vendredi 9 octobre 2026

Ormuz : la guerre du détroit aura-t-elle lieu ?

 

En février 1991, la destruction de l’armée irakienne par une coalition dominée par les États-Unis et la libération en quelques jours du Koweït occupé avaient constitué une démonstration de force qui avait impressionné le monde entier. Trente-cinq ans plus tard, l’incapacité des États-Unis à simplement empêcher la République Islamique d’Iran (RII) de contrôler le détroit d’Ormuz au bout de cinq mois est inversement un terrible aveu d’impuissance. Cela témoigne des limites d’un modèle militaire américain qui arrive incontestablement au bout d’un cycle. Cela confirme surtout les limites de la prise de décision stratégique chez son commandant en chef.

La guerre contre l’Iran lancée le 28 février avec des objectifs larges, de la chute du régime à la destruction définitive de son programme nucléaire ou encore de son arsenal de missiles balistiques, et dont aucun n’a été atteint, se concentre désormais sur la résolution d’un problème qui aurait dû être anticipé mais qui, visiblement, ne l’a pas été. La RII et plus particulièrement le corps des Gardiens de la Révolution Islamique (GRI), son principal bras armé et désormais aussi centre de décision, ont annexé de fait le détroit d’Ormuz afin de prendre le contrôle de la navigation commerciale qui y transite et d’en tirer par ailleurs de lucratifs profits sous forme de droits de passage.

L’odyssée de l’impasse

La RII s’appuie pour cela sur un réseau de bases côtières de part et d’autre du détroit, de Bandar Lengeh, à l’ouest du détroit, jusqu’à Sirik et Bandar-e Jask à l’est en passant surtout par Bandar Abbas, ainsi que sur plusieurs îles fortifiées comme Qeshm, aussi vaste qu’Okinawa, et Larak, grande comme Iwo Jima, qui sert de centre de contrôle du passage maritime nord du détroit. Plus à l’ouest dans le Golfe Persique, les Iraniens occupent également à l’entrée du détroit les îles minuscules d’Abu Musa et les Grande et Petite Tunb.

Cette infrastructure est solidement défendue par plusieurs brigades conventionnelles et bataillons de défense mixte antiaériens et antinavires. Elle abrite surtout un vaste ensemble de petites unités mobiles en mer – des centaines de vedettes rapides armées, sous-marins de poche Ghadir, poseurs de mines – ou sur la côte et son arrière-pays avec de nombreuses batteries de missiles antinavires et de drones d’attaque. Ce dispositif de harcèlement de masse est ainsi capable de frapper ou d’attaquer en essaim toute la zone du détroit jusqu’au passage de navigation sud le long de la côte omanaise et de ses abords, ce qui suffit à dissuader les armateurs d’essayer d’échapper au contrôle iranien et à la taxe de passage qui va avec, mais cela fait peur aussi visiblement au décideur américain.

L’objectif américain, début août 2026, est d’obliger les Iraniens à revenir à la liberté totale de navigation d’avant-guerre, conformément au droit international. Partant de là, il n’y a que trois options stratégiques pour Donald Trump : renoncer à libérer le détroit, convaincre Téhéran de le faire et enfin prendre lui-même le contrôle du détroit par la force.

La première option est difficilement envisageable au moins à court terme, sauf à ce que les Iraniens offrent une compensation à Donald Trump avec par exemple un accord de renoncement au nucléaire ou un autre quelconque trophée qui permettrait au président des États-Unis de se déclarer vainqueur malgré tout et de passer à autre chose.

La seconde option est celle qui a été choisie, en partie par préférence de l’ancien homme d’affaires mais surtout parce qu’elle présente le moins de risques. Le principe est d’exercer une pression telle sur l’échelon de décision iranien que celui-ci sera obligé de céder aux exigences de Donald Trump. Cette pression peut être positive et Donald Trump s’y est essayé en agitant des milliards de dollars – dégel des avoirs, fonds massifs d’investissement, et même levée des sanctions – devant les décideurs iraniens à condition de renoncer définitivement à l’arme nucléaire et au détroit. Cette « carotte » n’a visiblement pas convaincu les dirigeants iraniens.

