mercredi 22 avril 2026

États-Unis : les « sanctuaires » sous la pression de Trump

 

Entre colonisation et restrictions, les migrations sont au cœur de l’histoire des États-Unis. Avec l’arrivée de l’administration de Donald Trump en janvier 2025, le pays a adopté un virage radical dans sa politique d’accueil. La police de l’immigration (ICE) multiplie raids, arrestations arbitraires et expulsions, faisant émerger un véritable marché. Certaines villes, telles que Los Angeles, se proclament « sanctuaires », refusant de céder à la Maison Blanche.

L’opération a commencé vers 7 heures du matin, devant un magasin près de MacArthur Park, à Los Angeles. Une dizaine d’agents fédéraux lourdement équipés sont sortis de l’arrière d’un camion et se sont précipités vers des vendeurs ambulants. Seize migrants originaires du Guatemala, du Mexique, du Honduras et du Nicaragua ont été arrêtés ce 6 août 2025, accusés de résider illégalement aux États-Unis. Deux mois plus tôt, au même endroit, une centaine d’hommes de l’ICE avaient déjà procédé à l’arrestation de 44 employés sur leur lieu de travail. Dans tout le pays, entre octobre 2024 et août 2025, cette force de police a interpellé près de 60 000 personnes (1). Toujours en juin 2025, la maire de Los Angeles (depuis 2022), Karen Bass, avait qualifié ces raids d’inacceptables. Les manifestations s’étaient alors multipliées, et ­Donald Trump avait déployé 4 000 soldats de la Garde nationale sans l’accord du gouverneur de Californie, Gavin Newsom (depuis 2019), qui avait contesté cette initiative en justice (2). Los Angeles est devenue le symbole du bras de fer opposant l’administration de Donald Trump, qui fait de l’immigration irrégulière son cheval de bataille, aux juridictions locales tentant de lui résister.

L’immigration et les étrangers, une obsession trumpiste

Il n’existe pas de définition officielle et commune de « sanctuaire ». Au 30 mai 2025, le think tank indépendant Center for Immigration Studies dénombre 170 États (comme la Californie ou le New Jersey), comtés ou villes qui, de diverses manières, refusent de mettre en œuvre la politique migratoire fédérale et limitent leur coopération avec ­Washington (3). C’est le cas de Los Angeles, où 35,4 % des 3,89 millions d’habitants recensés en 2020 ne sont pas nés sur le sol américain ; sans compter les immigrés non enregistrés. En novembre 2024, le conseil municipal a entériné dans le droit local le statut de « ville sanctuaire » : l’utilisation des ressources locales (financières, humaines) et le partage (direct et indirect) de données aux autorités fédérales sont interdits, ce qui ne plaît pas au département de la Justice. Pour Pamela Bondi, procureure générale des États-Unis, les juridictions sanctuaires « bafouent la loi fédérale en donnant la priorité aux clandestins par rapport aux citoyens américains… Avec le président Trump, c’est terminé ».

« Nous allons vous sauver. Nous allons vous sauver. Nous allons vous sauver ». C’est ainsi que Donald Trump a promis, lors d’un meeting de campagne à Wilmington (Caroline du Nord), le 21 septembre 2024, de mener les « plus grandes expulsions de masse de l’histoire » contre les sans-papiers, accusés de « prendre les emplois » des Américains et de commettre des atrocités (manger du chien et du chat). Dès sa prise de fonction le 20 janvier 2025, il a signé un décret intitulé « Protéger le peuple américain contre l’invasion », arguant que des millions de clandestins représentent une « menace pour la sécurité nationale », commettent des « actes de haine contre des Américains innocents »…, quand d’autres s’engagent dans des « activités d’espionnage ou terroristes » et « coûtent des milliards de dollars » aux contribuables. Pourtant, en Californie, qui accueille 10,6 millions d’immigrés en 2023 (soit 27,3 % de la population de l’État), les travailleurs étrangers contribuent à hauteur de plusieurs milliards de dollars par an en impôts et taxes locales, nationales et fédérales (4). Les raids les terrorisent, eux et leurs familles. Nombreux sont ceux qui restent cloîtrés dans leur maison, fragilisant l’économie, l’agriculture, le commerce… L’absentéisme a augmenté dans le secteur privé depuis que les interventions policières se sont intensifiées en juin 2025.

