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mardi 20 janvier 2026

Indonésie, Malaisie et Singapour : balancements dans l’estran géopolitique entre Chine et États-Unis

 

L’Indonésie, la Malaisie et Singapour – et toutes les thalassocraties ou cités-entrepôts qui les ont précédées – ont toujours mouillé entre deux eaux, reliant océans Indien et Pacifique, et se trouvent à égale distance des mondes arabe, indien et chinois. À Bandung, en 1955, l’Indonésien Sukarno fut l’un des chefs de file du mouvement des non-alignés. En Malaisie, Mahathir n’a pas hésité à défier les grandes puissances autant que le FMI (Fonds monétaire international) au lendemain de la crise de 1997, tandis que le père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, a ouvert ses bases navales aux porte-avions américains tout en redécouvrant ses racines chinoises à la suite d’une visite de Deng Xiaoping en 1978.

Aujourd’hui, à l’heure de nouveau « grand jeu » ou de la « guerre froide 2.0 », réminiscence de la « paix armée » chère à Paul Valéry, les istana (palais royaux, présidentiels ou des Premiers ministres) indonésiens, malaisiens et singapouriens cherchent-ils encore à se tenir à l’écart ou à égale distance des grandes puissances, en l’occurrence chinoise et américaine ? Comment le faire avec un voisin comme la Chine, immense, premier partenaire commercial, qui s’étend et s’enfle et déborde jusqu’en mers de Chine (orientale ou du Sud), voire au sein des diasporas ? Le discours de Phnom Penh du général de Gaulle en 1966 résonne-t‑il toujours derrière l’idée d’une « troisième voie » (plurielle) à définir ? Faut-il plutôt parler de multialignement pragmatique, opportuniste ? Ou de « hedging » (répartition des risques et des partenariats) prudent ?

Reflux américain ?

À première vue, les États-Unis se montrent les plus actifs sur le marché militaire, qu’il s’agisse des exercices ou des ventes. Est-ce pour s’assurer du pan malaisien de l’hypothétique endiguement contre la Chine ? Toujours est-il que Singapour se révèle chaque année un hôte aussi zélé que dévoué pour accueillir l’exercice « SEACAT » (Southeast Asia cooperation and training) mené par l’US Navy. L’Indonésie et la Malaisie comptent parmi les plus importantes délégations. Surtout, au travers de ces exercices, les États-Unis veillent à partager avec le plus grand nombre leur plateforme d’échange d’information maritime (SeaVision) ainsi que tous les outils nécessaires à une parfaite – et de plus en plus nécessaire – MDA (Maritime domain awareness). Ce contrôle, voire ce monopole, de la « connaissance du domaine maritime » se révèle être un enjeu décisif face à l’incessant et hybride grignotage chinois au nord de l’archipel nusantarien.

De façon générale, sur la période 2003-2022, le ratio États-Unis/Chine en matière d’exercices militaires a largement penché en faveur de Washington : 110/4 (Indonésie), 71/5 (Singapour) et 55/7 (Malaisie). En parallèle et en toile de fond, se poursuivent d’une part les visites diplomatiques, comme celle du président indonésien, Prabowo Subianto, à Washington en novembre, quelques heures seulement après un séjour à Pékin, et, d’autre part, les ventes de matériel militaire. En 2024, l’Indonésie a ainsi modernisé sept de ses F‑16 AM/BM, tandis que Singapour acquérait huit F‑35A supplémentaires.

Enfin, bien qu’il n’existe pas de bases américaines dans la région, même à Singapour après les accords bilatéraux de 1990, renouvelés en 2019, l’US Navy renforcerait sa présence dans la cité-État par l’installation d’un état – major de LCS (Littoral combat ship) à Sembawang et le déménagement de drones longue distance RQ‑4 Global Hawk vers un aéroport singapourien plus discret (1). Néanmoins, ces efforts ne doivent pas faire illusion, à cause d’une tendance américaine à l’élitisme, au moins à deux niveaux.

