mercredi 9 septembre 2026

La guerre des clans secoue le Makhzen : « Jabarot » met à nu la lutte des services de renseignement au Maroc

 

L’affaire « Jabarot » prend une nouvelle dimension et menace désormais de se transformer en véritable séisme au sein du service sécuritaire marocain.

L’enquête exclusive du quotidien espagnol ABC met en lumière un possible lien entre les vastes fuites de données ayant ciblé les services de renseignement marocains et un ancien haut responsable de la DGED, Mehdi Hijjawi, faisant émerger l’hypothèse troublante d’une fuite provenant de l’intérieur même du dispositif sécuritaire du Makhzen.

Le scandale « Jabarot » ne se résume désormais plus à une affaire de piratage informatique ou à une fuite ponctuelle de documents sensibles.

Les éléments révélés progressivement dessinent une situation autrement plus préoccupante, marquée par des défaillances au sein même d’un appareil sécuritaire réputé pour son opacité et son niveau de protection.

Dans une enquête exclusive, le quotidien espagnol ABC a apporté de nouveaux éléments concernant l’une des plus importantes opérations de fuite de données ayant affecté les services de sécurité et de renseignement marocains.

Le journal établit notamment, pour la première fois, un lien direct entre ces fuites et Mehdi Hijjawi, ancien responsable de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service marocain de renseignement extérieur.

Selon ABC, qui s’appuie sur des sources issues du renseignement ainsi que sur un document officiel d’identité qu’il affirme avoir obtenu, Mehdi Hijjawi, présenté comme ayant occupé de hautes responsabilités au sein de la DGED, serait lié à la divulgation des données publiées en ligne par le groupe « Jebrot ».

Parmi les données les plus sensibles figure une liste comprenant 70.381 noms de personnes que le groupe présente comme étant liées aux services de sécurité et de renseignement marocains.

70.381 noms qui fragilisent l’appareil sécuritaire

L’affaire a pris une ampleur particulière au cours du mois d’août, lorsque « Jabarot » a commencé à diffuser d’importants volumes de données concernant des personnes présentées comme travaillant ou collaborant avec les services sécuritaires et de renseignement marocains.

Des médias espagnols rapportent que les informations divulguées comprennent 70.381 noms, accompagnés d’autres données d’identification.

Ces éléments auraient suscité l’attention des services espagnols, notamment du Centre national du renseignement (CNI) et de la Police nationale, qui auraient entrepris de vérifier les noms publiés et de les confronter à leurs propres bases de données.

Les répercussions de la fuite auraient également dépassé les frontières marocaines.

Des noms associés à des représentations diplomatiques et consulaires marocaines en Espagne figureraient parmi les données divulguées.

Des rapports espagnols font notamment état de cinq personnes liées à l’ambassade du Maroc à Madrid, ainsi que de responsables consulaires dans plusieurs villes espagnoles.

Mehdi Hijjawi, une figure au cœur du renseignement extérieur marocain

Le nom de Mehdi Hijjawi apparaît ainsi au centre de cette affaire en raison de ses anciennes fonctions au sein de la DGED.

ABC le présente comme une personnalité ayant occupé une position importante dans cet appareil, allant jusqu’à être considéré comme le numéro deux du service derrière Yassine Mansouri.

Selon le quotidien espagnol, ses relations avec l’appareil sécuritaire marocain se seraient ensuite détériorées dans le contexte d’un conflit entre différents centres d’influence au sein des services de sécurité.

L’enquête évoque, dans ce cadre, une rivalité entre la DGED, chargée du renseignement extérieur et dirigée par Yassine Mansouri, et la DGST, chargée du renseignement intérieur et de la surveillance du territoire, dirigée par Abdellatif Hammouchi.

Cette opposition entre structures sécuritaires alimente l’hypothèse d’une lutte d’influence au sein de l’appareil du Makhzen, dont les conséquences pourraient désormais se manifester à travers les fuites massives attribuées à « Jebrot ».

De la fuite du Maroc à la disparition en Espagne

Selon le récit rapporté par ABC, Mehdi Hijjawi aurait quitté le Maroc en 2024 pour se rendre en France, alors que les autorités marocaines cherchaient à obtenir son arrestation et son extradition.

Il aurait ensuite rejoint l’Espagne, où il a été arrêté en septembre 2024 avant d’être présenté devant l’Audience nationale espagnole dans le cadre de procédures liées à une demande de remise aux autorités marocaines.

La juridiction espagnole n’aurait pas ordonné son placement en détention, mais lui aurait imposé plusieurs mesures conservatoires, notamment le retrait de son passeport.

ABC affirme toutefois que Hijjawi aurait par la suite disparu d’Espagne avec l’aide d’anciens membres des services de renseignement espagnols. Il aurait utilisé une fausse identité avant de transiter par la Turquie vers une destination qui n’a pas été précisée.

Le quotidien indique que son lieu de résidence actuel demeure inconnu et précise ne disposer d’aucun élément permettant de confirmer qu’il se trouve au Canada. Des sources proches de l’ancien responsable, citées par ABC, affirment pour leur part qu’il se trouverait hors d’Europe.

Des informations sensibles au cœur des révélations

L’intérêt porté à Mehdi Hijjawi tient également à la nature des informations auxquelles il aurait pu avoir accès durant ses années au sein du renseignement extérieur marocain.

