mardi 26 mai 2026

ASML : une entreprise européenne au cœur des tensions sino-américaines

 

Alors que l’industrie des semi-conducteurs, secteur désormais essentiel à l’économie et à la sécurité nationales, est au cœur d’une compétition entre Pékin et Washington, l’Europe, et plus particulièrement l’entreprise néerlandaise ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography), se retrouve au centre de l’actualité en tant qu’unique fabricant en série des machines de lithographie dans l’extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la fabrication des puces électroniques les plus avancées au monde.

L’industrie des semi-conducteurs est au cœur des conflits de puissance, un enjeu essentiel pour la sécurité nationale des grands acteurs. Ces composants, essentiels au bon fonctionnement de l’économie mondiale, sont présents dans presque tous les objets de la vie courante (automobiles, centres de données, smartphones, ordinateurs, intelligence artificielle — IA), mais équipent également des systèmes plus complexes et stratégiques (systèmes embarqués, missiles, drones, aéronefs). Les autorités chinoises, conscientes de l’importance de ces technologies, ont ainsi initié, dès 2015, le plan décennal « Made in China 2025 » (MIC 25), d’un montant de 150 milliards de dollars sur dix ans, qui ambitionne de faire de la Chine un acteur incontournable à l’international tout en conduisant à l’autosuffisance sur 70 % des composants électroniques (1).

Des politiques industrielles de substitution aux importations ont ainsi été lancées, plaçant le développement technologique et la modernisation industrielle au centre d’un projet social et politique visant à maintenir la prospérité et le contrat social chinois (2). Il faut dire que la stratégie a été efficace : avec une part de marché de 21 % en 2024 contre 15 % en 2020, la Chine est passée de la quatrième à la deuxième place mondiale. Taïwan a confirmé sa place de leader mondial en passant de 22 % en 2020 à 24 % en 2024, et la Corée du Sud a maintenu son troisième rang en se situant autour de 20 %. Les États-Unis (de 18 % en 2020 à 13 % en 2024), le Japon (de 10 % à 7,5 %) et l’Europe (de 8 % à 6 %) ont quant à eux régressé dans ce classement.

Face aux ambitions chinoises décomplexées, les États-Unis ont multiplié les stratégies d’interdiction, de contrôle et de volonté de découplage. Certains effets se sont rapidement fait ressentir, car Pékin a par exemple été confronté à une très forte baisse des investissements directs étrangers (IDE) en 2023 (-82 %), soit un montant de 33 milliards de dollars contre 350 milliards de dollars, ce qui équivaut au niveau des investissements reçus en 1993.

Une supply chain sous pression

La supply chain des semi-conducteurs, patiemment mise en place depuis quatre décennies, et qui implique des entreprises situées aux États-Unis, au Japon, en Corée du Sud, en Europe, à Taïwan et en Chine, se heurte désormais à un technonationalisme américain qui cherche à éviter un rattrapage technologique chinois susceptible de remettre en cause sa position hégémonique dans le monde. Pour ce faire, les administrations Trump (2017-2021), Biden (2021-2025) puis de nouveau Trump (depuis le 20 janvier 2025) ont initié des politiques de découplage visant à désimbriquer les réseaux de production et de recherche sino-américains, et ainsi priver les firmes chinoises de l’accès aux technologies de pointe américaines, en particulier dans le domaine du numérique (3).

Dans le cadre de leur stratégie nationale de domination technologique, les États-Unis occupaient jusqu’ici une place sans commune mesure dans ce domaine, leur conférant un avantage géopolitique sans pareil. Cependant, la Chine réalise aujourd’hui des études scientifiques parmi les meilleures du monde, produit un éventail de technologies de pointe et compte à son actif plusieurs exploits technologiques (missions lunaires « Cheng’e » ou chatbot d’IA DeepSeek) (4), qui menacent directement la domination technologique, militaire et économique américaine.

Aussi, les mesures de restrictions prises par les États-Unis à l’encontre de la Chine dans le domaine des semi-conducteurs ont placé l’Europe — et plus particulièrement ASML — au cœur de l’actualité.

ASML, une entreprise stratégique

Cette entreprise néerlandaise, basée à Veldhoven aux Pays-Bas et issue de la scission par Philips de sa division de lithographie interne, a été créée en 1984. Sa localisation, dans un contexte de guerre froide et de tensions commerciales américano-japonaises, lui a permis d’apparaitre comme un acteur digne de confiance face aux mastodontes de l’époque que sont Nikon et Canon (5). ASML est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs et le leader de celle des machines de lithographie EUV. La technologie de la lithographie en ultraviolet profond (DUV) utilise une longueur d’onde de 248 nanomètres (nm) ou 193 nm, invisibles à l’œil humain, mais une miniaturisation encore plus poussée nécessite la maitrise d’une technologie bien plus complexe et couteuse : le rayonnement EUV, qui utilise une longueur d’onde de 13,5 nm.