Sur le plan diplomatique, tout d’abord, Washington tend encore à privilégier les moyennes et grandes puissances à travers des structures comme le Quad (Quadrilateral security dialogue), qui associe l’Australie, les États-Unis, l’Inde et le Japon, et l’accord AUKUS (Australie, Royaume – Uni, États-Unis). L’idée de versions « + », ouvertes à des pays d’Asie du Sud-Est, a fait long feu. Même les projets subsidiaires ou seconds piliers, plus ouverts vers l’extérieur et portant sur des domaines moins sensibles, ne font guère illusion. D’ailleurs, les propos officiellement bienveillants à l’égard d’AUKUS, de Kuala Lumpur à Jakarta via Singapour, ne doivent pas duper. Evan Laksmana, analyste indonésien installé à Singapour, a préféré parler de « faux optimisme », à cause de la crainte d’une plus grande bipolarisation dont seraient prisonniers les pays de la région. Début 2024, d’autres accords ont lié la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis puis les États-Unis, le Japon et les Philippines – mais aucun autre État du Sud-Est asiatique. Même quand Washington veut rassurer quant à la sempiternelle question de la centralité de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), par le biais de sa participation aux groupes de travail de l’ADMM+ (ASEAN defence ministers meetings) et en tant que partenaire de dialogue, on se souvient aussitôt de l’absence de Joe Biden lors des deux derniers sommets. Toutefois, pour l’avenir, notons que le début de la première administration Trump s’était soldé par davantage d’engagements diplomatiques dans la région que sous Barack Obama (2).

« Armées » versus « société » ?

Ensuite, à force de viser les élites militaires et diplomatiques, Washington a abandonné les sociétés aux sirènes chinoises. Certes, un rapport annuel sur le contexte stratégique vu d’Asie du Sud-Est indiquait en 2023 que 61,1 % des chercheurs, diplomates et hauts fonctionnaires interrogés auraient opté pour les États-Unis s’il leur avait fallu choisir un camp entre les deux grandes puissances. Mais le chiffre tombait à environ 45-46 % pour les Indonésiens et les Malaisiens. Pis, il a chuté un an plus tard autour de 25 % pour ces deux pays à majorité musulmane, à cause du conflit à Gaza et du soutien à Israël (3). La Chine a mécaniquement profité de ce reflux. De même, d’après l’enquête annuelle du Pew Research Center en juin 2024, sur des panels plus larges, respectivement 64 et 67 % des personnes sondées revendiquaient une opinion favorable à l’égard de la Chine en Malaisie et à Singapour (4).


Flux chinois…

Il faut dire que Pékin a su jouer sur plusieurs tableaux. Les pays de l’ASEAN ont mené un exercice naval en commun avec la Chine en 2018, tandis que la Malaisie a rejoint quatre autres pays pour des manœuvres en 2023 ; déjà en 2017, Kuala Lumpur avait accueilli des sous – marins chinois en escale. Cette tendance est à la hausse : 2023 a été marquée par un bien plus fort engagement militaire chinois dans la région, avec 14 exercices contre sept en 2019. Mais c’est sur le plan des investissements que la Chine a marqué des points, sur un terrain longtemps délaissé par les États-Unis. L’Indonésie et la Malaisie sont intégrées dans la Belt and Road Initiative, comme en témoigne le gigantesque projet portuaire et ferroviaire entre les deux rives de la péninsule malaisienne. Même Singapour fait appel à des entreprises chinoises pour la construction de son métro et sert de plateforme bancaire pour faire transiter les investissements chinois vers les divers projets asiatiques.

En parallèle, la Chine a mené des offensives – plus ou moins de charme –, notamment en Malaisie et à Singapour. L’ambassadeur à Kuala Lumpur a ainsi participé à une contre – manifestation en 2015, tandis que les Singapouriens, à 74 % chinois, étaient appelés à venir redécouvrir leurs racines chinoises sur le continent. Notons que des chercheurs ou des officiers chinois sont régulièrement invités à porter la bonne parole dans les journaux ou les think tanks de Singapour, qu’il s’agisse de Hu Bo ou de Zhou Bo. C’est aussi à la Nanyang Technological University, qui abrite le Chinese Heritage Centre, que sont formés des milliers de fonctionnaires municipaux chinois. En Indonésie, chercheurs et officiers supérieurs sont régulièrement conviés à des conférences en Chine. Ils maintiennent donc le lien, comme le fit le ministre – coordinateur Luhut auprès de l’ex – président Joko Widodo de 2014 à 2024. Enfin, il n’est pas anodin que l’Indonésie et la Malaisie soient devenues partenaires des BRICS lors du dernier sommet en octobre.

