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jeudi 29 janvier 2026

Remontée en puissance et économie de guerre : trois enjeux et autant de paradoxes

 

Plus de dix ans après la première invasion de l’Ukraine et près de quatre ans après la deuxième, la remontée en puissance est devenue un enjeu stratégique essentiel pour les armées comme pour l’industrie. Elle peut s’adosser à une configuration historique inédite, entre consensus national et adhésion de la population et montée en puissance d’outils de financement européens ayant permis à l’Union de trouver sa place sur les questions de défense. Mais force est de constater que le réarmement trouve rapidement ses limites.

À la lecture des pages « contrats » depuis quatre ans, on sera doublement frappé par l’augmentation rapide du nombre de contrats officiellement conclus par les États européens et par le faible nombre, comparativement, de ceux annoncés par la France. Certes, on peut se dire que cette dernière déroule la planification issue des Lois de programmation militaire ; que tous les contrats ne sont pas rendus publics (ce qui vaut aussi, évidemment, pour les autres États européens) ; que la stratégie des moyens adoptée offrait une gamme capacitaire plus large qu’ailleurs en Europe, où des rattrapages étaient nécessaires ; et que donc le besoin d’investissements se fait moins sentir que dans d’autres États.

Cette vision optimiste se heurte cependant à un premier paradoxe de la remontée en puissance. En effet, si la France part de moins loin que d’autres dans son réarmement, elle est aussi confrontée, comme eux, à des besoins relativement nouveaux : typiquement, les drones et les Munitions téléopérées (MTO), la robotique terrestre et navale, le leurrage, la guerre électronique offensive, les capacités de frappe à longue portée, l’IA et bien évidemment le cyber. Elle fait également face à des déficits hérités des deux Livres blancs de 2008 et de 2013, qui consacraient un tournant expéditionnaire, tout en réduisant massivement des capacités qu’il faut à présent redévelopper… et qui n’ont pas nécessairement été délaissées par d’autres États européens. Typiquement, c’est le cas pour les différentes capacités du génie – franchissement, minage, déminage, contre-­mobilité – et de la défense aérienne, qui ne se limite pas qu’à la lutte contre les drones.

Il y a donc un enjeu d’additivité des technologies : les nouvelles ne remplacent pas les plus anciennes, tout en sachant que ces dernières doivent également être modernisées ou remplacées, à commencer par la dissuasion nucléaire. C’est d’autant plus le cas que si les vecteurs (blindés, avions, bâtiments) attirent l’attention et font l’objet de l’essentiel de la couverture médiatique, disposer de stocks, pétroliers ou de munitions importe également. Or, des années d’opérations et les dons à l’Ukraine ont eu des conséquences directes sur ce secteur plus opaque, qu’il s’agisse de la disponibilité ou de l’évolution des coûts, qui dépend notamment de l’offre et de la demande : le matériel peut être souverain, les matières premières nécessaires pour le construire, elles, ne le sont pas nécessairement. Derrière l’enjeu d’additivité, il y a donc aussi le paradoxe d’une reconstruction capacitaire à opérer dans certains domaines.

Cette additivité a donc des conséquences budgétaires : il faut acheter aussi bien des camions et des missiles air-air que des algorithmes et de la robotique. Or on peine à voir comment la LPM, lancée sur sa trajectoire budgétaire, traduit opérationnellement le déclaratoire de l’« économie de guerre ». Certes, comparativement à ce qui était initialement prévu, 6,5 milliards d’euros supplémentaires ont été débloqués, ce qui permettra d’atteindre en 2027 l’objectif fixé pour 2030 – ce qui élimine l’inconnue d’une exécution intégrale de la LPM après la prochaine élection présidentielle. Les plus importantes « marches budgétaires » auront donc été franchies, mais l’observateur constatera aussi avec inquiétude que, dans le même temps, les dépenses publiques continuent de filer ailleurs, d’une manière transpartisane, sans que leur structure soit remise en question. La France apparaît ainsi comme le seul pays européen qui ne cherche pas à réduire ses dépenses publiques… finançant le déficit notamment par une dette dont le service a coûté 59 milliards en 2024 et qui devrait coûter environ 55 milliards en 2025, et sans, dans le même temps, parvenir à régler des questions telles que la réforme de retraites. La problématique, ici, tient moins à la structure des finances publiques qu’à la liberté d’action qu’elles permettent au niveau politico-­stratégique : s’il fallait demain décider de la mise en place de dix batteries sol-air supplémentaires, la seule option serait de creuser encore plus la dette, avec pour conséquence la dévalorisation des cotations de la France… et de plus hauts taux d’intérêt. Derrière l’enjeu budgétaire, il y a donc le paradoxe d’une décorrélation entre le poids des dépenses publiques et les besoins en termes de défense.