En 2024, ASML a mis au point une nouvelle machine « EUV High-NA », capable théoriquement de produire une résolution allant jusqu’à 10 nm, la limite théorique de la machine étant de 8 nm. Taïwan (TSMC), la Corée du Sud (Samsung) et les États-Unis (Intel) sont actuellement les seuls capables de produire des semi-conducteurs haut de gamme avec une épaisseur de 3 nm, soit 50 000 fois plus fine que celle d’un cheveu (6).

La force d’ASML, en tant que producteur d’une partie de la machine et intégrateur final, réside dans sa capacité à concevoir une machine indispensable aux semi-conducteurs de demain — celle qui équipera les technologies de rupture — tout en s’appuyant sur un réseau d’entreprises expertes situées dans le monde entier. La particularité de ce « maillage technologique » est que la chaine d’approvisionnement pour la fabrication de cette machine dépend de proches alliés des États-Unis (Japon, Autriche, Allemagne, Pays-Bas, Canada, Corée du Sud…). Certaines entreprises dépendantes des machines fabriquées par ASML, comme Samsung, Intel ou TSMC, ont d’ailleurs investi dans l’entreprise néerlandaise dans une sorte de garantie croisée : Philips possède par exemple 28 % des parts de TSMC. En dehors de ces entreprises, d’autres groupes étrangers de haute technologie fournissent également ASML : par exemple, les allemandes Trumpf pour les lasers de découpe de précision et Zeiss pour les miroirs et les lentilles de précision. ASML dispose par ailleurs de plusieurs milliers d’autres fournisseurs, situés dans des États alliés, capables de répondre à ses besoins en matière de composants de haute technologie.

C’est dans ce cadre que l’administration Trump a initié, en 2018, une stratégie de pression maximale en direction d’ASML afin de l’empêcher de vendre des machines EUV à la Chine. L’administration Biden a, par la suite, en 2022, étendu les sanctions à certaines machines DUV (antérieures aux EUV) dans le but de freiner la capacité de la Chine à développer des puces de pointe. Des pressions supplémentaires ont été exercées en 2023 en direction de La Haye, applicables depuis début 2024, afin d’inclure les pièces détachées et les services de maintenance. Ces menaces de sanctions américaines ont poussé le gouvernement néerlandais à révoquer des licences d’exportation de machines EUV et de certaines machines DUV à destination de la Chine (7). Paradoxalement, les commandes chinoises n’ont cessé de croitre, au point de faire de Pékin, en 2023-2024, le premier client d’ASML. L’augmentation des importations chinoises auprès d’ASML peut s’expliquer par les besoins croissants de son industrie, mais aussi par une stratégie de dépendance maitrisée et une volonté d’anticipation de la part des autorités chinoises.

Une Europe en quête de stratégie

Si l’Union européenne (UE) occupe une place importante, voire centrale, dans certaines niches, à ce jour d’importantes contraintes structurelles l’empêchent de devenir un acteur de stature mondiale. Ne représentant qu’environ 10 % de la chaine de valeur globale, elle est néanmoins située derrière les États-Unis pour la conception des puces, et derrière Taïwan pour la fabrication des nœuds les plus avancés (8). Du côté institutionnel européen, les initiatives ne manquent pas : règlement européen sur l’IA ; nomination d’un vice-président chargé de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie ; subventions ciblées aux usines de production ; rapport Draghi (2024) sur la compétitivité…

Néanmoins, malgré ces politiques et certains avantages réels, l’objectif initial de l’UE de représenter 20 % de la production mondiale d’ici à 2030, fixé lors de l’entrée en vigueur du Chips Act le 21 septembre 2023, ne sera pas atteint, selon la Cour des comptes européenne. La parution d’un rapport le 28 avril 2025 par cette même Cour vient nuancer ce chiffre de 20 %, proposant une estimation plus « réaliste » de 11,7 % d’ici à 2030 (9). Les défis liés au marché des semi-conducteurs représentent une contrainte de taille pour l’Europe, notamment en ce qui concerne la demande interne, les économies d’échelle ou la capacité à attirer des investissements internationaux. La Commission européenne va devoir, dans un souci de réadaptation stratégique, confronter l’action à la réalité du terrain avant septembre 2026 et, par la suite, réviser le Chips Act européen avant la fin de l’année (10).