Ces bonnes relations perdurent malgré les deux conflits majeurs qui pèsent sur les relations régionales : en mer de Chine du Sud et à Taïwan. Dans le premier cas, si Singapour a toujours cherché à paraître tel l’« honest broker » (honnête courtier), en jouant au funambule du droit et de la diplomatie, l’Indonésie et la Malaisie maintiennent leurs revendications face aux avancées chinoises. Toutefois, leur stratégie demeure ambiguë, sans que ce soit toujours volontairement. Prabowo Subianto a par exemple surpris son personnel diplomatique en prenant l’initiative d’un texte en commun avec Pékin, lors de sa seconde visite sur place en moins de quelques mois. Il a envisagé une zone de développement conjoint en mer de Chine, ce qui va à rebours de la tradition diplomatique du pays. Jakarta a en effet toujours cherché à ne pas reconnaître les revendications chinoises sur une partie de sa Zone économique exclusive (ZEE), dans un secteur judicieusement renommé « mer des Natuna du Nord ». Les rétropédalages emberlificotés qui ont suivi n’y ont rien fait ; le doute sur la posture indonésienne a germé, au grand dam des élites diplomatico-académiques, stupéfaites par l’impréparation des équipes de Prabowo Subianto. S’agissant de la Malaisie, après une rencontre entre le Premier ministre malaisien, Anwar Ibrahim, et Xi Jinping en novembre dernier, elle a pu surprendre lors de son rapprochement avec le Vietnam. S’agit-il d’une seconde voie dans le conflit territorial, moins radicale que la posture des Philippines, soutenues par les puissances occidentales ?

Reste enfin le cas d’une éventuelle attaque contre Taïwan et de l’évacuation de ressortissants qui en découlerait. Comment réagirait l’Indonésie, adepte d’une doctrine « bebas aktif » (libre/souveraine et active) ? Et la Malaisie, qui n’en finit pas de tergiverser et de procrastiner à propos de sa possible base au Sarawak, face aux Spratleys ? Quant à Singapour, qui accueille des bureaux de la 7e flotte américaine et du FPDA (Five Power Defence Arrangements), quelle serait sa décision ? De façon inédite, le pays n’a pas hésité à hausser le ton en 2016-2018 lors d’une crise avec la Chine. Mais irait-il plus loin si besoin était ? Est-ce alors par crainte d’une posture plus neutre qu’attendu que les États-Unis anticipent en renforçant leurs positions en Micronésie, notamment sur les îles de Guam et de Tinian ?

Vers un nouvel écosystème géostratégique…

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la recherche de voies alternatives progresse, en dehors de la dichotomie sino – américaine. Au – delà de l’habituelle et mésestimée recherche du statu quo en Indonésie, en Malaisie et à Singapour, ces pays voudraient se départir d’une rivalité qui les dépasse et les contraint. En ce sens, le discours français, plus inclusif que celui américain, ne leur paraît pas saugrenu. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’Indonésie a opté pour les Rafale, que la Malaisie y (a) réfléchi(t) et que le groupe aéronaval français fera escale à deux reprises à Singapour. De même, une société comme Unseenlabs rivalise avec son concurrent américain HawkEye 360 sur le terrain de la MDA. De son côté, Prabowo Subianto n’a pas hésité à rencontrer Vladimir Poutine, après que Joko Widodo a tenté une médiation dans la guerre d’Ukraine. Pas en reste, Anwar Ibrahim a invité le président russe au prochain sommet de l’ASEAN, que la Malaisie présidera cette année.

