vendredi 30 janvier 2026

Inde-Union-européenne : le grand rapprochement

 

Le président du Conseil européen Antonio Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen ont effectué une visite mémorable en Inde du 25 au 27 janvier 2026. Deux textes majeurs ont été signés : un accord de libre-échange et un partenariat de sécurité et de défense. Ce rapprochement indo-européen est clairement une réponse conjointe au protectionnisme erratique et forcené de Donald Trump ainsi qu’à la domination industrielle de la Chine sur les marchés mondiaux.

« C’est l’histoire de deux géants, la 2ème et la 4ème économie mondiales. Nous avons accompli la mère de tous les accords commerciaux. » C’est en ces termes emphatiques qu’Ursula Von der Leyen commentait la signature de l’accord de libre-échange UE-Inde lors du sommet bilatéral du 27 janvier devant le premier ministre indien Narendra Modi. Antonio Costa, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Kaja Kallas et le commissaire au commerce Maroš Šefčovič faisaient aussi partie du voyage.

Un second accord très important sur la sécurité et la défense a également été signé. La délégation européenne était l’invitée d’honneur du défilé militaire du « jour de la république, » équivalent du 14 juillet français, qui a eu lieu le 26 janvier à New Delhi. Un contingent militaire européen était intégré à cette parade, illustrant l’émergence de l’Europe de la défense. Le ministre des Affaires étrangères indien, Subrahmanyam Jaishankar, a développé sa vision du rapprochement stratégique indo-européen lors de sa participation à notre conférence des ambassadeurs le 8 janvier dernier : « Du point de vue de l’Inde, nous n’avons pas assez développé notre relation avec l’Europe, et l’Europe ne l’a pas non plus assez développée. Aujourd’hui, je me dis que nous aurions dû faire plus, et l’Europe paraît prête à en faire autant. Cette relation sera une partie importante de notre contre-stratégie. »

Une zone de libre-échange couvrant deux milliards de consommateurs

L’accord de libre-échange qui vient d’être signé concerne 96,6% des exportations européennes vers l’Inde et 99,5% des exportations indiennes vers l’UE. Selon les services de la Commission européenne, le volume d’échanges de biens et services bilatéraux est de 180 milliards d’euros et concerne 800 000 emplois en Europe. Ce volume d’échanges est très important pour l’Inde, dont l’Union européenne est le premier partenaire commercial dans le monde devant les États-Unis avec une part de marché de 15%. Il l’est nettement moins pour l’UE, l’Inde étant son 9ème partenaire commercial, avec un volume d’échanges qui reste six fois moins élevé que celui enregistré avec la Chine. Mais l’Inde a un potentiel de croissance annuelle supérieur à 6% par an, et l’accord signé se situe dans une dynamique d’échanges forte depuis le creux enregistré en 2020 lors de la crise du Covid 19, avec une progression de 90% entre 2020 et 2025.

International Trade Center sur la base des statistiques indiennes en dollars


L’ampleur des réductions de droits de douane est beaucoup plus importante côté indien car le tarif douanier moyen du pays est très élevé par rapport à celui de l’UE. Cet effort illustre le changement de stratégie économique opéré par Narendra Modi depuis l’épisode douloureux des « droits réciproques » infligé par Donald Trump. Modi veut ouvrir l’économie indienne sur le plan intérieur comme international tout en recherchant une montée en gamme technologique pour réduire les dépendances stratégiques de l’Inde à l’égard des États-Unis comme de la Chine. Après 19 ans de négociations, il décide de franchir le rubicond et de consentir des concessions très significatives aux exportateurs européens dans un certain nombre de secteurs clés, dont voici quelques exemples :

Commission européenne


Ces concessions seront étalées sur une période de 5 à 7 ans à partir de la mise en vigueur de l’accord. Du côté des exportations indiennes, les bénéfices les plus importants concernent des secteurs comme le textile-habillement, relativement taxé dans le tarif extérieur commun de l’UE.

Les leçons du Mercosur et les exclusions

Traumatisée par les difficultés multiples rencontrées dans l’adoption de l’accord de libre-échange avec le Mercosur, la Commission européenne a cette fois-ci décidé d’exclure un certain nombre de produits agricoles de la liste des droits de douanes éliminés. Elle a en particulier écarté la viande bovine, la volaille, le sucre et certains produits laitiers. L’Inde n’a de toute façon pas un potentiel d’exportation comparable à celui du Mercosur pour ces produits, mais la pression des organisations agricoles européennes était forte pour garantir ces exclusions.

