lundi 26 janvier 2026

« Les troupes américaines pourraient quitter la Syrie », affirme le Wall Street Journal

 

Le pari était risqué mais le nouvel homme fort de Syrie, Ahmed Al-Chaara, l’a gagné : après avoir délogé il y a une quinzaine de jours les combattants kurdes de la coalition des « Forces démocratiques syriennes » (FDS) des quartiers d’Alep qu’ils contrôlaient encore, son armée s’est emparée la semaine dernière des villes clefs de Raqqa et de Deir Ezzour, dans le nord-est du pays. L’offensive, foudroyante, a pris de court tous les observateurs et fait voler en éclats la coalition des FDS. Si l’ensemble du nord-est n’est pas encore totalement sous contrôle des soldats de l’armée régulière, l’offensive est un succès majeur pour Al-Chaara, ancien djihadiste et ex-membre d’Al-Qaïda, qui a renversé le régime de Bachar Al-Assad il y a un an.

L’offensive était également risquée vis-à-vis des Américains, qui maintiennent des troupes dans la région pour prolonger le processus d’élimination des combattants de Daech, toujours très présents. Certes, M. Al-Chaara a été reçu par Donald Trump à la Maison Blanche en novembre 2025, s’attirant les compliments du président qui, devant les journalistes, remarqua, en désignant son invité : « Je l’aime bien ». Il a réitéré la semaine dernière, alors que se poursuivait l’avancée des forces régulières vers le nord-est, en affirmant : « Le président [Al-Chaara] travaille dur »… Il n’en reste pas moins que les FDS sont des alliés des États-Unis et que les forces américaines collaborent sur le terrain avec cette coalition que vient de défaire le régime d’Al-Chaara.

Les États-Unis doivent donc désormais décider de la marche à suivre face à ces événements qui se sont précipités de manière inattendue dans un laps de temps très court. Si l’on en croit le Wall Street Journal, « Washington envisage un retrait total des troupes américaines de Syrie ». Selon le grand journal new-yorkais, qui affirme tenir ces informations de sources « officielles » non précisées, une telle décision marquerait un tournant : elle « mettrait fin à une opération américaine en Syrie qui dure depuis dix ans et qui a débuté en 2014 suite à l’intervention de l’ancien président Barack Obama dans la guerre civile ».

Les FDS représentent une coalition dominée par les éléments kurdes des « Unités de protection du peuple » (YPG), auxquels se sont ajoutés des combattants arabes de l’« Armée syrienne libre », naguère principale force anti-régime durant le début de la guerre civile syrienne, ainsi que des tribus locales et d’autres combattants de confession chrétienne. L’intelligence stratégique d’Al-Chaara a été de faire se retourner de son côté les tribus arabes, leur défection ayant alors affaibli la coalition et permis les avancées de ces derniers jours.

Le Wall Street Journal rappelle, pour contextualiser son « scoop » – pour l’instant, l’information d’un retrait américain n’a pas été confirmée officiellement – qu’« environ 1 000 soldats américains sont déployés en Syrie, principalement dans des installations du nord-est, où ils sont stationnés aux côtés des Forces démocratiques syriennes (FDS). Une poignée d’entre eux sont stationnés à la garnison d’Al-Tanf, dans le sud du pays. La mission principale de ces militaires est d’empêcher la résurgence de l’État islamique, et ils mènent fréquemment des patrouilles et des opérations conjointes avec les FDS. Jusqu’à l’offensive du week-end dernier, les FDS, qui ont aidé les États-Unis à vaincre le califat de l’EI en 2019, étaient chargées de la garde d’environ 9 000 prisonniers de l’EI dans des centres de détention du nord-est du pays. »

Washington face au dilemme kurde

L’information du Wall Street Journal émane en fait de trois responsables américains affirmant que le Pentagone a fini par s’interroger « sur la pertinence de la mission militaire américaine en Syrie après la défaite des FDS » : les forces syriennes ont repris aux FDS une base militaire, des installations pétrolières et un barrage sur l’Euphrate, affaiblissant ainsi la position de négociation du groupe kurde quant à l’avenir de ses milliers de combattants. Dans le cadre du cessez-le-feu qui a suivi, les FDS ont cédé le contrôle des villes de Raqqa et de Deir Ezzour, et le gouvernement de Chaara a pris le contrôle de points de passage frontaliers stratégiques et d’installations pétrolières dans le nord-est de la Syrie. Les Kurdes ne contrôlent désormais plus que les villes de Kobané et de Hassaké, où, toujours selon le WSJ, « vivent d’importantes populations kurdes et où le groupe armé pourrait s’enraciner plutôt que de se dissoudre ».

Si une telle dissolution devait se produire, les Américains ne verraient ainsi plus aucune raison de maintenir des soldats états-uniens en Syrie. L’une des difficultés, met cependant en garde le quotidien, citant anonymement ces mêmes responsables, « réside dans la collaboration avec l’armée de Chaara : cette force est infiltrée par des sympathisants djihadistes, notamment des soldats liés à Al-Qaïda et à l’EI, ainsi que d’autres impliqués dans des crimes de guerre présumés contre les Kurdes et les Druzes ».

Des exemples de frictions peuvent déjà alerter quant à la suite des événements : les forces de Chaara se sont rapprochées dangereusement près des troupes américaines durant l’offensive en cours et les soldats américains ont abattu un drone du gouvernement syrien alors que les combattants de ce dernier attaquaient une base des FDS où sont stationnés des éléments des forces américaines…

Autre problème qui concerne toute la région et, potentiellement, l’Europe : le sort de milliers de prisonniers de l’« État islamique », même si les Américains ont commencé leur transfert mercredi dernier vers l’Irak (7 000 sur 9 000 détenus jusque-là prisonniers dans le nord-est syrien). Mais ce transfert représente aussi une raison de plus de revoir à la baisse, au minimum, la présence de troupes américaines dans le secteur. Le Wall Street Journal cite le directeur du programme Syrie au Middle East Institute de Washington, Charles Lister, selon lequel « le principal facteur qui a maintenu la présence militaire américaine en Syrie au cours de l’année écoulée, ce sont les centres de détention et les camps » ; « Nous devrions donc nous interroger sur la viabilité de la présence des troupes américaines en Syrie. »

L’objectif principal de l’armée américaine en Syrie reste néanmoins de vaincre définitivement Daech, dont la menace demeure forte dans la région. Reste donc à voir si le « scoop » du Wall Street Journal se matérialise dans les faits à court ou moyen terme après cette reprise quasi totale de la Syrie par les soldats du nouveau régime.

Bruno Philip

mondafrique.com