L’Inde demeure elle aussi très active : impossible de gommer mille ans de colonisation dans les anciens royaumes javanais, malaisien et sumatranais ; sans oublier l’Australie, plus soucieuse de ses marges de manœuvre qu’il n’y paraît : Canberra a par exemple signé un important traité de défense avec Jakarta en août dernier, avant de mener l’un des plus importants exercices militaires en commun. S’il le faut, par ailleurs, l’ASEAN n’hésite plus à opérer de façon autonome, comme elle le fit en septembre 2023 à l’occasion d’un exercice naval inédit aux abords des îles Natuna. Seuls Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et Singapour avaient envoyé des bâtiments de combat.

Enfin, une option se dessine : celle du Sud et d’une connexion avec l’Océanie, par exemple au travers de divers forums comme celui des îles du Pacifique (dont sont partenaires la Malaisie, l’Indonésie et Singapour et avec qui le secrétariat de l’ASEAN a signé un protocole d’accord en 2023) ou encore l’Alliance of Small Island States (AOSIS), au sein de laquelle Singapour se montre très active. Leurs préoccupations (sécurité plus « humaine », centrée sur l’individu, que « traditionnelle » et centrée sur l’État) et leurs contraintes (« paix – guerre » sino-américaine, selon les mots du général Beaufre) sont les mêmes : une occasion de mieux travailler ensemble pour tenter de faire émerger la « puissance des faibles » (5) ?

Notes

(1) « À Singapour, embouteillages en vue pour les installations militaires étrangères dans le “Djibouti asiatique” », Intelligence Online, 8 juillet 2024 (https://​www​.intelligenceonline​.fr/​r​e​n​s​e​i​g​n​e​m​e​n​t​-​d​-​e​t​a​t​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​8​/​a​-​s​i​n​g​a​p​o​u​r​-​e​m​b​o​u​t​e​i​l​l​a​g​e​s​-​e​n​-​v​u​e​-​p​o​u​r​-​l​e​s​-​i​n​s​t​a​l​l​a​t​i​o​n​s​-​m​i​l​i​t​a​i​r​e​s​-​e​t​r​a​n​g​e​r​e​s​-​d​a​n​s​-​l​e​-​d​j​i​b​o​u​t​i​-​a​s​i​a​t​i​q​u​e​,​1​1​0​2​5​2​5​9​9​-​eve, consulté en décembre 2024).

(2) US Studies Centre, « Dedication or distraction: Comparing US Indo-Pacific engagement under the Obama, Trump, and Biden presidencies », 11 novembre 2022 (https://​www​.ussc​.edu​.au/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​-​a​l​e​r​t​-​d​e​d​i​c​a​t​i​o​n​-​o​r​-​d​i​s​t​r​a​c​t​i​o​n​-​c​o​m​p​a​r​i​n​g​-​u​s​-​i​n​d​o​-​p​a​c​i​f​i​c​-​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​-​u​n​d​e​r​-​t​h​e​-​o​b​a​m​a​-​t​r​u​m​p​-​a​n​d​-​b​i​d​e​n​-​p​r​e​s​i​d​e​n​c​ies, consulté en décembre 2024).

(3) ASEAN Studies Centre, « The State of Southeast Asia – Survey Report », Singapour, ISEAS, 2024, p. 48.

(4) Laura Silver, « More people view the U.S. positively than China across 35 surveyed countries », Pew Research Center, 9 juillet 2024 (https://​www​.pewresearch​.org/​s​h​o​r​t​-​r​e​a​d​s​/​2​0​2​4​/​0​7​/​0​9​/​m​o​r​e​-​p​e​o​p​l​e​-​v​i​e​w​-​t​h​e​-​u​s​-​p​o​s​i​t​i​v​e​l​y​-​t​h​a​n​-​c​h​i​n​a​-​a​c​r​o​s​s​-​3​5​-​s​u​r​v​e​y​e​d​-​c​o​u​n​t​r​ies, consulté en décembre 2024).

(5) « La puissance des faibles : repenser les relations internationales », entretien avec Bertrand Badie, Sciences Po, 2020 (https://​www​.sciencespo​.fr/​f​r​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​r​e​p​e​n​s​e​r​-​l​e​s​-​r​e​l​a​t​i​o​n​s​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​les, consulté en décembre 2024).

Éric Frécon

areion24.news