L’armée chinoise a mené des « exercices » militaires autour de Taïwan dans les derniers jours de 2025 donnant l’image de préparatifs plutôt que de simples manœuvres, la Chine souhaitant signifier à ses voisins et à l’Amérique sa détermination à s’emparer de l’île quel qu’en soit le coût à un moment charnière pour l’Asie.
Une vingtaine de navires et 207 chasseurs et bombardiers ont pris part à ces exercices à tirs réels baptisés « Mission justice 2025 » qui ont duré deux jours les 29 et 30 décembre. 125 de ces aéronefs ont pénétré à l’intérieur de la Zone d’identification militaire (ZDM) de Taïwan tandis qu’une dizaine sur les 27 missiles tirés en direction de l’île ont fini leur trajectoire en mer à une cinquantaine de kilomètres du rivage taïwanais, dans ce qui constitue les exercices à tirs réels chinois les plus proches jamais réalisés.
Les observateurs de la Chine s’accordent à dire que ces « exercices » ont été les plus importants jamais organisés autour de Taïwan depuis ceux de 2022 qui avaient suivi la visite à Taipei de la présidente de la chambre des Représentants du Congrès américain Nancy Pelosi, certains d’entre eux notant quelques éléments inédits qui pourraient traduire une certaine nervosité à Pékin.
Une fois de plus, Pékin entendait certes envoyer un message de fermeté à Washington, cette fois-ci après l’annonce le 18 décembre 2025 de livraisons d’armes pour un montant record de 11,1 milliards de dollars à Taïwan.
La mise en garde s’adressait aussi, et pour la première fois de façon aussi nette, au Japon après des propos tenus en novembre par la Première ministre Sanae Takaichi suggérant explicitement qu’une attaque chinoise contre Taïwan pourrait déclencher une réponse militaire du Japon.
« Ces exercices ont été singulièrement différents [des précédents] car ils avaient […] deux objectifs mutuellement complémentaires : le contrôle des mers à l’intérieur du détroit [de Taïwan] et l’interdiction de l’espace marin à l’est du détroit, » a expliqué Alessio Patalano, professeur au département d’études sur la guerre du King’s College de Londres, cité par le quotidien japonais Nikkei Asia.
« Ce dernier objectif est une véritable nouveauté et vise directement des pays comme les États-Unis et le Japon, ce qui témoigne d’une ambition de dissuader toute réponse rapide [de ces deux pays] en cas de crise militaire réelle » à Taïwan, a-t-il relevé.
Une stratégie de Pékin de décapiter les institutions clés de Taïwan
Pour cet expert, ces exercices militaires entendaient aussi mettre en lumière la stratégie qui serait celle de la Chine de « décapitation » visant à faire usage d’une première frappe décisive pour neutraliser les institutions clés du gouvernement taïwanais avant même que les combats ne commencent.
« Isoler des zones aériennes et portuaires clés, dissuader des acteurs extérieurs d’intervenir, prendre le contrôle des lieux clés à Taipei et cibler des bases et installations clés en sont la preuve, » a déclaré M. Patalano. « Cela s’inspirerait de la tentative ratée de la Russie de prendre Kiev dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine » le 24 février 2022, a-t-il dit.
L’Armée populaire de libération (APL) a montré qu’elle était désormais capable de mener des exercices à grande échelle dans des délais très courts, une capacité que peu d’armées possèdent, explique encore cet expert.
Cela rendra plus difficile pour les voisins de Taïwan et les Etats-Unis de déterminer si une nouvelle opération serait « un exercice ou une opération réelle, » a-t-il ajouté. Le timing et la stratégie suggèrent en outre le fait que Pékin cherche à normaliser la mise en œuvre soudaine et à grande échelle d’une opération militaire d’envergure, afin de s’assurer que si le président Xi Jinping décide un jour d’agir, une attaque surprise tactique serait possible, a encore indiqué Alessio Patalano.
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré que ces exercices constituaient « une action punitive et dissuasive contre les forces séparatistes qui cherchent à obtenir l’indépendance de Taïwan. » L’APL a annoncé mercredi soir que les exercices étaient terminés et couronnés de succès.
La « réunification » de Taïwan au continent est désormais « inarrêtable »
Le président Xi Jinping a, comme de coutume, abordé Taïwan dans son message de Nouvel-An mais cette année le ton était un cran plus agressif puisqu’il a précisé que le processus de « réunification » était désormais « inarrêtable. » « Nous, Chinois des deux côtés du détroit de Taiwan, sommes liés par le sang et la parenté. La réunification de notre mère patrie, tendance inéluctable de notre époque, est inarrêtable ! », a-t-il déclaré.
