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mardi 28 avril 2026

Le tournant stratégique du Japon : exportations d'armes, manœuvres aux Philippines

 

En l’espace d’une semaine, le Japon a franchi plusieurs seuils historiques en simultané. Le premier, le 21 avril, le Cabinet de la Première ministre Sanae Takaichi levait officiellement l’interdiction d’exporter des armes létales, renversant un pilier de la politique étrangère japonaise vieux de plus d’un demi-siècle.

Quelques jours plus tôt, les ministres de la défense japonais et australien signaient à Melbourne un contrat colossal portant sur la livraison de trois frégates de classe Mogami pour 7,15 milliards de dollars, l’un des plus grands contrats d’exportation militaire de l’histoire du Japon depuis 1945. Parallèlement, plus de 1 400 soldats des Forces d’autodéfense (nom officiel donné aux forces armées japonaises) prenaient part pour la première fois, en tant que combattants à part entière, aux exercices militaires conjoints Balikatan aux Philippines, aux côtés des États-Unis et de six autres nations.

Trois événements distincts, une même logique. Tokyo opère une transformation profonde et délibérément accélérée de sa posture stratégique, sous la pression d’un environnement régional que ses dirigeants qualifient, avec une insistance croissante, « de plus en plus grave, » expression désormais quasi rituelle dans le discours officiel japonais.

La montée en puissance militaire de la Chine, les tensions persistantes autour de Taïwan, les revendications de Pékin en mer de Chine méridionale, l’imprévisibilité croissante de Washington sous l’administration Trump : autant de facteurs qui poussent le Japon à redéfinir, à marche forcée, son rapport à la puissance militaire.

La fin d’un tabou

Pour comprendre la portée de la décision du 21 avril, il faut remonter aux origines d’une politique qui a longtemps fait figure de singularité absolue dans le concert des nations industrialisées. Dès 1967, le gouvernement japonais adopte une première restriction aux exportations d’armes. Mais c’est en 1976 que le Premier ministre Takeo Miki franchit le pas décisif en instaurant de facto un embargo global : le Japon ne vendra pas d’armes, point.

Cette décision, prise dans un contexte de forte sensibilité de l’opinion publique à toute résurgence du militarisme, s’inscrit dans la logique de l’article 9 de la Constitution de 1947, rédigée sous supervision américaine après la capitulation. Pendant près de quarante ans, cette politique arrive à tenir.

La première brèche significative intervient en 2014 sous le Premier ministre de l’époque Shinzo Abe avec les nouveaux « Trois principes sur le transfert d’équipements et de technologies de défense » autorisant les exportations, mais uniquement à des fins non létales, organisées autour de cinq catégories d’usage strictement définies (sauvetage, transport, vigilance, surveillance et déminage).

Le changement cardinal est la suppression de cette règle des cinq catégories. À sa place, le gouvernement introduit une classification binaire : d’un côté les « armes » au sens strict (chasseurs, destroyers, sous-marins) de l’autre les « non-armes » (systèmes radar, gilets pare-balles) désormais exportables sans restriction de destination.

Pour les équipements létaux, les transferts sont désormais autorisés vers les 17 pays avec lesquels le Japon a conclu des accords de défense, dont les Philippines, l’Indonésie et l’Australie. Tout transfert devra être validé par le Conseil de sécurité nationale, organe restreint de neuf ministres qui centralise les grandes décisions en matière de défense.

Si le principe demeure l’interdiction d’exporter vers des pays en combat actif, le nouveau cadre prévoit que des transferts pourront être approuvés si le Japon juge sa propre sécurité nationale en jeu. La formulation est délibérément vague et ses implications concrètes dans un scénario de crise restent entières.

Le gouvernement a tenu à présenter plusieurs mécanismes comme des « garde-fous » : le filtre du NSC et l’obligation de notifier la Diète après chaque exportation approuvée. Mais ces garde-fous soulèvent des questions sérieuses. La notification parlementaire intervient après la décision, les parlementaires sont informés, ils n’ont pas de droit de veto.

Dans un système où l’exécutif dispose de solides majorités, ce mécanisme s’apparente davantage à une transparence formelle qu’à un véritable contrôle démocratique. De plus, derrière la rhétorique sécuritaire, la décision du 21 avril comporte une dimension industrielle que les textes officiels assument avec une franchise inhabituelle.