Reste donc la pression négative. Celle-ci est double. La première opération lancée depuis le cessez-le-feu du 8 avril est un blocus naval des ports iraniens à partir de la mer d’Oman. En interdisant l’accès et la sortie des navires commerciaux des ports iraniens, le blocus prive Téhéran de plusieurs milliards de dollars de revenus énergétiques et son économie d’importations essentielles. Les blocus présentent cependant le double inconvénient de ne provoquer que des effets à long terme et peu visibles au quotidien. L’économie iranienne est incontestablement dans un état critique, mais on n’a pour autant absolument aucune idée de la manière dont les groupes au pouvoir à Téhéran voient l’approche éventuelle d’un point de rupture économique. Les exemples historiques ne sont pas tous négatifs. L’isolement et la pression économique imposés à l’Afrique du Sud, surtout à partir de 1985, ou à la Serbie à partir de 1992 ont effectivement entraîné des effets politiques, mais après plusieurs années, et alors qu’il existait aussi une pression militaire par ailleurs.

Entre Rolling Thunder et Linebacker II

Cette pression militaire existe bien contre la RII, mais elle est exclusivement aérienne et consiste en un dosage précis de frappes destinées à punir le comportement iranien, qu’il s’agisse d’attaques des GRI contre des navires commerciaux qui refusaient leur contrôle ou simplement d’une mauvaise volonté manifeste à négocier. Depuis le 9 avril 2026 et le début de cette phase de négociation armée, les Américains ont ainsi réalisé environ 1 200 frappes aériennes au cours d’une cinquantaine de raids groupés dans une douzaine de séquences d’un à cinq jours, ciblant principalement les objectifs militaires sur la côte et sur l’arrière des défenses côtières, mais sans exclure des objectifs à l’intérieur du territoire.

Cela donne au bilan une campagne aérienne intermittente de faible intensité avec une dizaine de frappes quotidiennes, contre plus de 600 israélo-américaines lors de la campagne du 28 février au 8 avril. Si cette campagne rampante a certainement affaibli le système de défense côtier iranien, elle n’a visiblement obtenu pour l’instant aucun effet visible sur le système de gouvernement à Téhéran, ce qui évoque immédiatement la campagne de bombardements « dosés » baptisée « Rolling Thunder » (Tonnerre roulant) décidée par le président Johnson sur le Nord-Vietnam de 1965 à 1968 et qui n’a jamais fait plier le gouvernement de Hanoï. L’opération « Rolling Thunder » de Donald Trump n’a duré que quatre mois, mais pour l’instant ses résultats stratégiques sont tout aussi nuls. Il est possible de la poursuivre encore un certain temps, en espérant voir soudainement et improbablement émerger un résultat stratégique.

Tout en restant dans la stratégie de pression, la solution la plus tentante serait de revenir à une campagne de frappes massives sur l’Iran, c’est-à-dire à plusieurs centaines de frappes quotidiennes, afin non plus de faire chuter le gouvernement ou même de détruire ses instruments offensifs, même s’ils seraient forcément des objectifs prioritaires, mais bien de convaincre Téhéran qu’il sera moins coûteux de céder. Il s’agirait ainsi, pour reprendre l’exemple vietnamien, de passer de l’opération « Rolling Thunder » à « Linebacker II » soit près de 20 000 tonnes de bombes lancées sur le Nord-Vietnam du 18 au 29 décembre 1972 sur décision du président Nixon.

Nixon avait pu alors se vanter d’avoir ramené par la force les Nord-Vietnamiens à la table des négociations à Paris et d’avoir obtenu peu de temps après un accord de paix. Dans les faits, ce sont d’autres facteurs plus discrets, et notamment la satisfaction de plusieurs de leurs exigences, qui ont poussé les Nord-Vietnamiens à signer le traité de Paris, mais la démonstration de force avait permis à Richard Nixon d’apparaître comme celui qui avait imposé les événements.

Ce type d’opération est incontestablement envisagé à Washington avec cet avantage, par rapport à 1972, qu’elle serait moins risquée qu’à l’époque pour les forces américaines, qui avaient subi alors des pertes notables, mais avec aussi cet inconvénient majeur que l’ennemi peut cette fois riposter, en particulier avec son arsenal de missiles balistiques et ses drones à longue portée, notamment sur des pays voisins devenus otages.

