la veille de la publication des conclusions du juge d’instruction fédéral sur l’affaire Tinner de contrebande de matériel nucléaire, un rapport d’experts américaiins critique sévèrement le rôle de la Suisse, des Etats-Unis et de la CIA
L’Institute for Science and International Security (ISIS), laboratoire d’idées («think tank») basé à Washington, recommande une enquête indépendante sur les agissements des services secrets américains et de l’administration Bush sur l’affaire Tinner, selon un rapport publié mardi sur son site internet.
L’affaire Tinner porte le nom des deux frères suisses Urs et Marco Tinner, ainsi que de leur père Friedrich, soupçonnés d’avoir été en contact avec le «père» de la bombe nucléaire pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, entre 2001 et 2003. Tous trois sont accusés de contrebande de matériel nucléaire.
Il leur est reproché pour l’essentiel d’avoir violé les lois sur le matériel de guerre et sur le contrôle des marchandises. Ils sont également soupçonnés de blanchiment d’argent en livrant à la Libye des éléments destinés à la fabrication de centrifugeuses à gaz afin d’obtenir de l’uranium enrichi.
Interférences et pressions
Le rapport de l’ISIS - spécialisé notamment dans les questions de prolifération nucléaire - critique les Etats-Unis et la CIA pour avoir voulu «empêcher une procédure pénale» contre les Tinner «pour éviter de découvrir des preuves d’activités illégales de la CIA en Suisse». Le document évoque explicitement des «interférences» américaines dans le système judiciaire suisse.
De hauts responsables américains de l’époque, dont le secrétaire à la Défense Robert Gates - toujours en poste - et la cheffe de la diplomatie Condoleezza Rice, auraient fait pression sur le Conseil fédéral pour ne pas inculper les Tinner, d’après l’ISIS, institut indépendant dirigé par David Albright, un ancien inspecteur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Surréaction suisse
La Suisse essuie aussi des critiques. Le Conseil fédéral a «surréagi» s’agissant de l’aspect sensible de certains documents nucléaires, en détruisant des pièces à conviction. Le rapport recommande au gouvernement suisse de ne plus détruire aucun autre document sur l’affaire tant que la procédure pénale est en cours.
Il demande aussi à la Suisse de «mieux collaborer avec d’autres pays ou instances internationales, comme l’AIEA». A l’avenir, il s’agira pour Berne de pouvoir «mieux contrôler et surveiller» certaines exportations en matière de technologies ayant un lien avec le nucléaire.
Un deuxième rapport publié le même jour par l’ISIS se concentre sur les liens entre la CIA et les Tinner. «Personne ne doute», selon lui, que les deux frères et leur père ont travaillé avec les services secrets américains et ont touché «des millions de dollars en retour». L’ISIS espère que la lumière sera faite sur l’engagement de la CIA lors d’un procès sur l’affaire.
Accord encouragé
En conclusion, l’expert David Albright - qui co-signe les deux rapports - estime que l’administration Obama devrait corriger le tir du gouvernement Bush et «revoir son approche» dans cette affaire. Il recommande une meilleure collaboration entre la Maison Blanche et les autorités judiciaires suisses.
Le gouvernement Obama devrait encourager les Tinner à trouver un accord de collaboration avec la justice suisse, leur évitant une détention supplémentaire et réduisant leurs amendes.
Les trois hommes avaient été arrêtés en 2004. Friedrich a été libéré en 2006, Urs fin 2008 et Marco en janvier 2009. Le juge d’instruction fédéral Andreas Müller doit présenter son rapport final ce jeudi matin à Berne.
Le feuilleton Tinner a connu de nombreux rebondissements depuis que des disques durs ont été déchiquetés en novembre 2007 sur ordre du Conseil fédéral. Des copies ont réapparu début avril 2009. Fin juin 2009, le gouvernement a décidé de détruire les cent pages les plus explosives, provoquant la colère du Parlement.
ATS