Enfin, il faut aussi constater que les moyens financiers ne permettent pas nécessairement d’optimiser les outils de production. Le paysage de l’offre et de la demande de matériels militaires en Europe est contrasté. D’un côté, on constate un important accroissement de la demande, doublé d’une urgence dans la concrétisation des commandes : les États choisissent vite, sans se coordonner, ce qui contribue à nourrir l’inflation du coût des matériels. Ce « réveil brutal de la demande » a notamment pour effet de voir des acteurs américains, israéliens et sud-­coréens renforcer leur ancrage comme leurs portefeuilles de clients européens, au détriment des acteurs locaux. D’un autre côté, ce « chacun pour soi », qui n’a pas pu être tempéré par les acteurs multinationaux de la stratégie des moyens, se traduit également au niveau industriel : l’appel à la constitution de champions européens n’a pas plus d’efficacité aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Ce jeu est cependant risqué : rares sont les acteurs européens qui peuvent investir suffisamment pour monter en puissance, et gagner ainsi la masse suffisante pour absorber les plus faibles et se positionner correctement face à la concurrence. Or, là où Paris demandait à ses industriels d’investir en promettant des commandes qui ne sont pas systématiquement été concrétisées, Berlin et Londres faisaient en sorte que BAE Systems ou Rheinmetall puissent emprunter plus rapidement et plus facilement, en allégeant les démarches administratives nécessaires, par exemple, à la construction de nouvelles installations. Certes, les industriels, français comme européens, ont vu leurs carnets de commandes se remplir et il y a lieu de s’en réjouir. Mais il faut aussi constater qu’ils ne se sont pas nécessairement remplis aussi vite et aussi fort que ceux des géants américains – en dépit de l’incertitude imposée par Donald Trump.

Mais si l’on peut se désoler que ce soit pour partie aux États-Unis que les Européens commandent de l’armement au profit de l’Ukraine, il faut aussi s’interroger sur le dimensionnement de l’industrie et sur la gamme de produits proposés. Il n’y a tout simplement pas de HIMARS européen, alors qu’un État comme la France était pourtant partie prenante au programme MLRS dans les années 1980… Cette question de la montée en puissance est plus d’autant saillante que des programmes aussi transverses que structurants, comme le SCAF (Système de combat aérien futur), sont en danger. L’incapacité des industriels à s’entendre – et peut-être surtout celle des gouvernements à se positionner et à faire respecter les accords pris – risque de faire décrocher l’industrie de la demande (1). Nombre de secteurs technologiques évoluent rapidement et attirent un plus grand nombre d’acteurs – New Defence comprise – dans un contexte où l’exportation est une condition de survie. C’est donc un enjeu, économique et de souveraineté, majeur. Mais cet enjeu fait aussi face au paradoxe d’une fragmentation de plus en plus marquée.

Au bilan de ces trois enjeux et d’autant de paradoxes, l’avenir pourrait sembler sombre pour les forces, limitées dans leurs ambitions, comme pour l’industrie. Néanmoins, plusieurs choix opérés par le passé s’avèrent payants stratégiquement, y compris dans le contexte actuel. C’est évidemment le cas pour la dissuasion, qui n’aura jamais été aussi nécessaire : l’autonomie stratégique, en la matière, est non seulement maintenue et pérennisée. Certes, cela a pour conséquence de devoir réduire les commandes de capacités conventionnelles… qui bénéficient cependant des efforts liés à la dissuasion. Les domaines des matériaux et des systèmes de propulsion ou de navigation, nécessaires pour la dissuasion, ont conféré aux industriels français une expertise de premier plan dont bénéficient d’autres systèmes de forces : lorsque le guidage des bombes planantes GBU‑39 américaines était brouillé par les forces russes, les AASM Hammer atteignaient leurs cibles. Reste cependant à voir comment ces joyaux de la couronne peuvent être mis à profit comme autant de leviers de négociation dans la grande bataille industrielle qui s’annonce…

Note

(1) À cet égard, la question n’est pas de savoir si la France peut produire un système comprenant un avion de sixième génération : elle est de savoir si elle peut le financer seule puis l’exporter pour le rentabiliser ou si elle peut s’en passer.

Joseph Henrotin

areion24.news