vendredi 13 mars 2026

Les mutations de la force aérienne israélienne

 

La Heyl Ha’Avir représente avec les forces spéciales la « pointe de diamant » d’Israël en termes de capacité d’attaque à long rayon d’action. Mais elle joue également un rôle central dans la relation aux Territoires palestiniens, qu’il s’agisse d’occupation aérienne ou de capacités de frappe. Avec un problème à la clé : comment concilier des dynamiques partiellement antagonistes ?

Dire que la force aérienne israélienne (IAF – Israeli Air Force) est l’une des plus expérimentées au monde est un pléonasme : au fil des ans, elle a ainsi détruit plus de 880 appareils de combat égyptiens, syriens, jordaniens ou irakiens (1), sans compter les drones, les roquettes (2) et, tout dernièrement, des OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicles) et des missiles balistiques (3). Le spectre d’intervention est lui – même large, depuis des actions d’évacuation de ressortissants jusqu’à des frappes sur des installations nucléaires en Irak (opération « Opera », 1981) et en Syrie (« Orchard », 2007) en passant par des actions en appui direct des forces terrestres, de l’appui aérien rapproché aux évacuations sanitaires.

Dans la pensée stratégique israélienne, la force aérienne bénéficie d’une aptitude intrinsèque à basculer d’actions aux finalités tactiques à des actions aux finalités stratégiques, du fait même de la structure de ses moyens et de sa planification. C’est ce qu’illustre une série d’opérations menées depuis les années 1980. Lors de l’opération « Jambe de bois » (Wooden leg), le 1er octobre 1985, une frappe est ainsi menée sur le quartier général de l’OLP (4) à Tunis, à 2 300 km, par huit F‑15 adaptés à l’emport d’armes air-sol. Elle fait écho à celle du 9 octobre 1973, sur le quartier général des forces syriennes à Damas ; mais aussi à la possibilité de frappes sur l’Iran si le besoin venait à s’en faire sentir. L’objectif premier est l’établissement d’un rapport de dissuasion qui, si celle-ci échoue, doit aboutir à des effets sur le système militaire adverse.

L’Iran en ligne de mire

En ce sens, l’analyse de la campagne aérienne israélienne en Syrie, dans les années 2010, est intéressante. Évidemment, l’IAF a été engagée à plusieurs reprises contre la Syrie – y compris de manière particulièrement spectaculaire. L’opération « Mole Cricket 19 », en juin 1982, voit ainsi la liquidation, en 24 heures, des batteries antiaériennes syriennes dans la plaine de la Bekaa, dans ce qui reste la dernière grande bataille aérienne. À la fin du mois de juillet, les Syriens avaient perdu 87 appareils (5). Mais l’occurrence de la guerre civile syrienne montre également une réelle activité sur un mode défensif – la destruction d’un Su‑24 par un Patriot en septembre 2014, puis de plusieurs drones, y compris par des AH‑64 –, mais aussi en cherchant à interdire le développement des proxys iraniens dans le pays.

Des convois du Hezbollah en Syrie ont depuis été atteints à plusieurs reprises, de même que des positions des milices pro – iraniennes, en particulier entre 2016 et 2018. Dès 2018, des F‑35 sont notamment utilisés, avec des frappes menées depuis l’espace aérien libanais, qui permettent de détruire des SA‑22 Pantsir, ouvrant la voie à des missiles de croisière, principalement des Delilah. En novembre 2023, dans le contexte de l’opération « Épées de fer » et alors que le Hezbollah libanais mène une campagne de tir de roquettes de basse intensité, les aéroports de Damas et d’Alep sont frappés au niveau des pistes. Si celles-ci sont inutilisables un temps, la frappe a aussi des vertus déclaratoires au regard des tactiques de contournement adoptées par Téhéran.

