Il y a 70 ans s’éteignait Mistinguett, le 5 janvier 1956 à Bougival. Son décès fut un événement mondial. Si les plus grandes vedettes saluèrent « la reine du music-hall », aucun hommage officiel n’avait jusqu’alors été rendu à celle qui fut aussi, de 1914 à 1918, une espionne pour le 2e Bureau, le service de renseignement des Armées.
Jeanne-Florentine Bourgeois, dite «Mistinguett» ou «Miss», naît le 3 avril 1875 à Enghien-les-Bains (Seine-et-Oise, actuel Val-d’Oise), dans une famille très pauvre. Son père, immigré belge, sait à peine écrire. D’abord ouvrier agricole, il travaille ensuite avec sa femme comme «plumassier», métier ingrat consistant à changer la garniture intérieure des matelas.
La petite Jeanne grandit à Soisy-sous-Montmorency, au lieu-dit de la Pointe-Raquet, près d’Enghien, et vend des fleurs aux clients du casino. Elle prend des leçons de violon à Paris et se destine au monde du spectacle. Dès l’âge de 18 ans, elle monte sur scène, se formant à la dure école du café-concert. À ses débuts, c’est aussi une femme entretenue qui, d’après son dossier de police, «mène alors une existence nomade et mouvementée», et «paraît vivre beaucoup plus de prostitution que de théâtre».
Avec sa verve et son entrain, Mistinguett connaît le succès à partir de 1908, en dansant la «valse chaloupée» en compagnie de Max Dearly. Puis vient en 1911 la « valse renversante » avec le jeune Maurice Chevalier, de treize ans plus jeune qu’elle, qui devient son partenaire et son amant.
En août 1914, les salles de spectacles sont fermées et Maurice Chevalier est mobilisé dans l’infanterie. Trois semaines seulement après le début du conflit, il disparaît au combat. Pour pouvoir le retrouver, Mistinguett propose ses services à l’état-major, comme le révèle le témoignage que fera consigner le général Gamelin en 1956, le lendemain du décès de la danseuse :
«Le départ pour l’autre monde de cette brave ‘‘Mistinguett’’ évoque, en moi, un souvenir la concernant. Je ne puis toutefois pas en saisir l’opinion publique, car le sujet en est trop délicat. On en comprendra tout de suite les raisons en prenant connaissance de ce court exposé.
On sait qu’en 1914, j’étais chef de cabinet du général Joffre. Or, en fin de cette année, Mistinguett était venue nous trouver et nous avait dit : ‘‘Vous savez que j’étais en termes très suivis avec le prince de Hohenlohe qui séjournait précédemment à Paris.
Bien entendu, je comptais rompre avec lui en raison de la guerre, mais voici qu’il insiste pour que nous nous rencontrions en Suisse. Il me fait parvenir une lettre à ce sujet. J’avais l’intention de refuser. Mais, tout de même, je me demande si je ne pourrais pas vous rendre service en acceptant. Il n’a pas de situation officielle, mais il sait beaucoup de choses par ses relations et je suis prête, si vous le jugez utile, à le revoir et éventuellement à vous renseigner sur ce que je pourrais apprendre. Bien entendu, je ne demande aucune rémunération.’’
Nous acceptâmes, sur le plan supérieur de l’intérêt français. Elle nous fournit, en effet, plusieurs fois des renseignements, mais surtout dans le domaine des questions de personnes.
Mais voici le fait intéressant. En juin 1918, je commandais un secteur de Haute-Alsace où je disposais des troupes du secteur de ma division (le 9e) et d’une division américaine qu’on m’avait chargé d’introduire progressivement en ligne. Au milieu de ce mois, je reçus brusquement avis que j’allais repartir avec ma division pour être amené en réserve derrière une autre partie du front.
Le jour où le train qui allait emmener mon QG devait quitter Belfort, je me trouvais sur la place devant la gare et j’allais déjeuner dans un restaurant que je connaissais, lorsque je me trouvais brusquement en présence d’un officier de notre SR central du GQG que j’appréciais de longue date (cet officier n’est plus de ce monde). Je lui demandais s’il savait où nous devions être débarqués. Il me répondit : ‘‘Je n’en sais rien ; mais à vous personnellement, je puis dire que vous serez probablement engagés en Champagne avant qu’il ne soit longtemps. Un ensemble de renseignements nous montre que les Allemands y préparent leur prochain effort principal. Je suis venu ici avec charge de les recouper et d’obtenir certaines précisions qui toutes confirment cette même hypothèse. (C’était en effet naturellement par la Suisse que nous pouvions communiquer avec nos agents en Allemagne.)
