vendredi 30 janvier 2026

Après Bachar al-Assad : doutes et espoirs chez les révolutionnaires syriens

 

« Je ne peux pas décrire ce que je ressens ; c’est historique. Les Syriens peuvent enfin respirer, et la justice est plus proche que jamais ! C’est le moment où les familles fêtent la libération des détenus, retrouvent leurs proches déplacés de force. Certains pourront se recueillir sur les tombes de leurs parents… Les jours à venir apporteront de nombreux défis, mais nous recommençons à penser qu’un avenir meilleur est possible. » Ces mots sont ceux de Mohamed, envoyés à l’auteure de cet article sur WhatsApp le 7 décembre 2024, alors que le régime de Bachar al-Assad allait tomber le lendemain matin. Sa chute fut une source de joie et d’espérance (1).

Depuis la libération d’Alep, le 2 décembre 2024, Mohamed, alors en exil en Europe – car il a participé à la révolution à Deraa, sa ville natale, et à Alep, où il était étudiant à l’université en 2011 –, ne pense qu’à une chose : retourner en Syrie. Retourner à Alep, où il a vécu, où il a été arrêté, emprisonné et blessé lors d’un bombardement du régime sur une manifestation pacifique. Mais il espère aussi rentrer chez lui et revoir ses proches, restés là-bas durant la guerre et qu’il n’a pas pu voir depuis plus de treize ans. Cependant, jusqu’à la libération de Hama, le 5 décembre, Mohamed et ses amis demeurent prudents : « Nous avons ressenti une joie et une inquiétude immenses en même temps : la joie de la libération et l’inquiétude d’ouvrir à nouveau la porte de l’espoir après une longue période de désespoir. Nous craignions que le régime contre-attaque et bombarde les zones libérées… Mais, avec Hama, c’était différent : la ville n’avait jamais été libérée depuis 2011 et c’est un lieu stratégique pour le régime, ce qui constituait donc un indicateur que cette bataille ne suivait pas les règles habituelles. »

Un processus révolutionnaire différent ou l’héritage de 2011 ?

L’espoir, le soulagement et la joie exprimés semblent avoir été largement partagés : après la chute du régime, les Syriens se sont massés dans les rues de toutes les villes libérées. Les chants, les danses et les emblèmes révolutionnaires sont apparus dans l’espace public, et des manifestations rassemblant des milliers de personnes ont eu lieu sans crainte que les participants soient arrêtés ou tués. Comme le dit Mohamed, l’espoir d’un nouveau départ, d’un avenir meilleur pour les Syriens et la Syrie, était puissant parmi ses proches et ses camarades. Cependant, cet espoir s’accompagnait de doutes quant aux nouveaux dirigeants et à leur projet pour le pays, ainsi que de fortes demandes de justice.

La société civile qui s’est constituée lors de la première phase de la révolution, commencée en mars 2011, a tenté de se réorganiser, d’occuper le terrain et de s’unir – une tâche difficile – afin d’exercer une pression sur le gouvernement de transition d’Ahmed al-Charaa, un homme issu du mouvement djihadiste Jabhat al-Nosra, proche d’Al-Qaïda, et devenu la Hayat Tahrir al-Cham (HTC) en 2017. Des révolutionnaires syriens réfugiés à l’étranger et des organisations sont rentrés à Damas et à Alep pour établir leurs bureaux et ouvrir des canaux de communication avec les nouveaux dirigeants. De nombreux dossiers nécessitent une attention urgente, et l’objectif est désormais d’imposer les véritables valeurs et l’héritage de la révolution. Le défi semble ainsi de situer la chute du régime dans la continuité du soulèvement de 2011 plutôt que d’en faire un projet différent. Mais on peut se demander si l’on assiste au début d’un nouveau cycle révolutionnaire, à la fin de sa première phase, ou au début de quelque chose d’inédit.

Cette question apparaissait déjà dans les discours de mes interlocuteurs, lors de mon premier travail de terrain effectué avec des révolutionnaires syriens déplacés dans la ville turque de Gaziantep (2014-2017). Ainsi, Abou Zein, un ancien combattant de l’Armée syrienne libre (ASL), s’était retrouvé pris au piège du siège de la vieille ville de Homs (mai 2011-mai 2017) avec sa femme et ses deux enfants, mais avait réussi à s’en échapper après avoir été blessé. Installé à Gaziantep en 2015, il dit : « Le cycle de la colère va recommencer. Nous attendons une deuxième révolution ! Nous nous préparons à être prêts cette fois. Mais peut-être que la deuxième révolution n’arrivera pas. Peut-être que nous n’y assisterons pas ; peut-être que seule la génération de nos enfants en sera témoin. » Cette idée d’un cycle révolutionnaire en plusieurs étapes s’inscrit dans la conception de la révolution comme un processus se déroulant à long terme plutôt qu’un événement singulier et unique. « Combien de temps a-t-il fallu pour que la Révolution française de 1789 aboutisse ? Cent ans ? », me demanda un jour Aya, une révolutionnaire de la périphérie de Damas déplacée à Gaziantep, au printemps 2015, avant de conclure : « Nous avons encore un long chemin à parcourir », en faisant référence aux quatre années qui s’étaient écoulées depuis 2011. Elle affirmait que la révolution se poursuivait cependant à l’intérieur de la Syrie. Pour illustrer cette idée, elle donnait des exemples de zones libérées qui avaient rejeté les pratiques des islamistes.