Lors d’une conférence de presse mercredi à Taïwan, le député du Parti démocrate progressiste (PDP, parti au pouvoir), Puma Shen, a déclaré que si l’intensité de ces manœuvres semblait similaire à celle des exercices de 2022, pour la première fois l’APL a eu recours à son unité des missiles et roquettes. En outre, les tirs se sont rapprochés davantage encore des rivages de l’île, a précisé Puma Shen qui siège à la Commission des Affaires étrangères et de la Défense nationale du Parlement taïwanais.
Le moment choisi par Pékin pour ces exercices pourrait néanmoins se révéler contreproductif pour le Kuomintang (KMT, principal parti d’opposition) car ils ont commencé juste après la fin de la visite à Shanghai du maire de Taipei, Chiang Wan-an, personnalité marquante du KMT, qui y avait séjourné pour le forum des villes jumelées Taipei-Shanghai.
Le KMT, en perte de vitesse ces dernières années, s’efforce de convaincre la population de Taïwan du fait que lui seul est capable de réduire la pression exercée par Pékin en s’en tenant à la notion qu’il n’existe qu’une seule « Chine. »
Mais un autre élément inédit pourrait donner à Pékin un sentiment d’urgence pour agir : pour la première fois, une réaction quasi unitaire s’est faite presque immédiatement dans le camp occidental pour condamner ces manœuvres chinoises. Les Etats-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et les Philippines ont exprimé leur inquiétude face aux exercices chinois.
Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères français a exprimé « son attachement à la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan, indispensables à la sécurité et la prospérité globales, [il] rappelle son opposition à toute modification unilatérale du statu quo, notamment par la force ou la coercition. » Ces termes de force et coercition sont récents et marquent un durcissement dans le langage diplomatique de la France à l’égard de la Chine.
« La paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan sont d’une importance stratégique pour la sécurité et la prospérité régionales et mondiales, » a de son côté affirmé une porte-parole de la diplomatie européenne, Anitta Hipper, appelant Pékin à la « retenue. »
Le président américain Donald Trump s’est sans surprise efforcé de minimiser l’épisode. « J’ai d’excellentes relations avec le président Xi [Jinping] et il ne m’a rien dit à propos [des exercices]. Je les ai bien sûr vus, » a-t-il déclaré aux journalistes. « Rien ne m’inquiète. Ils font des exercices navals dans cette zone depuis 20 ans, » a-t-il ajouté.
Washington appelle Pékin au dialogue avec Taipei
Mais le 1er janvier, le département d’Etat américain a jugé que ces manœuvres avaient « inutilement » exacerbé les tensions dans la région. « Nous exhortons Pékin à faire preuve de retenue, cesser ses pressions militaires contre Taïwan et à engager plutôt un dialogue constructif, » a déclaré Tommy Pigott, porte-parole adjoint principal du département d’État.
Les autorités taïwanaises ont estimé que les manœuvres chinoises visant à simuler un blocus maritime de Taïwan avaient échoué. « La Chine fait fi des attentes de la communauté internationale en matière de paix et sape délibérément la stabilité régionale avec son intimidation militaire. C’est une provocation flagrante contre la sécurité régionale et l’ordre international et j’exprime ma plus ferme condamnation, » a sobrement déclaré le président taïwanais, Lai Ching-te, tout en promettant que Taïwan n’allait pas « aggraver les tensions. »
Taipei a profité de ce nouvel épisode de tensions avec Pékin pour exhiber pour la première fois son système de roquettes HIMARS de fabrication américaine très mobile et d’une portée d’environ 300 km (186 miles) qui pourrait atteindre des cibles côtières dans le sud de la Chine.
Le président chinois Xi Jinping a plusieurs fois exhorté les forces armées à se tenir prêtes pour mener un conflit d’ampleur en 2027, précisant que la « réunification » de l’île avec le continent devrait impérativement avoir lieu, par la force militaire si nécessaire, au cours de la présente génération. 2027 coïncide avec le centenaire de la fondation de l’Armée populaire de libération.
La situation géopolitique actuelle de l’Asie de l’Est est devenue extrêmement fluide. Les déclarations de la Première ministre japonaise dans lesquelles elle rappelait qu’un conflit à Taïwan menacerait « les intérêts vitaux » du Japon sont venues rappeler que l’archipel nippon se trouverait, bon gré mal gré, en première ligne puisqu’il abrite l’essentiel des forces américaines déployées dans la région.
Les analystes s’accordent pour penser que les bases militaires américaines au Japon, dont la base aérienne de Kadena à Okinawa, seraient probablement les premières cibles des missiles chinois en cas de guerre à Taïwan car Pékin chercherait à neutraliser une réponse américaine préalablement à toute opération de débarquement d’envergure à Taïwan.