Les nouvelles lignes directrices indiquent explicitement que maintenir une industrie de défense forte « revêt une grande importance pour sécuriser la capacité de production domestique qui soutient la capacité à poursuivre le combat en cas d’urgence. »

La réaction de Pékin ne s’est pas fait attendre : la Chine a accusé le Japon de risquer de déstabiliser la région et de trahir ses engagements pacifistes. Tokyo a rejeté ces critiques, affirmant que ses décisions visent à renforcer la dissuasion pour éviter « la guerre et le conflit. »

Les frégates Mogami, symbole d’une quasi-alliance

Le 18 avril 2026, à bord du JS Kumano, frégate de classe Mogami des Forces maritimes d’autodéfense, ancrée dans la rade de Melbourne, les ministres de la Défense japonais Shinjiro Koizumi et australien Richard Marles apposaient leurs signatures sur un contrat que beaucoup d’observateurs qualifient déjà d’historique.

Le géant Mitsubishi Heavy Industries livrera trois frégates de classe Mogami à la Royal Australian Navy pour 7,15 milliards de dollars, première livraison prévue en décembre 2029. Le choix du lieu et du support de la cérémonie n’a rien d’anodin : signer à bord d’un navire de guerre japonais mouillant dans un port australien, quelques jours après la participation du JS Kumano aux exercices navals multinationaux Kakadu, c’est montrer que le Japon est désormais un partenaire militaire de plein exercice, capable de projeter à la fois ses équipements et sa crédibilité opérationnelle.

En 2016, le Japon avait essuyé une défaite cinglante lors de l’appel d’offres australien pour des sous-marins, perdant au profit du groupe français DCNS. Une décennie plus tard, MHI prend sa revanche sur le marché australien, cette fois face à l’Allemand Thyssenkrupp Marine Systems. La victoire est d’autant plus significative que le contrat porte sur onze navires au total, les huit suivants devant être construits en Australie même, au chantier naval Henderson de Perth, par la firme Austal.

Si MHI l’a emporté, ce n’est pas uniquement pour des raisons géopolitiques. Les qualités intrinsèques de la frégate Mogami ont constitué un facteur déterminant. La plateforme se distingue par sa furtivité et par la densité de ses capacités : système de lancement vertical à 32 cellules, missiles antinavires et sol-air, capacité à opérer des hélicoptères de combat.

Mais l’argument qui a peut-être le plus pesé est d’ordre humain, car la Mogami ne nécessite qu’un équipage de 90 marins, soit la moitié des effectifs requis par les frégates ANZAC qu’elle remplace. Dans un contexte où les marines occidentales peinent à recruter, cet avantage est décisif. Son rayon d’action lui confère par ailleurs une endurance parfaitement adaptée aux vastes espaces maritimes de l’Indopacifique.

Des voix sceptiques se font néanmoins entendre sur la capacité de l’Australie à construire les huit frégates restantes sur son sol, programme qui implique un transfert de technologie complexe et une transformation en profondeur du chantier Henderson. Marles a balayé ces doutes, affirmant que le programme Mogami serait « l’épine dorsale » de la construction navale australienne jusqu’aux années 2030.

Le document signé à Melbourne, baptisé « Mogami Memorandum, » réaffirme l’engagement des deux pays en faveur d’une coopération industrielle de défense étroite et pose les jalons d’une base industrielle « sans couture » entre Tokyo et Canberra. En opérant les mêmes plateformes navales, les deux marines amélioreront leur interopérabilité, simplifieront leur logistique commune, renforceront leur capacité à agir de concert en cas de crise. C’est précisément ce que Tokyo désigne dans ses nouvelles lignes directrices sur les exportations, la convergence technologique comme vecteur de convergence stratégique.

La relation nippo-australienne a parcouru un chemin considérable. Longtemps cantonnée à une solide coopération économique, elle s’est muée en partenariat stratégique à part entière, porté par la convergence des perceptions de la menace chinoise et par l’appartenance commune au Quad*, aux côtés des États-Unis et de l’Inde.

Pour Canberra, cette coopération s’inscrit dans un réarmement tous azimuts. L’Australie cherche à multiplier par plus de deux sa flotte de grands navires de combat dans la prochaine décennie, avec un objectif de dépenses de défense atteignant 3 % du PIB d’ici 2033. Ensemble, les deux pays donnent corps à une vision de l’ordre régional fondée sur la dissuasion collective entre démocraties, une vision que Pékin perçoit, non sans raison, comme directement dirigée contre elle.