La révolution apparaît comme un processus ayant eu un impact puissant et durable sur tous les aspects du monde et de la vie des Syriens déplacés en Turquie : un processus continu et inachevé, ancré dans des événements de l’histoire locale et régionale, et conceptualisé comme épousant une temporalité cyclique plutôt que linéaire. La révolution, en tant que mouvement circulaire, pourrait sembler indexer le sens originel du mot, c’est-à-dire la révolution (le parcours cyclique) des planètes. Cependant, ce n’est pas un retour circulaire au passé, mais plutôt une répétition différente du passé à laquelle Abou Zein faisait allusion.

En 2015, à la suite de l’apparente défaite de leur révolution née en 2011, mes interlocuteurs, des révolutionnaires déplacés en Turquie, attendaient un avenir qui ne soit pas un temps utopique opposé à un passé à oublier. Ils voyaient le futur lointain comme le temps du succès de la révolution, tandis que le futur proche apparaissait comme le présent, un temps incertain et précaire : c’était le temps de la défaite de la révolution.

C’est pourquoi la libération soudaine et inattendue de la Syrie en décembre 2024 a fait renaître un immense espoir : celui d’un présent et d’un avenir meilleurs, mais aussi l’espoir que la révolution soit enfin victorieuse et que son héritage perdure. Cependant, ceux qui ont habité à Idlib et vu les modes de gouvernance de la HTC, qui dirige la ville depuis 2017, doutent que le départ de Bachar al-Assad marque la fin du processus révolutionnaire. « Nous (à Idlib), on connaît Al-Joulani ; eux (le reste de la Syrie) connaissent Al-Charaa », me dit Racha, une habitante d’Idlib, en janvier 2025. Elle rappelle qu’elle et ses concitoyens ont vécu sous le joug de la HTC et de son Gouvernement du salut syrien entre novembre 2017 et décembre 2024, et qu’ils ont souffert de leur oppression. Néanmoins, malgré les doutes qui l’assaillent, elle ajoute que la « chute de Bachar reste le meilleur scénario possible pour les Syriens ». Elle est en cela rejointe par les autres révolutionnaires rencontrés à Idlib et ailleurs après la libération du pays : la chute du régime est une joie et un soulagement immenses, un événement à célébrer sans limites, même si les doutes persistent concernant Ahmed al-Charaa et ses acolytes.

Le 7 décembre 2024, Lena, une révolutionnaire originaire de Homs âgée d’une trentaine d’années réfugiée en Turquie, dit : « Qu’est-ce qui pourrait être pire que la situation actuelle ? 500 000 personnes tuées, 150 000 emprisonnées, 6 millions de personnes déplacées, l’économie du pays totalement détruite, un des taux de pauvreté parmi les plus élevés. Et pour couronner le tout, nous avons Bachar al-Assad… Nous n’avons rien à perdre, nous avons tout perdu. Je suis donc convaincue que sa chute sera un moment de pure joie. » Une des sources d’espoir est la libération des détenus et la réapparition de personnes portées disparues depuis des années, ainsi que l’horizon de justice que la fin de la dictature laisse percevoir.

Libérer les prisons

Avec l’ouverture des prisons, les familles des détenus se sont précipitées vers les geôles. Moustapha, originaire d’Idlib, est arrivé à la tristement célèbre prison de Saydnaya tôt le 8 décembre 2024. Dès le mois suivant, il décrit comment les civils sont entrés dans le centre pénitentiaire avant la venue des factions armées. « Ils ont commencé à chercher leurs proches et à examiner les documents ; ils ont fouillé les cellules et les bureaux dans l’espoir d’obtenir des réponses. » Cette quête de vérité est résumée par Umm Ahmad, une femme d’une soixantaine d’années dont les trois fils ont été victimes de disparition forcée en 2012. Refusant de les considérer comme morts sans preuve, elle est retournée en Syrie après une décennie passée en Turquie, dès le 9 décembre 2024 : « Je n’ai encore rien entendu, dit-elle le jour même, la situation est chaotique. Je ne sais pas à qui demander de l’aide, mais je veux savoir ce qui leur est arrivé ! »