En la matière, la nécessité de longue portée fait loi. En 2009, c’est sur l’expérience de « Jambe de bois » qu’un raid sur un convoi d’armement provenant d’Iran et transitant par le Soudan en direction de la bande de Gaza était conduit. Le choix même du F‑15I puis du F‑35 et le renforcement des capacités de ravitaillement en vol y font directement écho, tout comme, plus récemment, celui du F‑15IA. Si le F‑15I est un F‑15 doté de systèmes israéliens (contre-mesures électroniques, pod de désignation Sharpshooter, systèmes de navigation, de transmissions d’images et de données entre chasseurs, viseur de casque Dash IV), le F‑15IA est plus proche du F‑15SA saoudien ou du F‑15EX américain. C’est le cas pour le cockpit, mais aussi pour l’endurance en vol et le rayon d’action. Nombre de systèmes structurants resteront en revanche israéliens, tant dans l’électronique que dans l’armement, qui inclura des engins comme le Python 5 ou le Delilah.

Il reste également à voir l’état des capacités cyberélectroniques appuyant les frappes à longue distance. En 2007, lors du raid sur la Syrie, Israël aurait employé un système appelé Sutter permettant, suivant les versions, d’« enneiger » les écrans radars ou de faire disparaître les échos des appareils assaillants. Celui-ci utiliserait le retour de l’onde radar pour opérer des modifications logicielles dans les systèmes intégrés de défense aérienne (6). Depuis lors, on ne sait pas grand – chose de plus sur ce système. L’arrivée prochaine du F‑15IA en plus de 75 F‑35A portera la flotte de frappe à 125 appareils ; en plus de 97 F‑16I Sufa, mais appuyés par seulement quatre KC‑46 Pegasus, ce qui réduit les options de raids massifs vers l’Iran, à tout le moins sur le papier.

En réalité, la géostratégie aérienne israélienne a changé au rythme de celle de la région. Le déploiement d’un dense réseau sécuritaire iranien – opérant une projection par proxys interposés – est particulièrement mal vu d’États comme l’Arabie ou les Émirats qui craignent également un « passage de seuil nucléaire » de Téhéran. À cet égard, les accords d’Abraham – qui ne sont que suspendus du fait de la réaction israélienne aux attaques du 7 octobre 2023 – légitiment et d’une certaine manière formalisent avec l’État hébreu une coopération sécuritaire qui était déjà engagée depuis plusieurs années. De là à ce que des appareils israéliens transitent par les espaces aériens régionaux et/ou bénéficient de capacités de ravitaillement en vol non négligeables de Riyad et d’Abou Dhabi, l’hypothèse mérite d’être posée.

Occupation aérienne et capacités de frappe

Si le scénario d’un engagement contre l’Iran continue d’être structurant de la stratégie aérienne israélienne, les choix opérés en stratégie des moyens permettent aisément des bascules sur des opérations menées certes sur de plus courtes distances, mais parfois plus exigeantes. Depuis les années 1990, on ne compte plus les épisodes de ce qui est qualifié par Tsahal de « tonte du gazon », qui reflètent concrètement une stratégie d’endiguement par une voie qui est essentiellement aérienne – plus spécifiquement, aérurbaine (7) – et où les frappes relèvent tour à tour de l’interdiction des moyens militaires du Hamas et de groupes alliés comme le Djihad islamique, mais aussi de la punition. Ces frappes s’opèrent parallèlement à une véritable « occupation aérienne », conséquence du désengagement de Gaza en 2005, menée à l’aide de drones dont il est remarquable de constater qu’Israël n’a jamais reconnu les avoir armés (8).

La dichotomie « interdiction/punition » est cependant problématique dans son articulation, parce qu’elle relève de logiques largement antinomiques qui se révèlent à l’aune d’« Épées de fer ». La structure même des frappes est ainsi révélatrice. Historiquement, l’armement guidé a systématiquement été utilisé dans les épisodes aérurbains, à la remarquable exception de la guerre commencée en octobre 2023 et qui a vu l’emploi – et sa publicité – de bombes M117 de 340 kg, largement utilisées durant les guerres de Corée et du Vietnam. Arme de destruction par excellence, cette bombe a d’abord servi à ouvrir des itinéraires, mais elle est devenue indissociable des actions aériennes israéliennes. L’essentiel des munitions, pour autant, est guidé : il s’agit de frapper des bâtiments spécifiques, des positions défensives ou encore des entrées de tunnels. Or, paradoxalement, une interdiction des capacités militaires bien conduite doit s’appuyer des frappes précises.