Le Japon entre dans la danse combattante

À peu près au même moment où les signatures s’échangeaient à Melbourne, une autre première historique se jouait sur l’île de Luzon, aux Philippines. Le 20 avril s’ouvrait l’exercice Balikatan (terme tagalog signifiant « épaule contre épaule ») réunissant 17 000 personnels militaires de sept pays sous l’égide des États-Unis et des Philippines.

Le Japon y participait pour la première fois non plus comme observateur, mais comme force combattante à part entière, avec 1 400 soldats, trois navires et deux aéronefs. Parallèlement, l’exercice Salaknib, à l’origine américano-philippin, rassemblait quelque 7 000 personnels de cinq pays, avec 420 soldats japonais pratiquant pour la première fois coordination de commandement et exercices de tir réel aux côtés de leurs homologues américains et philippins.

L’attaché de défense japonais, le lieutenant-colonel Yamashita Hideki, a résumé la logique qui sous-tend ce basculement : « L’environnement sécuritaire entourant le Japon devient de plus en plus sévère. Dans ce contexte, nous prenons diverses initiatives pour maintenir la paix et la stabilité dans la région indopacifique. » Un langage de nécessité contrainte, calibré pour ne pas alarmer l’opinion publique japonaise tout en justifiant des décisions aux implications considérables.

La dimension la plus significative de Balikatan 2026 réside dans sa géographie. Les exercices s’inscrivent délibérément dans les espaces les plus disputés de la région. Pour la première fois, des exercices de frappe maritime sont organisés sur l’île d’Itbayat, point le plus septentrional des Philippines, situé à 155 kilomètres de Taïwan. Des exercices de débarquement à tirs réels sont prévus dans la province de Zambales, à 230 kilomètres du récif Scarborough contrôlé par la Chine.

Cette cartographie dessine en creux les scénarios que les participants entendent préparer. Il faut également noter qu’une semaine avant l’ouverture de Balikatan, un destroyer japonais avait effectué une traversée du détroit de Taïwan, là aussi une première qui avait suscité une vive protestation chinoise. Tokyo suivant moult autres exemples d’autres pays et Pékin émettait de son côté une protestation rituelle mais la Chine pouvait mesurer là l’ampleur du changement de cap du Japon.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Guo Jiakun, a mis en garde le Japon en lui conseillant d’« être prudent » dans le domaine de la sécurité. Pékin a également annoncé la conduite d’exercices incluant des tirs réels dans les eaux à l’est de Luzon, précisément là où se déroule Balikatan.

La Chine répond à des exercices militaires par des exercices militaires, dans les mêmes eaux, au même moment. C’est une démonstration de présence, mais aussi un message adressé à l’ensemble des participants, et en particulier au Japon, dont l’entrée dans le cercle des nations conduisant des exercices de combat dans cette région constitue, aux yeux de Pékin, un franchissement de ligne rouge supplémentaire.

Une transformation cohérente, des contradictions réelles

La logique qui relie ces événements est celle de l’interopérabilité comme stratégie de dissuasion. Dans un environnement régional dominé par la montée en puissance chinoise, aucun pays ne peut garantir seul sa sécurité. La réponse japonaise prend place dans le cadre de la construction d’un réseau dense de partenariats militaires opérationnels fondés sur le partage d’équipements, l’entraînement commun et la convergence des doctrines.

En quelques jours, le Japon a ainsi redéfini son rapport à la puissance militaire de façon décisive. La levée du véto sur les armes létales, le contrat des frégates Mogami et la participation combattante à Balikatan sont les trois volets d’un même tournant stratégique, conduit avec méthode par un gouvernement qui a choisi de prendre acte de la fin d’une époque d’un Japon pacifiste contraint, dont le renoncement à la puissance militaire était moins un choix librement consenti qu’une contrainte imposée par la défaite, entretenue par la culpabilité historique et rendue supportable par le parapluie américain.

La question centrale qui se pose désormais n’est pas tant de savoir si cette transformation est légitime que d’évaluer si elle contribue à la stabilité régionale ou si elle alimente une spirale de militarisation dont nul ne contrôle l’issue.

Tokyo répond que le renforcement de la dissuasion collective est la meilleure garantie contre la guerre, Pékin rétorque que cette logique est auto-réalisatrice et conduit mécaniquement à l’escalade.

Sébastien Raineri

asialyst.com