L’espoir de retrouver des proches détenus et disparus a été amplifié par l’ouverture inattendue de toutes les prisons du régime et des branches de sécurité. Selon Ayman, révolutionnaire d’une trentaine d’années originaire de la Ghouta orientale, incarcéré pendant quatre ans à Saydnaya pour avoir participé à des manifestations et qui travaille dans une organisation qui défend les droits des anciens détenus, « il ne faut jamais perdre espoir. Même la femme d’un homme qui a disparu pendant la guerre civile libanaise (1975-1990) espérait encore que son mari ferait partie des personnes libérées des prisons du régime. Et regarde : certains ressortissants jordaniens et libanais ont effectivement été libérés ».

Cependant, attendre le retour d’une victime de disparition forcée est un processus potentiellement infini et incertain dans un pays marqué par les arrestations arbitraires, la torture à grande échelle et les massacres. Cela est particulièrement vrai pour les familles des disparus qui, souvent, n’ont aucune information sur le statut et le lieu de détention de leurs proches depuis leur enlèvement, ainsi que pour les familles des personnes emprisonnées dans les branches militaires et de sécurité.

Yassin, originaire de Deraa, âgé d’une cinquantaine d’années, a été incarcéré pendant huit ans à Saydnaya dans les années 1990 en raison de son appartenance à un parti politique interdit. Le 11 décembre 2024, alors qu’il est encore en Turquie, il reste prudent : « Deraa n’a encore vu revenir aucun détenu. Nous craignons qu’ils aient tous été tués », en représailles à l’implication de la ville dans la révolution et la résistance armée. La conversation s’est ensuite orientée vers des récits concernant d’éventuelles prisons souterraines secrètes, qui ont nourri de nouveaux espoirs chez ceux qui n’avaient pas encore retrouvé leurs proches. Yassin était convaincu que « ceux qui ne sont pas réapparus à ce jour ont été tués. Dans la prison, on entend tout. S’ils avaient creusé sous terre, tout le monde l’aurait entendu… ».

Les prisons étaient la pierre angulaire de la répression du régime syrien ; les détenus et les disparus sont devenus des figures centrales de la révolution, et les revendications de justice se concentrent désormais principalement autour d’eux. Après être rentré à Alep, Mohamed s’est d’abord rendu au service de sécurité où il avait été arrêté pour avoir organisé une manifestation dans sa faculté en 2011 : « J’ai pu renouer avec une partie de moi-même. En me tenant là et en pénétrant dans le bâtiment, j’ai senti que toute peur m’avait enfin quitté… Et lorsque l’homme qui gardait les cellules où j’avais été détenu m’a dit que je ne pouvais pas entrer parce que les personnes qui m’avaient arrêté étaient désormais emprisonnées là, j’ai senti qu’une certaine justice avait été rendue. » Ainsi, la chute du régime et la libération des détenus sont apparues comme un premier pas vers la justice. Umm Khaled, une femme d’une soixantaine d’années déplacée en Turquie depuis 2013, affirme au téléphone le 8 décembre 2024 : « Pour moi, la fuite de Bachar al-Assad est une forme de justice : nous avons récupéré nos droits ! Mais nous devons juger les gens responsables de leurs crimes afin que les Syriens ne se fassent pas justice eux-mêmes et ne tuent pas ceux qui ont tué leurs proches. »

À Idlib, les habitants ont fait beaucoup de sacrifices et continuent d’attendre que justice soit faite. « Nous ne voulons pas que les chabihas (hommes de main fidèles à Bachar al-Assad) reviennent dans notre ville. Nous ne voulons pas vivre avec les personnes responsables de la mort de nos proches ! », dit Racha, de retour à Idlib en janvier 2025 après un exil en Turquie. Elle raconte l’histoire d’un chabiha célèbre qui, selon ses voisins, avait été tué par son ancien voisin alors qu’il revenait d’Alep, où il avait apparemment travaillé en étroite collaboration avec le régime. Elle évoque aussi un autre incident au cours duquel un chabiha a été expulsé de la ville par ses voisins : « L’une de ces familles compte 20 martyrs dans les prisons de Bachar al-Assad. Comment pourraient-elles vivre avec des chabihas ? Personne d’Idlib ne sort des prisons du régime ; ils ont tous été tués là-bas ! Nous avons besoin de mécanismes de responsabilité clairs maintenant ! Ahmed al-Charaa doit rendre des comptes, car les gens sont en colère ! » Racha explique plus en détail la complexité de la situation locale : « Nous avons également le problème des détenus dans les prisons de Jabhat al-Nosra. Leurs familles ont organisé deux manifestations après le 8 décembre 2024 pour demander leur libération, mais rien n’a encore été fait. » Elle pense qu’ils ont tous été tués.