Dans la continuité de son premier mandat (2017-2021), Donald Trump a, dès son retour à la Maison Blanche, remis en cause le droit du sol, pourtant garanti par le 14e amendement de la Constitution, en voulant supprimer la citoyenneté à la naissance pour les enfants nés de parents clandestins. Cette décision a suscité des plaintes devant des tribunaux fédéraux, et le décret a été bloqué. Pour combien de temps ? Le président, qui a assuré ne pas renoncer à ce projet, a également suspendu les programmes d’aides pour les réfugiés et les demandeurs d’asile, et s’est attaqué aux visas humanitaires. Autre caractéristique de sa doctrine : la criminalisation systématique des migrants. En mars 2025, par exemple, 238 Vénézuéliens accusés d’appartenir à des gangs ont été envoyés dans une prison de haute sécurité au Salvador, le CECOT, réputé pour ses conditions de détention particulièrement dures. L’objectif est aussi de terroriser les migrants et leurs proches pour qu’ils quittent le pays volontairement ou n’essaient même pas d’entrer aux États-Unis. Enfin, l’ICE a multiplié les vols militaires et commerciaux pour expulser des individus : 1 187 en juin 2025, contre 639 un an auparavant (5).

Une militarisation et une industrialisation des expulsions

Le combat contre l’immigration irrégulière, qui passe par la promesse de déporter 12 millions de clandestins et de sécuriser la frontière, nécessite d’énormes infrastructures et ressources. En juillet 2025, le Congrès a inclus dans le One Big Beautiful Bill Act un budget colossal de 170 milliards de dollars, dont 45 milliards pour la détention des migrants, 32 milliards pour accélérer les expulsions avec le recrutement de 15 000 nouveaux agents de l’ICE et du Service des douanes et de la protection des frontières (CBP), ainsi que 75 milliards de dollars pour le « mur » avec le Mexique, la militarisation et la surveillance de la frontière. Des contrats lucratifs sont signés avec le secteur privé, prêt à tirer profit de cette criminalisation des migrants.

Le 31 juillet 2025, la compagnie Palantir a décroché un contrat de 10 milliards de dollars sur dix ans pour fournir des technologies de surveillance à l’armée et aux polices locales. Elle développe déjà la base de données permettant à l’administration de Donald Trump d’identifier les migrants, en s’appuyant notamment sur l’intelligence artificielle (IA). De son côté, l’industrie carcérale privée, à l’instar de CoreCivic et GEO Group, fait des profits inespérés grâce à des taux d’occupation records de leurs centres de détention et à l’expansion de leurs capacités sur de nouveaux sites. En avril 2025, Deployed Resources, une entreprise qui fournit tentes et services, a signé un contrat de 4 milliards de dollars avec l’ICE pour l’internement de migrants sur des bases militaires. Repas, grillages, transports…, les expulsions d’étrangers sont devenues un marché en plein essor aux États-Unis. 

Notes

(1) L’ICE propose des données sur les migrants détenus sur : www​.ice​.gov/​d​e​t​a​i​n​/​d​e​t​e​n​t​i​o​n​-​m​a​n​a​g​e​m​ent

(2) Kieran Doyle, « Q&A: What can the LA demonstrations – and Trump’s reaction to them – tell us about what lies ahead? », ACLED, 13 juin 2025.

(3) Jessica M. Vaughan et Bryan Griffith, « Map: Sanctuary Cities, Counties, and States », Center for Immigration Studies, 30 mai 2025.

(4) Marisol Cuellar Mejia, Cesar Alesi Perez et Hans Johnson, « Immigrants in California », PPIC, janvier 2025.

(5) Thomas H. Cartwright, ICE Air Executive Summary – June 2025, 5 juillet 2025.


1-États-Unis : des territoires « sanctuaires »



2-Où sont expulsés les étrangers ?




3-Les étrangers dans l’emploi et la démographie des États-Unis



Charlotte Recoquillon

Laura Margueritte

areion24.news