vendredi 10 avril 2026

Crise du cacao en Côte d’Ivoire : les enjeux de la souveraineté agricole

 

Dominante mais vulnérable à la volatilité des cours, la filière cacao ivoirienne cherche à briser ce paradoxe structurel. Pour sécuriser les revenus des planteurs et capter davantage de valeur, la Côte d’Ivoire accélère désormais sa transformation locale, passant d’un simple rôle de producteur à celui d’acteur industriel majeur. Une étape décisive qui lui permet d’affirmer pleinement ses ambitions de souveraineté agricole.

La filière cacao ivoirienne illustre avec acuité ce que les économistes qualifient parfois de « malédiction des matières premières ». Alors même que la Côte d’Ivoire représente près de la moitié de l’offre mondiale de cacao, elle reste dépendante des cours fixés sur les marchés internationaux, principalement à Londres et à New York.

Une crise qui alimente la malédiction de « l’or brun »

Les producteurs locaux de cacao, situés au bas de la chaine de valeur, subissent directement ces fluctuations de prix, qui fragilisent leurs revenus. Si le Conseil Café-Cacao, organisme étatique ivoirien de la régulation, de la stabilisation et du développement de la filière café-cacao en Côte d’Ivoire depuis 2012, fixe un prix garanti en début de campagne, ce bouclier peine à contrer la volatilité mondiale : chutes des cours ou faibles récoltes font ainsi drastiquement baisser les revenus réels des exploitations.

Dans les zones rurales productrices, cette instabilité nourrit un cycle de pauvreté. De nombreux planteurs exploitent des parcelles vieillissantes dont la productivité décline, sous l’effet des maladies des cacaoyers et des aléas climatiques. Les coopératives agricoles soulignent également l’augmentation des couts de production, liée notamment aux exigences environnementales et aux programmes de traçabilité destinés à répondre aux nouvelles normes européennes. Une mise en conformité qui peut couter environ 100 dollars par tonne de cacao, réduisant d’autant la marge des producteurs.

Cette fragilité économique est encore aggravée par l’exportation massive de fèves brutes ivoiriennes. Or, dans la filière du cacao, l’essentiel de la richesse est capté par les entreprises de transformation et les marques de produits finis occidentales. Autrement dit, tant qu’elle n’est pas transformée, la fève reste vulnérable.

Le gouvernement accélère la transformation locale pour sécuriser les revenus

Face à cette situation, les autorités ivoiriennes ont fait de la transformation locale du cacao un axe stratégique de la politique économique. L’objectif est double : protéger les revenus des planteurs et réduire la dépendance du pays aux fluctuations des marchés internationaux.

Dans l’immédiat, l’État s’est engagé à sécuriser la production agricole en rachetant les surplus lorsque la commercialisation devient difficile : en janvier 2026, le gouvernement d’Alassane Ouattara (depuis 2011) a annoncé l’acquisition de 123 000 tonnes de cacao stockées dans les zones de production afin de garantir aux producteurs le prix annoncé en début de campagne. Parallèlement, et pour mieux protéger la filière, le gouvernement a décidé de renforcer les contrôles aux frontières afin de limiter la contrebande vers les pays voisins, phénomène qui apparait lorsque les différentiels de prix deviennent importants.

Mais, au-delà de ces mesures conjoncturelles, la véritable transformation du secteur repose sur l’industrialisation de la filière. Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire développe un réseau d’unités de broyage et de transformation du cacao — financé par les pouvoirs publics et le secteur privé — afin de capter cette étape intermédiaire de la production, à la fois génératrice de valeur et garante d’un prix stable à la revente. Cette dynamique n’est autre que le reflet de « la vision du président de la République de parvenir à la transformation structurelle de notre économie par le renforcement du lien entre la production, la transformation et la consommation », avait alors déclaré le vice-président Tiémoko Meyliet Koné (depuis 2022) lors de l’inauguration du deuxième complexe industriel de la société publique TRANSCAO CI en juin 2025.

Aujourd’hui, le pays compte 12 entreprises exploitant 14 usines capables de transformer les fèves en produits semi-finis tels que la pâte, le beurre ou la poudre de cacao, lesquels sont indispensables à l’industrie chocolatière mondiale. Ces infrastructures représentent une étape décisive dans la montée en gamme de la filière. La capacité de broyage installée est estimée à environ 972 000 tonnes, ce qui correspond à un taux de transformation locale de 31 % de la production nationale. Toutefois, les autorités ivoiriennes souhaitent aller bien plus loin et porter ce taux à 50 %, du moins dans un premier temps.

Bâtir un nouveau contrat social fondé sur la souveraineté

L’industrialisation de la filière cacao s’inscrit également dans une réflexion plus large des autorités ivoiriennes sur la souveraineté agricole et sur la relation entre l’État, les producteurs et l’économie nationale. Depuis plusieurs décennies, la commercialisation du cacao repose sur un système de ventes anticipées sur les marchés internationaux. Ce mécanisme, qui consiste à vendre une partie de la récolte à terme avant même sa production, permet de sécuriser les revenus budgétaires de l’État et d’assurer une certaine visibilité aux acteurs de la filière. Toutefois, il limite aussi la capacité du pays à bénéficier pleinement des hausses de prix lorsque celles-ci surviennent.

Dans ce contexte, certains responsables ivoiriens plaident pour une évolution progressive de ce modèle, sans pour autant l’abandonner. Le gouvernement souhaiterait ainsi conserver la stabilité induite par ce système tout en développant davantage de débouchés industriels locaux.

La transformation du cacao ouvre en effet de nouvelles perspectives économiques et sociales : l’installation d’usines de broyage crée de nombreux emplois industriels dans les zones urbaines et périurbaines. Cette stratégie permet également de développer des compétences industrielles et technologiques précieuses, contribuant à l’émergence d’un savoir-faire local.

Cette dynamique pave, en fin de compte, la voie à un nouveau contrat social entre l’État et les producteurs. En captant une part plus importante de la valeur ajoutée générée par le cacao, le pays pourrait ainsi multiplier les politiques publiques destinées à soutenir les planteurs : programmes de renouvellement des plantations, formation agricole, infrastructures rurales ou mécanismes de protection sociale. Des enjeux qui, en somme, dépassent le cadre de la seule économie du cacao.

Dès lors, la souveraineté agricole ne se limite pas à la production de matières premières ; elle suppose la maitrise de l’ensemble de la chaine de valeur. En réduisant sa dépendance aux acteurs étrangers de la transformation, la Côte d’Ivoire espère ainsi mieux résister aux chocs extérieurs et stabiliser durablement les revenus de sa filière cacao.

Loup Viallet

areion24.news