7) Tianbin Luo, « 源頭打擊戰力推前到2000公里 傳擎天超音速巡弋飛彈已交空軍部署» (Strike capabilities extended to 2.000 kilometers at the source The Sky-Piercing hypersonic cruise missile reportedly delivered to the Air Force for deployment), Liberty Times, 11 novembre 2023.

(8) Jumin Tu,« 影一台車裝16枚 台美合作「低成本巡弋飛彈」可群攻轟爆敵軍» (16 Missiles Per Vehicle: Taïwan-US Collaboration on “Low-Cost Cruise Missile” Enables Massed Assault to Destroy Enemy Forces), Liberty Times, 18 septembre 2025.

(9) Tianbin Luo, « 「勁蜂四型」整合測試成功 可「高低配」掩護雄二E飛彈突穿攻擊 » (The JF-4 integrated test has been successfully completed. It can employ a “high-low formation” to provide cover for the H-2E missile’s breakthrough attack), Liberty Times, 6 février 2026.

(10) Jonathan Harman, « Taïwan’s Missile Production Program: a Success Two Years Ahead of Schedule », Global Taïwan Institute, 30 octobre 2024.

(11) Tianbin Luo, «2000公里新擎天飛彈 傳引進捷克12X12軍規輪型車輛 » (Developing a new Sky Missile with a range exceeding 2.000 kilometers Reportedly introducing Czech 12×12 military-grade wheeled vehicles), Liberty Times, 28 décembre 2024.

(12) Zhicheng Chen, « 加快推動極音速飛彈研發 軍方「超燃衝壓引擎」計畫曝光 » (Military Accelerates Hypersonic Missile Development with Supercharged Ramjet Engine Project Revealed), Liberty Times, 9 août 2024.

Roland Doise

areion24.news