Taïwan est située au beau milieu d’importantes routes commerciales maritimes et aériennes, avec quelque 2 450 milliards de dollars d’échanges commerciaux transitant chaque année par le détroit de Taïwan. L’île est aussi et peut-être surtout un verrou géostratégique vital
Taïwan, un verrou géostratégique essentiel dans l’océan Pacifique
L’une des raisons – peut-être la plus importante – derrière la volonté devenue obsessionnelle de Xi Jinping de s’emparer de Taïwan est d’ordre géostratégique : si la Chine y parvient, elle aura fait sauter un verrou militaire clé puisque l’île est, du fait de sa situation géographique, au cœur de la première chaîne des îles du Pacifique avec au Nord l’archipel japonais et au Sud les Philippines.
En prenant le contrôle de Taïwan, Pékin se rendrait virtuellement maître militairement de toute la zone et ce serait de facto l’ensemble de l’équilibre régional qui s’en trouverait bousculé à son profit. En effet, déjà maître de la Mer de Chine du Sud, quelque 4 millions de km² eux aussi stratégiques, la Chine prendrait alors du même coup aussi le contrôle de la Mer du Japon et de la Mer Jaune, soit 380 000 km² d’espaces maritimes supplémentaires.
Son objectif suivant serait alors de s’affirmer comme le numéro un indisputé de l’Asie puisqu’elle aurait ainsi militairement chassé les Etats-Unis de la zone. Les Japonais en ont parfaitement conscience, tout comme la Corée du Sud et bien entendu les responsables de l’administration américaine.
C’est ainsi que, selon le Nikkei Asia, la diplomatie japonaise s’active en ce moment pour préparer une visite d’Etat de Sanae Takaichi aux Etats-Unis au printemps prochain afin de sceller dans le marbre la solidité de l’alliance militaire américano-japonaise avant la visite prévue en avril prochain de Donald Trump à Pékin.
Un rapport du Pentagone, publié le 23 décembre et adressé au Congrès américain, est venu accentuer l’inquiétude dans la région car, selon lui, « la Chine prévoit d’être en mesure de mener et de gagner une guerre contre Taïwan d’ici la fin 2027, » Pékin envisageant de mener des frappes à 1 500-2 000 milles marins de la Chine pour prendre Taïwan par la « force brute » si nécessaire.
Selon le Pentagone, la Chine progresse régulièrement dans le développement d’armes plus sophistiquées et dans l’extension de la capacité de ses forces armées à opérer loin du continent, y compris contre Taïwan.
Ce rapport précise néanmoins que la Chine n’était toujours pas certaine en 2025 de pouvoir envahir et prendre le contrôle de Taïwan. « L’APL continue d’affiner plusieurs options militaires pour forcer l’unification de Taïwan par la force brute, » indique ce document, mais les dirigeants chinois « restent incertains quant à la capacité de l’APL à s’emparer avec succès de Taïwan. »
Pour Washington, Pékin se prépare à s’emparer de Taïwan en 2027
« L’APL continue de progresser régulièrement vers ses objectifs pour 2027, selon lesquels elle doit être en mesure de remporter une victoire stratégique décisive » sur Taïwan, d’exercer un « contrepoids stratégique » face aux Etats-Unis dans les domaines nucléaire et stratégique, et d’assurer une « dissuasion et un contrôle stratégiques » vis-à-vis des autres pays de la région, souligne encore ce document.
Selon ce même rapport, la Chine a considérablement intensifié ses opérations visant à tester les frontières aériennes et maritimes de Taïwan depuis 2023, les opérations militaires chinoises à l’intérieur de la Zone d’identification de défense aérienne de Taïwan ayant augmenté de plus de 60 %, passant de 1 703 en 2023 à 2 771 en 2024.
Pour le Pentagone, Pékin pourrait finalement considérer une invasion amphibie totale de Taïwan comme le seul moyen « prudent » de parvenir à la réunification. Pékin s’emploie à affiner plusieurs options militaires pour forcer la « réunification » avec Taïwan, allant de mesures coercitives sans aller jusqu’à la guerre à une campagne conjointe de débarquement à grande échelle (JILC).
Dans ce cadre, une campagne de débarquement impliquant une invasion amphibie à grande échelle de Taïwan serait l’option la plus décisive mais aussi la plus risquée, selon le rapport, car elle nécessiterait des opérations très complexes et coordonnées pour « percer les défenses côtières de Taïwan et établir une tête de pont permettant à l’APL de constituer une puissance de combat suffisante pour s’emparer d’objectifs ou de territoires clés afin de forcer l’unification. »
« Nous manquons d’informations pour savoir si Pékin a déterminé la viabilité d’autres options d’unification, et le caractère décisif d’une JILC en fera probablement une option de plus en plus attrayante, car la marge de manœuvre pour d’autres options est limitée, » précise le rapport.