Quelle justice après la dictature et la barbarie Al-Assad ?

Tous les Syriens ne sont pas d’accord avec l’idée que la chute du régime et la libération des détenus sont synonymes de justice. Dans le centre-ville dévasté de Deraa, on peut lire cette phrase : « La libération ne signifie pas que justice a été rendue aux martyrs. » Cette inscription figurait sur la boutique de la famille d’un jeune homme tué par les forces du régime lors d’une des premières manifestations dans la ville. Selon le Réseau syrien pour les Droits de l’homme (SNHR), environ 180 000 Syriens ont été détenus ou ont disparu aux mains du régime déchu durant la guerre civile, et beaucoup pensent que les chiffres réels sont plus élevés. Seuls 1 300 individus ont été libérés vivants en décembre 2024… Dans des bastions révolutionnaires, tels que Deraa ou Idlib, les habitants affirment que personne de leur ville n’est réapparu après l’ouverture des prisons.

De nombreux comités ont été formés en exil depuis 2011 par les proches de détenus et de disparus. D’anciennes victimes de torture ont demandé justice devant des tribunaux étrangers. Et, depuis le renversement du régime, les familles et leurs défenseurs ont occupé les rues des villes syriennes, organisant des manifestations, des réunions et diffusant des photographies des prisonniers qui ne sont pas réapparus après l’ouverture des prisons du régime. Avant le 8 décembre 2024, la possibilité d’une justice et d’une responsabilité généralisées en Syrie semblait un rêve lointain, mais la chute du régime a peut-être ouvert la voie à un changement.

Yassin est rentré à Damas en avril 2025, après quatorze ans d’absence. Alors qu’ils voyageaient ensemble vers Deraa, ­Mohamed lui a demandé s’il prévoyait de se rendre à la prison de Saydnaya pendant son séjour. Yassin a répondu avec un haussement des sourcils et un claquement de langue, signifiant « non ». Mohamed a ensuite raconté sa propre expérience de retour à la branche de sécurité militaire où il avait été emprisonné, et les sentiments intenses de paix et de justice que cela lui avait procurés. Puis, se tournant vers Yassin, il lui a demandé : « Tu ne veux pas trouver la paix en retournant là-bas ? Tu ne veux pas revoir tout cela maintenant que nous avons obtenu un peu de justice ? » Yassin a rétorqué : « Quelle justice ? La justice, ce n’est pas la libération des détenus. La justice, c’est la reconstruction du pays, et cela prendra du temps ! » Pour Yassin, la justice ne peut être rendue qu’à l’échelle collective, et non individuelle. Et le processus sera long.

Dès les premiers jours de la libération, les collectifs de familles de détenus et de disparus ont commencé à occuper l’espace public syrien avec des manifestations, des sit-in et l’affichage de photographies de leurs proches placardées sur les murs et monuments des places et des rues des villes libérées. Une première conférence réunissant des organisations créées en exil a également eu lieu dans les premiers mois suivant la chute du régime. Une commission spéciale a été mise en place par l’ONU – l’Institution indépendante pour les personnes disparues en Syrie (IIMP) –, ainsi que le Comité national pour la justice transitionnelle.

La question de la justice est de plus en plus prégnante en Syrie, alors que des massacres ont eu lieu sur la côte en mars 2025 et à Soueïda en juillet, et que la population s’inquiète de voir des dignitaires du régime déchu, des chabihas et d’anciens geôliers ayant torturé et tué des prisonniers, commis des atrocités, vivre librement. Dans certaines parties du pays, des groupes de civils et d’anciens rebelles se rendent justice eux-mêmes : à Alep, par exemple, des assassinats ont lieu presque tous les jours. Le gouvernement provisoire avance à pas hésitants, même s’il a tendu la main à la société civile sur le dossier des disparus, alors qu’il faut recouper les informations, fouiller les archives de l’ancien régime, localiser les fosses communes, identifier les corps… Quel modèle les nouveaux dirigeants adopteront-ils pour penser la justice et la réconciliation ? 

Note

(1) Ce texte est basé sur une série de travaux ethnographiques réalisés par l’auteure auprès de révolutionnaires syriens déplacés en Turquie entre 2014 et 2019, et dans leur pays entre décembre 2024 et juillet 2025.

Charlotte al-Khalili

areion24.news