Et il ajouta : ‘‘Mais, mon général, devinez qui nous a orientés dans ce sens ? C’est notre amie Mistinguett. Il paraît que celui que vous savez et qu’elle a rencontré en Suisse récemment lui a dit : La guerre sera maintenant vite finie. De notre côté on prépare une grosse affaire qui sera décisive. Et dans un moment d’abandon, il aurait ajouté : Les Français et les Anglais nous attendent sur la Somme, mais c’est en Champagne que ça se passera. Vous serez probablement obligée de quitter Paris.
Et mon interlocuteur ajoute : ‘‘Il y a toutes chances que cette brave miss nous ait rendu grand service en nous alertant ainsi d’avance.’’ (Certes, nous avions toutes chances de l’apprendre autrement, étant donné tous les moyens dont nous disposions alors, mais ce fut pour nous un grand avantage d’avoir tout le temps de préparer notre parade et notre riposte.)
(La personnalité allemande en cause appartenait à cette grande famille de Hohenlohe dont le plus illustre membre, qui mourut en 1901, fut ministre des Affaires étrangères et aussi ambassadeur à Paris.)
Si j’ai cru devoir écrire ces lignes, au sujet desquelles je vous demande naturellement le secret, c’est pour montrer le rôle que peuvent tenir en histoire le hasard et la chance et des personnalités qu’on ne s’attendait pas à y rencontrer en l’occurrence.»
Ainsi, c’est d’abord par Mistinguett que l’état-major a su où aurait lieu l’offensive allemande de l’été 1918 , information que confirmèrent ensuite d’autres sources. La danseuse a donc joué un rôle décisif dans la seconde bataille de la Marne, remportée par les Français et leurs alliés, l’Allemagne perdant alors son offensive de la dernière chance.
Pour ses missions en tant qu’agent secret, Mistinguett est allée en Suisse mais aussi en Italie, en Angleterre et sans doute en Espagne, où le roi Alphonse XIII lui a assuré que son pays resterait neutre pendant toute la durée du conflit.
Au cours de la Grande Guerre, Mistinguett a aussi contribué à soutenir le moral des troupes et à recueillir des fonds par des spectacles et des galas. Deux canons et un avion ont été baptisés de son nom de scène. Elle a aussi relayé la propagande de guerre en chantant Taisez-vous, méfiez-vous fin 1915, ou en jouant le rôle d’une espionne dans le film muet Mistinguett détective en 1917.
Malgré ses états de service, Mistinguett ne sera pas honorée en 1918. Passant en Haute-Cour parce qu’il est soupçonné de trahison, l’ancien ministre de l’Intérieur Malvy la nomme publiquement comme agente du 2e Bureau, ce qui fait croire au public qu’elle renseignait la police sur ses camarades de scène : tentant de démentir sans trahir le secret de son action clandestine, Mistinguett ne fait qu’attiser la polémique. La presse d’opposition la traite de «mouche», de «casserole» (terme argotique désignant un indicateur) et écrit : «Mistinguett a la peau lisse»…
Elle cesse dès lors toute activité de renseignement et se consacre pleinement à son art, devenant directrice artistique du Moulin-Rouge et «la reine du music-hall». C’est l’époque de ses plus grands succès, comme Mon homme ou Ça c’est Paris. Séparée de Maurice Chevalier en 1920, elle finit par entretenir avec lui une amitié amoureuse qui durera jusqu’à sa mort.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se retire dans le Midi jusqu’en juin 1941, mais ne se livre à aucune activité clandestine. «L’espionnage n’est plus de mon âge», résumera-t-elle dans ses Mémoires. À la Libération, le comité national d’épuration des professions artistiques lui inflige un blâme pour avoir repris ses activités de meneuse de revue à Paris en novembre 1941, mais contrairement à Maurice Chevalier, elle a toujours refusé de se produire en Allemagne et on ne trouve aucune déclaration antisémite ou pronazie à lui reprocher. En décembre 1944, dans sa revue Paris revient, elle apparaît en jeep, vêtue de kaki, aux côtés de danseurs habillés en GI’s, et participe à des galas au profit des œuvres sociales de la Résistance.
Sa mort, le 5 janvier 1956, est un événement mondial. À la Madeleine, le 9 janvier, Arletty, Fernandel et Tino Rossi assistent à ses obsèques, mais aucun représentant des services de renseignement ni du gouvernement n’est présent. Elle repose aujourd’hui au cimetière nord d’Enghien.
La DGSE salue le courage et le discernement dont a fait preuve Mistinguett en tant qu’agent de l’ombre ainsi que son engagement à préserver le secret sur ses activités jusqu’à la fin de sa vie.
