lundi 26 janvier 2026

Les dessous de la visite du général Saïd Chengriha au Qatar

 

La toute récente visite à Doha du chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), par ailleurs ministre délégué de la Défense du gouvernement algérien, traduit une inflexion publique des alliances militaires internationales de ce pays.

Le général d’Armée Chengriha a séjourné plusieurs jours au Qatar à l’invitation du chef d’état-major des forces armées de ce pays, le général de corps d’armée Jassem Ben Mohammed Al Manai. Cette visite – commencée le 19  janvier – coïncide avec la 9e édition de l’Exposition et de la Conférence internationale sur la défense maritime « DIMDEX 2026 ». Quels que soient les prétextes invoqués pour des rencontres aussi importantes, qui marquent un changement de cap dans les relations internationales, celle-ci est surtout imposée par la conflictualité croissante que traverse la région.

En effet, après des années de recherche d’équilibre dans ses relations avec l’ensemble des monarchies du Golfe, Alger a fini par s’éloigner des Émirats arabes unis. Dans les années 2010, l’Algérie avait marqué sa neutralité lors de l’alliance orchestrée par le duo saoudo-émirien en 2015 contre les Houtis soutenus par l’Iran. De même, les généraux algériens avaient refusé le blocus imposé à Doha par les mêmes protagonistes le 5 juin 2017.

Cependant, Alger entretenait un partenariat actif avec Abou Dhabi dans le domaine de l’industrie de défense (projet du blindé Nemr, Caracale) ainsi que des investissements dans l’immobilier, la gestion des ports et l’industrie du tabac. Ces marchés avaient été octroyés, sans appel d’offre, par la seule grâce du président Bouteflika.

La lune de miel finissante

L’apogée des relations entre Alger et Abou Dhabi fut marquée par les multiples visites, aussi bien de l’ex-chef d’état-major Gaïd Salah aujourd’hui décédé que de son successeur Saïd Chengriha. Le salon annuel d’armement de Dubai était une occasion du renouveler la confiance affichée et de cultiver une relation constante.

Le premier accroc sérieux apparut à la fin des années 2000, lorsque l’émirat du Golfe imposa, le 18 novembre 2020, un visa aux Algériens ainsi qu’à 11 autres pays, dont la Tunisie et la Libye, mais pas au Maroc. Ce qui provoqua l’ire des autorités militaires et politiques algériens.

Quelques jours plus tard, le 4 novembre 2020, les Émirats inauguraient un consulat à Laâyoune, reconnaissant de facto la marocanité de ce territoire du Sahara occidental. Pour Alger, c’était inacceptable. Depuis, les relations entre les deux pays n’ont cessé de se dégrader.

Rester dans la course des alliances

Le 12 janvier 2026, l’ancien Premier ministre du Qatar, Cheikh Hamad Bin Jassim, a appelé, sur la plateforme X, à la formation d’une alliance stratégique de défense regroupant son pays, l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Pakistan et l’Égypte. Il considère cette nouvelle alliance comme « une nécessité urgente » dans le contexte de l’évolution rapide des pressions géopolitiques dans la région. Le noyau de cette alliance a été déjà scellé entre l’Arabie Saoudite et le Pakistan. La Turquie, membre de l’Otan, ainsi que l’Égypte, pays pivot, n’ont pas encore décliné l’offre.

Cet appel ouvre une opportunité à d’autres pays, pouvant être élargie à des composantes arabes et musulmanes. Du côté d’Alger, cette nouvelle configuration offre des opportunités de positionnement pouvant renforcer son rôle de puissance régionale au Maghreb ainsi que d’allié crédible.

« Des objectifs stratégiques clairs »

Selon Cheikh Hamad Bin Jassim, le nouveau bloc (Qatar, Arabie Saoudite, Pakistan, Turquie) devrait « adopter une approche militaire, économique et politique, et être guidé par des objectifs stratégiques clairs ». Pour Alger, c’est l’aspect militaire qui prime, d’où la présence du chef de l’armée algérienne à Doha depuis quatre jours. A l’occasion du salon international de défense maritime « DIMDEX 2026 », il compte échanger des expériences sur des matériels exposés et les innovations technologiques mises en œuvre par les sociétés industrielles dans les domaines de la marine, des drones, des systèmes de commandement et de contrôle et de la cybersécurité.

L’alliance des cinq pays cités, si elle se concrétise sur le terrain, dessinera un nouveau Moyen-Orient cantonnant les Émirats arabes unis à leur alliance exclusive avec Israël. Le risque d’une guerre américano-israélienne contre l’Iran, aux conséquences imprévisibles, pousse à l’élargissement de l’union au-delà de cet espace.

Marginaliser Abou Dhabi ?

La politique de MBZ (Mohammed Bin Zayed) bouscule l’échiquier géopolitique dans la région du Golfe et au Maghreb. Il est avéré que les EAU sont fortement impliqués en Libye aux côtés du maréchal Haftar qui n’aspire qu’à étendre son autorité militaire sur l’ensemble du pays depuis son échec à prendre Tripoli le 12 décembre 2019. Alger voit dès lors son rôle régional menacé.

Un même sentiment de péril a été récemment manifesté par l’Égypte du Maréchal Sissi par une frappe aérienne de l’aviation militaire égyptienne le 12 janvier, dans le triangle frontalier Libye, Soudan, Égypte, contre un convoi d’armes destiné aux FSR du général dissident soudanais Mohamed Hamdan Dogolo alias Hemedti, qu’appuie Abou Dhabi.

Alger soutient Riyad au Yemen

Le plus grand pays de la péninsule d’Arabie, pourtant allié de l’Émirat dans sa coalition anti Houtis de 2015 ainsi que dans le blocus de 2017 contre le Qatar, a ordonné aux forces émiraties présentes au Yémen de quitter le pays. Il a même procédé à des attaques aériennes contre des forces séparatistes soutenues par les EAU dans la région de Hadramout. Dans ce conflit, Alger affiche son soutien à l’Arabie saoudite à travers le président Tebboune. Le 20 janvier, ce dernier a reçu le ministre de l’intérieur saoudien, l’Émir Abdelaziz Ben Nayef Ben Abdelaziz Al Saoud.

Le réchauffement des relations entre l’Algérie et l’Arabie Saoudite est de nature à remodeler les alliances, à partir des intérêts communs des deux pays. Les EAU, aveuglés par leur puissance financière, n’ont réussi à développer des relations stratégiques qu’avec des entités militaires telles que le maréchal Haftar en Libye ou le général Hemedti au Soudan. À l’exception du Maroc, Abou Dhabi ne conserve, comme allié de confiance, qu’Israël. La reconnaissance du Somaliland par l’État hébreu et le projet de développement du port convoité de Berbera par Abou Dhabi a suscité des contestations de la part de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et de la Turquie, ce dernier pays disposant d’une base navale en Somalie. Ankara a annoncé la rupture de tous les accords avec les EAU et dénonce l’ouverture prochaine d’une base militaire israélienne au Somaliland.

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