On notera que les Américains n’ont en rien augmenté leurs capacités dans la région depuis quatre mois, qu’il s’agisse de capacités de frappes ou de forces aéroterrestres d’assaut. En admettant que les Israéliens soient à nouveau impliqués, cette option « Linebacker » de Donald Trump serait donc en réalité la reprise de la campagne interrompue le 8 avril en espérant qu’elle obtienne plus de résultats. Ce n’est pas du tout évident et, pendant ce temps, les pays de la région et l’économie mondiale seront soumis à des tensions très fortes.

À l’assaut du détroit

Il reste enfin la troisième option stratégique, toujours repoussée jusque-là avec crainte : reprendre le contrôle du détroit par la force. Ce serait une opération très difficile. Cela commencerait bien sûr par une campagne intensive de frappes aériennes sur tous les points d’appui de la région, avec un premier bémol qu’il serait nécessaire d’utiliser une grande partie de ces moyens pour faire face à la menace des missiles balistiques, et un second que ces frappes « lourdes » seraient insuffisantes à elles seules pour neutraliser la grande quantité de petites cibles à traiter dans le dispositif de défense iranien autour du détroit.

Pour cela, il faut en passer par une campagne spécifique de chasse à basse altitude, un peu à la manière du groupement aéromobile français intervenu depuis la mer en Libye, de début juin à début septembre 2011, et dont chaque appareil avait détruit en moyenne 30 à 40 cibles (véhicules, dépôts, pièces d’artillerie, etc.). Les Américains disposent pour cela de 100 à 120 hélicoptères et avions d’attaque, soit donc un potentiel de destruction d’environ 200 petites cibles par semaine, avec cet inconvénient majeur que les forces iraniennes conservent une bonne capacité d’interception dans la basse couche et y ont déjà abattu deux hélicoptères et trois avions de combat américains. Cette campagne de chasse impliquerait donc presque obligatoirement de nouvelles pertes. On peut envisager d’engager également des groupes d’attaque de destroyers près des côtes, mais là aussi sans doute au prix de dégâts.

On note à cet égard combien il aurait été utile pour les Américains de disposer pour cette mission de chasse d’une flotte massive de drones de moyenne portée semblable à celle qu’utilisent les Ukrainiens dans leur campagne d’interdiction logistique dans les provinces occupées, ainsi que d’une escadre de drones navals.

Au bout du compte, la prise de contrôle du détroit d’Ormuz passerait donc aussi probablement par la saisie des îles clés. C’est le rôle dévolu aux deux Marine Expeditionary Units (MEU) disponibles pour des assauts amphibies ou héliportés, sur Larak en premier lieu, et sans doute aussi sur Qeshm avec une opération héliportée de la brigade de la 82e division aéroportée, de même que des forces spéciales. Il sera possible ensuite de s’emparer plus facilement d’Abu Musa et de neutraliser les petites îles Tumb.

Cette option comporte deux risques : le premier est celui de pertes humaines importantes lors de l’assaut, le second est celui d’un enlisement si le gouvernement iranien persiste à ne rien céder et harcèle les forces déployées dans le détroit pour une durée indéterminée.

Une option subsidiaire, non exclusive des autres sinon par la faiblesse des moyens américains disponibles dans la région, consisterait à s’emparer de l’île de Kharg au nord du Golfe Persique, le poumon du commerce maritime pétrolier iranien. Le mode d’action ressemblerait à celui de la conquête du détroit d’Ormuz – modelage de l’ennemi par des campagnes de frappes, assaut et tenue – mais à plus petite échelle. Outre le blocage total du commerce du pétrole iranien, l’intérêt d’une telle conquête serait de disposer d’un gage susceptible d’être échangé éventuellement contre, par exemple, le retour à la liberté totale de navigation dans le Golfe.

Au bilan, on s’aperçoit malgré tout que les marges de manœuvre américaines sont faibles, en proportion de la faible diversité des moyens déployés, elle-même résultat d’une planification étriquée par un échelon politique qui ne voulait pas s’engager dans un bourbier, et qui, comme dans une tragédie grecque, s’y retrouve finalement à force de vouloir l’éviter.

Michel Goya

areion24.news