L’Inde n’a pas non plus obtenu un traitement de faveur par rapport aux normes sanitaires européennes ou à la taxe carbone aux frontières mise en vigueur par l’Union depuis le début de cette année. Elle a tout au plus obtenu une aide de 500 millions d’euros pour accompagner sa politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’adoption de l’accord par les États membres – en particulier par la France – sera très probablement moins difficile que dans le cas du Mercosur, les seuls perdants potentiels en Europe étant ceux touchés par une concurrence accrue des produits indiens dans le textile-habillement et certains biens de consommation.

Une autre exclusion, décidée cette fois-ci par l’Inde, atténue la portée de l’accord. Il s’agit de l’accès aux marchés publics indiens, qui ont un poids considérable dans un pays engagé dans de vastes programmes d’infrastructures. Il faudra par ailleurs conclure un traité complémentaire sur la protection des investissements, qui est en phase avancée de négociation. Au total l’accord signé n’épuise pas les sujets de négociation et d’autres avancées devraient intervenir dans les années qui viennent.

Il faudra également suivre de près l’évolution des relations entre l’Inde et les États-Unis. Si un accord commercial intervient entre les deux pays – rappelons que l’Inde est le seul pays d’Asie à n’avoir pas signé d’accord avec Washington – il n’est pas exclu qu’il offre aux exportateurs américains des avantages supérieurs à ceux consentis par Narendra Modi aux européens, soit en termes de calendrier, soit sur certains produits. C’est ce qui s’est déjà passé avec le Vietnam. L’accord indo-européen se veut équilibré, mais Donald Trump ne se satisfait que d’accords asymétriques et la capacité de résistance de Modi n’est sans doute pas éternelle.

Percée sur les questions de sécurité et de défense

En matière de défense et de sécurité, ce sont jusqu’à présent les États-membres qui ont été au centre des partenariats avec l’Inde. La France est le second fournisseur mondial de matériels militaires du pays – et peut être bientôt le premier car les ventes russes s’effondrent –, avec notamment les contrats phares pour la livraison de sous-marins Scorpène en 2005 et la vente de 36 chasseurs Rafale en 2016 puis 24 en version maritime en 2025. La presse indienne évoque la possibilité d’un nouvel accord géant pour 114 nouveaux appareils qui serait annoncé lors de la prochaine visite d’Emmanuel Macron en Inde.

Côté allemand la visite à New Delhi du chancelier Friedrich Merz en janvier a permis de pratiquement conclure un contrat géant de plus de 8 milliards de dollars (selon les sources industrielles allemandes) pour la fourniture de six sous-marins à propulsion indépendante de l’air de la classe 214IN. D’autres pays européens comme l’Espagne ou l’Italie sont également présents sur le marché de la défense indien.

Ce marché devient de plus en plus exigeant sur la localisation et les transferts de technologie, ce qui explique la montée en puissance des implantations en Inde des grandes entreprises européennes du secteur de la défense comme Safran.

L’accord signé par l’Union européenne porte sur une large gamme de sujets : sécurité maritime, cybersécurité, menaces hybrides, protection des infrastructures critiques, échanges de renseignements, coopération spatiale, technologies de défense… Il pourrait par ailleurs faciliter la participation de l’industrie indienne à l’effort d’armement européen, notamment comme sous-traitante des commandes liées au programme EDIP (European Defence Industrial Procurement) qui consacre 1,5 milliard d’euros sur trois ans à des projets de défense communs. Les exercices militaires conjoints associant l’Inde aux pays européens vont continuer à se développer, en particulier dans le domaine maritime pour assurer la liberté de navigation en Indopacifique.

L’Union européenne et ses États-membres sont devenus collectivement le premier partenaire de l’Inde en matière de défense et de sécurité.

Ursula Von der Leyen concluait une tribune publiée le 27 janvier dans Les Echos par quelques mots qui résument le sens et l’ambition du grand rapprochement entre l’Union européenne et l’Inde : « Le monde ne reviendra pas à ses anciennes certitudes. Rester immobile ne permettra pas de rétablir la stabilité, mais ne fera que sceller plus sûrement le déclin. La réponse de l’Europe consiste à se rapprocher de partenaires de confiance, en continuant de suivre la voie de la diversification, de la coopération et de la puissance, sans illusion ni crainte. »

Hubert Testard

asialyst.com