ABC affirme que l’ancien responsable aurait quitté le Maroc avec des documents particulièrement sensibles et des informations relevant du secret d’Etat.

Des sources présentées comme proches de son entourage assurent également qu’il disposerait de renseignements concernant des personnalités influentes des milieux sécuritaires et politiques.

Plus encore, le journal rapporte que des sources proches de Hijjawi établissent un lien entre celui-ci et les données publiées par « Jabarot », le présentant comme susceptible d’être à l’origine de la divulgation d’informations concernant des dizaines de milliers de personnes.

Si cette hypothèse venait à être confirmée, l’affaire prendrait une dimension nouvelle : il ne s’agirait plus uniquement d’une cyberattaque visant une base de données, mais d’une possible fuite interne impliquant une personne ayant évolué au sein des structures les plus sensibles du renseignement marocain.

« Jabarot », une plateforme qui met les services marocains sous pression

Depuis son apparition, « Jabarot » s’est imposée comme une plateforme majeure de diffusion de documents et de données sensibles concernant le Maroc.

Les publications se sont multipliées au cours des derniers mois, visant notamment des personnalités et des institutions relevant de l’appareil sécuritaire.

La publication, au mois d’août, de données concernant des dizaines de milliers de personnes supposées liées aux services de sécurité et de renseignement a toutefois changé l’échelle de l’affaire.

L’enquête d’ABC introduit désormais une nouvelle hypothèse : celle de fuites susceptibles d’être liées à des rivalités internes entre différentes composantes de l’appareil sécuritaire marocain.

Une telle hypothèse, si elle était confirmée, placerait la question des luttes de pouvoir au cœur de l’affaire « Jebrot », avec la possibilité que d’anciens responsables ou des personnes ayant rompu avec le système aient conservé un accès à des informations particulièrement sensibles.

La rivalité entre la DGED et la DGST refait surface

Les tensions supposées entre les différents services de renseignement marocains ne constituent pas une hypothèse totalement nouvelle.

Au cours des dernières années, plusieurs médias espagnols ont fait état de rivalités et de luttes d’influence au sein de l’appareil sécuritaire marocain.

La DGED, chargée du renseignement extérieur, et la DGST, chargée du renseignement intérieur, de la surveillance du territoire ainsi que de la lutte contre l’espionnage et le terrorisme, apparaissent notamment au centre de ces analyses.

En août 2025, le journaliste espagnol spécialisé dans les affaires marocaines Ignacio Cembrero avait évoqué l’hypothèse d’un conflit interne au sein des services marocains à la suite d’une série de fuites visant des responsables sécuritaires.

Le nom de Mehdi Hijjawi avait également été cité parmi les pistes susceptibles d’expliquer l’accès à certains documents divulgués.

Les nouvelles révélations d’ABC viennent ainsi s’inscrire dans un contexte marqué depuis plus d’une année par des fuites successives et des interrogations sur l’existence éventuelle de sources internes au sein de l’appareil sécuritaire marocain.

Le précédent Pegasus

L’affaire « Jabarot » intervient par ailleurs dans un contexte marqué par les précédentes controverses liées à l’utilisation de logiciels espions attribuée aux services marocains.

Des enquêtes internationales avaient notamment accusé le Maroc d’avoir utilisé le logiciel Pegasus pour cibler les téléphones de plusieurs personnalités politiques et journalistes, dont le président français Emmanuel Macron.

En Espagne, le gouvernement avait annoncé en 2022 que le téléphone du président du gouvernement Pedro Sánchez ainsi que ceux de plusieurs ministres avaient été infectés par un logiciel espion.

Dans ce contexte, l’éventuelle détention par un ancien responsable du renseignement de documents relatifs à des opérations clandestines antérieures conférerait une portée supplémentaire aux révélations actuelles, sous réserve de la confirmation de leur authenticité et de leur provenance.

ABC affirme ainsi que Mehdi Hijjawi pourrait détenir des éléments relatifs à d’anciennes opérations secrètes, notamment des informations concernant Pegasus et d’autres dossiers classifiés.

Une affaire qui dépasse le simple piratage

Au-delà du volume inédit des données divulguées, la principale difficulté pour l’appareil sécuritaire marocain réside dans la possibilité que les informations aient pu provenir de l’intérieur du système.

La compromission de données concernant des milliers de personnes liées aux services de sécurité et de renseignement pourrait, en effet, avoir des conséquences durables sur les réseaux clandestins, les sources humaines et les opérations extérieures du Maroc.

Si le lien évoqué par ABC entre Mehdi Hijjawi et les fuites de « Jabarot » venait à être établi, l’affaire constituerait alors bien davantage qu’une cyberattaque de grande ampleur.

Elle pourrait révéler une vulnérabilité structurelle au sein même du dispositif de protection des informations sensibles.

L’affaire « Jabarot » place ainsi une nouvelle fois l’appareil sécuritaire marocain sous les projecteurs.

En mettant en avant le nom d’un ancien haut responsable de la DGED, l’enquête d’ABC ouvre une piste susceptible de donner une nouvelle lecture à ces fuites massives : celle d’une confrontation entre centres de pouvoir au sein même du système sécuritaire du Makhzen.

Une évolution qui, si elle venait à être étayée par de nouveaux éléments, pourrait transformer une affaire de données compromises en véritable crise interne du renseignement marocain.

al24news.dz