Concernant les questions de souveraineté numérique, il n’existe pas dans l’UE de conception définitive, unique et précise de ce que les objectifs de souveraineté numérique devraient cibler et englober (11), car seules les mesures de souveraineté réglementaire prévalent dans le plan d’action européen.

En France, par exemple, dans le cadre d’un rapport du Sénat fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, celle-ci est définie comme « la capacité de l’État à agir dans le cyberespace, condition nécessaire à la préservation de nos valeurs […] qui passe par une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace », ainsi que par « la maitrise de nos réseaux, nos communications électroniques et nos données » (12). On voit donc que, dans cette acception, la souveraineté numérique, déclinée comme souveraineté numérique nationale — c’est-à-dire comme souveraineté nationale sur le numérique — se heurte à « l’intrication d’un monde globalisé régi par de multiples conventions et normes internationales » (13). Dès lors, le numérique est devenu par défaut, et en raison de sa généralisation au sein des États, un enjeu de souveraineté.

Un alignement par défaut

D’un point de vue géopolitique, ASML n’a eu d’autre choix que de s’aligner sur les demandes américaines de restreindre ses ventes de machines EUV à la Chine. Ces injonctions posent la question de la perception du risque — assez subjective — qui existe entre Européens eux-mêmes et entre Européens et Américains. Elles interrogent aussi la marge de manœuvre réelle dont dispose Bruxelles. À ce stade, l’Europe va être de plus en plus pressée par les États-Unis de choisir un camp, notamment au regard des écosystèmes technologiques distincts qui émergent (14). À cet égard, la prise de contrôle, le 30 septembre 2025, de l’entreprise Nexperia — ancienne filiale de Philips Semiconductors acquise par le groupe chinois Wingtech Technology (à 79 %) en 2018 pour 3,8 milliards de dollars — l’illustre clairement. En activant une loi datant de 1952, la Goods Availability Act, Amsterdam a cédé aux pressions américaines afin d’échapper aux restrictions à l’exportation (« liste des entités »), provoquant ainsi une frayeur dans les milieux d’affaires. Menacé de représailles importantes par Pékin, Washington est intervenu — comble de l’ironie — en tant que médiateur entre Pékin et La Haye.

In fine, Washington cherche avant tout à assurer sa prédominance technologique en protégeant des technologies qu’il juge critiques afin de préserver son avance dans un secteur considéré comme essentiel pour son économie et sa sécurité nationales.

Notes

(1) Pierre-Alexis de Vauplane, Demain, la souveraineté : Quand le numérique réinvente la souveraineté, Hermann, 2022.

(2) Jean-Michel Valantin, « Pékin face à Washington dans la course à la suprématie technologique », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°88, octobre-novembre 2025.

(3) Patricia Nouveau, « Dépendance technologique et politiques industrielles européennes : le dilemme entre souveraineté propriétaire, territoriale et réglementaire », dans Clotilde Druelle-Korn, et al. (dir.), Industrie, développement et souveraineté XVIIe-XXIe siècle, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2025, p. 310.

(4) Leo Eigner, « Les ambitions scientifiques et technologiques de la Chine », Center for Security Studies (CSS) ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°364, juillet 2025, p. 1 (https://​tinyurl​.com/​y​f​x​8​7​47k).

(5) Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, Scribner, 2022.

(6) Tjan Ho Lai, « Caught in the Crossfire: ASML amidst the US-China Chip War», Shanghai BenCham (The Benelux Chamber of Commerce in China), 15 aout 2024 (https://​tinyurl​.com/​b​d​d​w​j​vd5).

(7) Ibid.

(8) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, « Le secteur des semi-conducteurs en Europe », CSS ETH Zürich, Politique de sécurité : analyses du CSS, n°360, mai 2025, p. 2 (https://​tinyurl​.com/​e​t​n​b​7​527).

(9) Cour des comptes européenne, Rapport spécial 12/2025 : La stratégie de l’UE en matière de microprocesseurs, 28 avril 2025 (https://​tinyurl​.com/​m​v​p​p​9​csv).

(10) Ibid.

(11) Patricia Nouveau, op. cit., p. 20.

(12) Frank Montaugé, Gérard Longuet, Sénat, Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la souveraineté numérique, n°7, 2019 (https://​tinyurl​.com/​3​m​8​p​z​9xx).

(13) Jean-Gabriel Granascia, Eric Germain, Claude Kirchner, La souveraineté à l’ère du numérique : Rester maîtres de nos choix et de nos valeurs, CERNA, 27 mai 2018 (https://​tinyurl​.com/​6​u​h​e​2​uvx).

(14) Gorana Grgić, Foulon Michiel, Schepers Névine, op. cit., p. 4.

Mourad Chabbi

areion24.news