Autre aspect d’une hésitation entre logiques différenciées, Israël s’est toujours positionné en champion de la précision, notamment en engageant des « frappes d’avertissement » sur le toit des immeubles avant de procéder à leur destruction, permettant aux habitants de les quitter. En réalité cependant, ce qui apparaît de prime abord comme une mesure humanitaire est surtout le reflet d’une vision punitive de la puissance aérienne, permettant également aux cadres des groupes armés de s’enfuir avant la destruction de leur immeuble. Cette dichotomie est d’autant plus problématique une fois « magnifiée » par les opérations d’octobre-décembre 2023. La généralisation des destructions peut ainsi renvoyer partiellement à une interdiction des capacités militaires du Hamas et de ses alliés, mais porte une espérance quasi douhétienne. Le médium de la punition collective semble ainsi chercher une révolte populaire contre ceux qui ont provoqué massacres et destructions.

Or cette approche, essentiellement construite sur l’expérience britannique de 1917, s’est révélée historiquement erronée. Que ce soit contre le Royaume – Uni en 1940, contre le Japon ou l’Allemagne nazie, les populations ne se sont pas rebellées contre leurs gouvernements, les forçant à signer la paix. Soit un type de configuration qui, quand bien même elle serait réalisée dans la bande de Gaza, pose la question de ce que serait la paix… In fine, sauf à envisager une approche semblable à celle observée en Tchétchénie et où la puissance aérienne nivelle physiquement au profit des avancées terrestres, les actions aériennes israéliennes, par leur indistinction, seront probablement source d’effets politiques indésirables, à l’égard de la communauté internationale, des alliés de l’État hébreu, mais aussi des populations palestiniennes elles – mêmes. Mais elles jouent également un rôle tant à l’égard des États arabes ou de l’Iran qu’à celui des diasporas palestiniennes.

Reste que solder la balance d’une campagne aérienne brutale – indissociable par ailleurs des actions terrestres – et déterminer la ligne de fuite politique de ses effets militaires ne va pas de soi. Au bilan, Israël est engagé dans une guerre à but absolu contre Gaza, qu’il est difficile de dissocier du Hamas, alors même que la situation des Palestiniens en Cisjordanie se dégrade. Dans la campagne douhétienne israélienne, il semblerait qu’aucune perspective autre qu’un exil lointain ou une soumission absolue ne soit laissée aux populations palestiniennes : la perspective d’une politie palestinienne pacifiée et symbiotique avec Israël se voit ainsi d’emblée éradiquée. Définitivement ? 

Notes

(1) Joseph Henrotin et Philippe Langloit, « 60 ans d’opérations aériennes israéliennes », Défense & Sécurité Internationale, no 49, juin 2009.

(2) Jean-Jacques Mercier, « Épées de fer : quelles leçons pour la défense aérienne israélienne ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(3) Joseph Henrotin, « L’OWA-UAV, exemple parfait de techno-régression compétitive ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 93, décembre 2023-janvier 2024.

(4) Organisation de libération de la Palestine.

(5) Israël ne perdra que quelques hélicoptères, un RF‑4E de reconnaissance et un A‑4, détruits par des missiles SA-7 tirés à l’épaule de l’OLP.

(6) Pour une revue des sources et des hypothèses d’engagement tendant à démontrer l’importance d’un renseignement très en amont de son usage : Joseph Henrotin, « Conséquences tactiques du hacking radar », Défense & Sécurité Internationale, no 89, février 2013.

(7) Joseph Henrotin, « L’engagement aérurbain : premières leçons », Défense & Sécurité Internationale, no 21, décembre 2006.

(8) Sur l’occupation aérienne : Christophe Fontaine, « L’occupation aérienne : le chaînon manquant à l’obtention de la maîtrise opérative dans les conflits de basse intensité », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 42, juin-juillet 2015.

Philippe Langloit

areion24.news