En juin 2024, la jeunesse kényane s’est soulevée contre la vie chère, la corruption et un système politique déconnecté de ses préoccupations. Un an plus tard, les manifestations – et la répression – ont repris. Mobilisée dans la rue et sur les réseaux sociaux, la génération Z (enfants nés entre la fin des années 1990 et le début de la décennie 2010) se veut porteuse d’espoir démocratique dans un pays en crise.
Depuis plusieurs années, le Kenya traverse une période de profonde instabilité politique, économique et sociale. Endetté, dépendant du tourisme et d’un secteur horticole mondialisé, le pays est confronté à un développement inégalitaire. Si, à l’international, le Kenya peut donner l’image d’un « bon élève » africain, stable et en croissance (4,5 % en 2024), la réalité intérieure est tout autre. En juin 2024, le projet de loi de finances, d’inspiration libérale, prévoyant des hausses d’impôt sur les produits de première nécessité, a déclenché une vague de colère.
Rupture générationnelle
Ces mesures ont été mal vécues par une génération Z en quête de liberté et marquée par la précarité et le manque d’opportunités. La défiance envers les élites, accusées de népotisme, de corruption et de kleptocratie, perdure et est alimentée par le contraste entre les difficultés de la population et l’opulence des élites, à l’image du président William Ruto (depuis 2022), l’un des hommes les plus riches du pays. La jeunesse dénonce également la dérive autoritaire du pouvoir : arrestations arbitraires, disparitions d’activistes, assassinats ciblés d’opposants… Le 25 juin 2025, les manifestations célébrant le premier anniversaire du soulèvement contre la loi de finances ont été réprimées, faisant des morts (entre 10 et 30, selon les sources) et une centaine de blessés. En 2024 déjà, la mobilisation avait tourné à l’émeute, avec un assaut du Parlement.
Déçue par l’administration Ruto, qui promettait en 2022 une rupture avec les pratiques passées et une meilleure prise en compte des aspirations de la jeunesse urbaine, la « Gen Z » kényane a décidé de prendre son destin en main. Cette classe de la population (les moins de 25 ans représentent 60 % des 55,88 millions d’habitants en 2024), éduquée et connectée, a su transformer les réseaux sociaux en outils de mobilisation. Avec les hashtags #RejectFinanceBill2024, #OccupyParliament ou #GenZRevolution, elle organise des manifestations relayées sur TikTok, X, WhatsApp ou Instagram, et dénonce les violences policières. Les vidéos virales, les slogans ironiques et les mèmes politiques sont devenus les armes d’une contestation moderne, horizontale et difficile à récupérer. Le mouvement se distingue aussi par son refus des appartenances communautaires ou ethniques, une originalité pour une scène intérieure traditionnellement fragmentée selon ces lignes.
Le soulèvement a fédéré au-delà de la jeunesse : des professionnels de santé, des avocats, des artistes et même des représentants d’église sont descendus dans la rue. Car les institutions religieuses, longtemps silencieuses, sont elles aussi critiquées par cette génération en rupture avec l’ordre établi, qu’il soit politique ou moral. Cette contestation de la gérontocratie et des figures d’autorité s’inscrit dans un contexte plus large : celui d’une Afrique où la majorité de la population a moins de 25 ans, mais où le pouvoir kleptocratique demeure aux mains des plus âgés.
Une autre vision du Kenya
La mobilisation de la « Gen Z » traduit un tournant majeur. Elle exprime le rejet d’un système politique jugé obsolète, inéquitable et violent, au profit de nouvelles aspirations : justice sociale, transparence de la vie politique, respect de la représentativité, dignité. Cette rupture générationnelle va au-delà de la simple protestation ; elle revendique une autre vision du Kenya, plus démocratique, inclusive et connectée au monde. Pourtant, malgré quelques reculs tactiques du gouvernement – abandon temporaire de certaines mesures fiscales, changement de ministres –, la réponse des autorités reste essentiellement sécuritaire. La violence des forces de l’ordre et la surveillance accrue des communications renforcent l’image d’un pouvoir aux abois, prêt à tout pour maintenir le statu quo et légitimant son action dans un contexte géopolitique troublé (attentats djihadistes attribués aux Shebabs somaliens ; proximité de l’exécutif kényan avec les rebelles des Forces de soutien rapide, appuyées par les Émirats arabes unis dans la guerre civile au Soudan).
Dans ce contexte, le mouvement « Gen Z », sans figure centrale ni structure organisée, peut-il perdurer face à la répression des autorités ? Si cette génération parvient à s’unifier, à s’allier à d’autres acteurs de la société civile et à intégrer les espaces politiques et médiatiques, elle pourrait se transformer en force de changement et montrer l’exemple d’une Afrique en mouvement, où la jeunesse redéfinit les règles de la démocratie.
La jeunesse kényane face au pouvoir
Éric Janin
Clément Mellet