Trois options moins radicales, également abordées dans le rapport, sont la coercition sans guerre, une campagne conjointe de frappes aériennes et une campagne conjointe de blocus.
La coercition consiste à combiner une pression militaire croissante avec des outils économiques, informationnels et diplomatiques pour contraindre Taipei à capituler et pourrait inclure des cyberattaques, des guerres électroniques ou des frappes conventionnelles contre les infrastructures politiques, militaires et de communication de Taïwan. L’objectif serait d’instiller la peur et de saper la confiance du public, dans le but de forcer des négociations selon les conditions de Pékin sans lancer une invasion totale, selon le rapport.
Une campagne conjointe de frappes aériennes impliquerait des frappes de missiles et des frappes aériennes contre des cibles gouvernementales et militaires clés « afin de dégrader les défenses de Taïwan, de décapiter ses dirigeants militaires et politiques ou de saper la détermination du public à résister. »
Entre guerre chaude et blocus de Taïwan, quel scénario pour Pékin ?
Une autre option serait un embargo de l’île qui consisterait à mettre en place des blocus maritimes et aériens afin de couper les importations vitales de Taïwan pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, tout en menant des frappes de missiles et en saisissant éventuellement les îles au large de Taïwan « afin de contraindre Taïwan à négocier ou se rendre. »
Le contrat de ventes d’une valeur de 11,1 milliards de dollars adopté la semaine dernière par l’administration Trump comprend des lance-missiles montés sur camions, des missiles anti-chars, de l’artillerie et des drones.
Depuis des décennies, la position des Etats-Unis sur la revendication de souveraineté de la Chine sur Taïwan consiste à maintenir ce que les responsables appellent une « ambiguïté stratégique. » L’idée est de laisser la Chine dans l’incertitude quant à une éventuelle intervention directe des Etats-Unis en cas de conflit, tout en empêchant Taïwan de déclarer ouvertement son indépendance et de provoquer une attaque chinoise.
« L’APL continue de progresser régulièrement vers ses objectifs pour 2027, selon lesquels elle doit être en mesure de remporter une « victoire stratégique décisive » sur Taïwan, d’exercer un « contrepoids stratégique » face aux Etats-Unis dans les domaines nucléaire et stratégique, et d’assurer une « dissuasion et un contrôle stratégiques » vis-à-vis des autres pays de la région, souligne encore ce document.
Ce premier rapport du Pentagone publié depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 ne représente que 100 pages, soit deux fois moins que le rapport de 2024 sur la Chine publié par l’administration de Joe Biden.
« Il semble y avoir moins de détails sur le matériel militaire que les années précédentes et l’accent est mis de manière surprenante sur l’amélioration des relations entre les États-Unis et la Chine et la coopération militaire, » a estimé Tom Karako, directeur du projet de défense antimissile au Center for Strategic and International Studies, qui suit de près les développements de la Chine en matière de missiles, cité par le Wall Street Journal.
L’adoption par l’administration américaine de ce nouveau programme record de 11,1 milliards de dollars d’armements à Taïwan semble illustrer la détermination américaine à ne pas lâcher Taïwan. Washington est bien conscient que le faire réduirait du même coup à néant la confiance de ses alliés en Asie.
Pour autant, l’ambiguïté reste totale quant aux intentions de Donald Trump. Ce dernier n’a jamais dit ce qu’il ferait en cas de déclenchement des hostilités à Taïwan, se contentant de dire que Xi Jinping lui avait promis de ne pas livrer de guerre contre Taïwan tant qu’il serait à la Maison Blanche. Propos évidemment jamais confirmés à Pékin qui, quand bien même ils auraient été tenus, n’engagent que ceux qui les croient.
Il n’est en revanche guère permis de douter des intentions réelles de la Chine contre Taïwan. Puisqu’il paraît exclu que Xi Jinping se dédise, la seule inconnue porte sur la forme que pourrait prendre ce bras-de-fer à venir entre Pékin et Taipei, entre une guerre chaude coûteuse en vies humaines et porteuse d’une crise économique mondiale et une guerre hybride plus complexe mais moins risquée.
Enfin, les opérations militaires américaines lancées samedi 3 janvier au Vénézuéla et la capture de son président Nicolas Maduro associées aux visées impérialistes maintes fois proclamées de Donald Trump au Groenland, au Canada ou ailleurs sont du pain béni pour Pékin à qui elles ne manqueront pas de donner des justifications supplémentaires pour s’emparer de Taïwan.
Pierre-Antoine Donnet