jeudi 23 avril 2026

Druzes de Soueïda : généalogie d’un massacre

 

Entre le 13 et le 20 juillet 2025, les opérations militaires menées par l’administration transitoire d’Ahmed al-Charaa à Soueïda, dans le sud-ouest de la Syrie, causèrent la mort de plus de 1 300 personnes, la destruction d’une trentaine de villages et le déplacement de près de 150 000 civils. Cette offensive ne résultait pas d’un conflit communautaire, mais d’une planification visant à soumettre, par la force, les druzes de la région (1).

Au printemps 2025, Damas tenta de contourner les druzes – communauté arabe adepte d’une religion dérivée de l’ismaélisme chiite, qui représentait environ 3 % des 24,17 millions de Syriens (2024) – en s’appuyant sur des notables extérieurs à Soueïda ou en promouvant de nouvelles élites locales sans légitimité. Fin avril, après des campagnes de haine, une opération militaire fut lancée contre des regroupements druzes dans la banlieue de Damas, notamment à Jaramana et à Sahnaya, ainsi que dans plusieurs villages de la province de Soueïda. Elle fit des dizaines de morts civils et provoqua le déplacement de milliers d’habitants. Les factions locales résistèrent, et l’épisode se conclut par un compromis connu sous le nom d’« Accord du 1er mai ».

Pressions vers l’offensive

En mai 2025, l’administration transitoire fit pression sur les druzes de Soueïda en confiant un poste de contrôle stratégique sur la route Damas-Soueïda à une unité de la Sûreté générale, relevant du ministère de l’Intérieur et composée de membres de tribus bédouines de Lajat. Ce checkpoint était le lieu de nombreux incidents avec les voyageurs : tirs délibérés, insultes confessionnelles, fouilles, arrestations, enlèvements… Dans le même temps, la pression financière s’intensifiait. Le gouverneur régional, Moustapha Bakkour, nommé par Damas en mars 2025, quitta Soueïda pour la capitale après que des hommes armés eurent pris d’assaut le siège de la préfecture afin de réclamer la libération d’un détenu. Son absence entraîna la paralysie des institutions publiques, et le Conseil provincial dut se rendre à Damas mi-juin pour lui faire signer les ordres de dépenses urgentes. Quelques jours plus tard, à son retour à Soueïda, Moustapha Bakkour proposa au leader spirituel druze Hikmat al-Hijri de nouvelles conditions : dissolution des factions locales et acceptation de forces de sécurité extérieures. Le refus du cheikh, qui n’hésitait pas à critiquer les visions d’Ahmed al-Charaa, le président de transition, pour l’avenir du pays, précipita alors la décision d’engager l’offensive.

Fin juin, une réunion rassembla les plus hauts responsables politiques, sécuritaires et militaires de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC). Ils optèrent pour une offensive destinée à éliminer Hikmat al-­Hijri, à confisquer les armes, à dissoudre les milices et à installer de nouvelles directions avec l’appui de notables alliés. L’opération fut préparée par Ahmad al-Dalati, chef de la Sûreté générale à Soueïda, et Abou al-Baraa, cadre sécuritaire de la HTC et proche de longue date d’Ahmed al-Charaa. Dans la région de Lajat, des tribus bédouines locales furent mobilisées aux côtés de la 40e division venue de Deraa, qui forma l’avant-garde de l’assaut. On releva notamment la présence de membres des clans Doukhi et Baydar. Le 13 juillet 2025, plusieurs axes d’attaque furent déclenchés en direction du nord et de l’ouest de Soueïda. Ces forces s’emparèrent de la quasi-totalité des campagnes, perpétrant des massacres contre les druzes. Parallèlement, des unités bédouines de Soueïda, intégrées au Conseil des tribus du Sud dirigé par Rakan al-Khudair, cheikh et homme d’affaires syro-jordanien proche de Damas, attaquèrent les abords de la ville et bombardèrent des zones habitées à l’aide de mortiers et de drones. L’objectif était de désorganiser la défense et de contraindre les factions rebelles à une reddition rapide. Aux côtés des 40e et 70e divisions, de nombreuses unités prirent part à l’opération, dont les éléments d’élite de la HTC (les Asaeb al-Hamra) et la Garde républicaine. On notait même la présence d’anciens membres de l’Armée Khaled ben al-Walid, qui avait prêté allégeance à l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) et était principalement active entre 2016 et 2018 dans les régions de Deraa et de Quneitra.

Lorsque la résistance druze lança une contre-offensive le 16 juillet 2025, l’administration centrale déploya des renforts comprenant des combattants djihadistes étrangers, notamment des Turkmènes. Le lendemain, après qu’Israël eut bombardé l’état-major syrien à Damas, elle fit appel à des forces tribales de toute la Syrie, ainsi qu’à la 80e division, composée de djihadistes, pour compenser le retrait de ses unités régulières. Hikmat al-Hijri sortit sain et sauf des différentes attaques.

Une soumission par la force

Les préparatifs ne se limitèrent pas aux ministères de la Défense et de l’Intérieur. Plusieurs services étaient mobilisés pour créer un environnement propice à l’assaut : coupures d’électricité et d’eau, interruption des communications… Ces mesures avaient été testées à petite échelle début juillet 2025, puis appliquées à l’ensemble de la province lors du lancement de l’offensive. L’assèchement des ressources financières et l’arrêt des dépenses publiques contribuaient également à isoler la population et à accentuer son sentiment de vulnérabilité. L’opération avait deux objectifs : imposer un contrôle total et négocier sous la contrainte du feu. Elle fut précédée d’une préparation politique, économique et administrative comprenant l’arrêt des dépenses publiques, la paralysie des institutions, l’isolement de la province et la coupure de la route principale reliant Damas. Sa structure s’appuyait largement sur des blocs tribaux et radicaux, ce qui permettait de créer un choc initial en ouvrant plusieurs fronts simultanés.

Du point de vue de la planification, l’assaut apparut comme une manœuvre complexe conçue par un commandement conjoint coordonnant des axes multiples, un brouillage électronique et des scénarios alternatifs. Ses différentes étapes – préparation de l’environnement, mobilisation des blocs de combat, répartition des rôles entre ministères et appareils sécuritaires, lancement simultané des attaques – révélaient un haut degré de professionnalisme. La flexibilité du plan se manifesta lorsque les tribus remplacèrent les unités affaiblies par les frappes israéliennes, permettant de poursuivre l’avancée malgré les pertes.

Début septembre 2025, les forces tribales et sécuritaires avaient pris le contrôle de vastes zones des campagnes nord et ouest de Soueïda, empêchant le retour des déplacés. L’assaut de juillet montre comment Damas a combiné calculs militaires et exploitation des divisions sociales pour imposer son projet. Il met aussi en lumière le coût humain et matériel d’une opération conçue non seulement comme une bataille, mais également comme une stratégie globale de soumission d’une province entière, où la guerre est devenue un instrument de gouvernance. 

Note

(1) Cet article est l’adaptation d’analyses de l’auteur parues en anglais et en arabe sur : https://​daraj​.media/​e​n​/​a​u​t​h​o​r​/​m​a​z​e​n​-​a​z​zi/

Mazen Ezzi

areion24.news