Une étude du Pew Research Center publiée le 15 juillet 2026 montre que, pour la première fois, la Chine est perçue plus positivement que les États-Unis dans la majorité des 36 pays sondés — y compris chez des alliés historiques de Washington comme le Canada. Nous y trouvons là principalement le résultat de l’imprévisibilité, l’arrogance et les actes bellicistes de Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025. Cette dégradation vertigineuse de l’image des États-Unis est sans doute la pire depuis la Guerre du Vietnam.
C’est la première fois en près de 20 ans de sondages d’opinion mondiaux réalisés par Pew que la Chine devance les États-Unis en termes d’image positive auprès d’une grande partie des personnes interrogées, souligne Laura Silver, directrice adjointe du département Global Attitudes Research de Pew, à l’AFP. L’enquête menée auprès de 42 151 personnes a révélé que davantage de personnes font confiance au dirigeant chinois Xi Jinping qu’à Trump — inversant ainsi une tendance observée lorsque l’ancien président Biden était à la tête des États-Unis, bien que de nombreuses personnes interrogées ne fassent confiance ni à l’un ni à l’autre.
La cote de popularité des États-Unis au Canada est ainsi passée de 57 % en 2023 à 33 % cette année, tandis que celle de la Chine est passée de 14 % à 44 %. Si les États-Unis obtiennent toujours de meilleurs résultats que la Chine en matière de respect des libertés individuelles, cet avantage s’est considérablement réduit depuis 2021, la confiance envers les États-Unis ayant baissé dans une grande partie de l’Europe et ailleurs.
Les principales étapes de la dégringolade de la popularité des États-Unis
La première étape de cette bascule avait été l’annonce début 2025 de la suppression d’un trait de plume du programme USAID, ces aides américaines aux pays pauvres de 43 milliards de dollars en 2024 pour soutenir les populations de 120 pays et régions tels que l’Ukraine, Gaza, le Soudan, l’Afghanistan, le Bangladesh ou le Pakistan. Ce fut un premier cadeau fait à la Chine. Les États-Unis livrent « sur un plateau d’argent à la Chine une opportunité parfaite pour étendre leur influence, » estimait alors Huang Yanzhong, expert de la santé dans le monde au Council on Foreign Relations, un think tank américain influent et respecté.
Puis vint la fermeture des grandes stations de radio telles que Voice of America (VOA) ou Radio Free Asia (RFA) très écoutées dans les pays totalitaires. Il y eut ensuite l’intention grotesque du 47è président des États-Unis de transformer la bande de Gaza en une station balnéaire vidée de sa population palestinienne, rebaptiser le Golfe du Mexique « Golfe de l’Amérique, » s’emparer du Groenland, du Canada et du Canal de Panama, sans oublier le retrait américain de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l’Accord de Paris sur le Climat.
S’y est ensuite ajoutée la politique funeste et contre-productive des tarifs douaniers dont les principales cibles furent, outre la Chine, les alliés des États-Unis, y compris en Asie où à l’incompréhension s’ajouta bientôt une chute de la confiance envers le « protecteur » américain.
Le coup de grâce fut le déclenchement le 28 février conjointement avec Israël de la guerre en Iran dont le bilan encore provisoire est celui d’un désastre intégral pour l’image de l’agresseur américain. Donald Trump avait à l’origine qualifié son opération « Epic Fury » de « simple balade » qui devait durer une semaine. Plus de 150 jours plus tard, outre le bilan humain catastrophique, le coût de la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran est colossal pour les économies mondiales tandis que le régime iranien en sort plus radicalisé encore et que les stocks d’armes et de munitions de l’armée américaine ont fondu comme neige au soleil.
Autant d’initiatives dont se réjouit le pouvoir communiste chinois qui n’en espérait pas tant. Depuis janvier 2025, Xi Jinping, connaissant bien Donald Trump, savait qu’il n’avait qu’à attendre que sa politique antagonise une bonne partie du monde. C’est chose faite. En moins de deux ans, l’Amérique donne l’image d’un nouvel empire de l’argent haïssable dont la politique cardinale est la loi du plus fort, laissant le champ libre à Pékin pour en tirer le plus grand profit possible. Jamais sans doute Xi Jinping n’aurait rêvé d’un tel naufrage en direct de l’Amérique.
La nature changeante du soft power chinois
On aurait pu penser que les tensions internes et les fragilités du régime chinois, la persistance de sujets comme la répression féroce contre les Ouïghours au Xinjiang, la mise sous cloche quasi-intégrale de Hong Kong ou la censure intérieure auraient pesé sur l’image de la Chine. Or il n’en est rien ou presque. La mémoire collective est de courte durée et l’opinion internationale oublie vite. Pékin le sait. C’est ainsi que grâce à Donald Trump, la voie est grande ouverte pour que la Chine se présente aujourd’hui en modèle de paix et de stabilité. C’est ce que fait consciencieusement sa machine de propagande par le biais de ses médias d’État, lors des rendez-vous internationaux où à l’occasion des visites de dignitaires étrangers. Il est relativement facile pour Pékin de faire oublier le massacre de la place Tiananmen en juin 1989, la colonisation brutale du Xinjiang ou du Tibet, la mise au pas de Hong Kong. Que pèsent les protestations des organisations de défense des droits humains auprès d’une opinion publique qui découvre jour après jour sur les écrans de télévision les dégâts engendrés par les incohérences américaines à travers la planète.
Au point que Pékin prend de l’assurance. Le dernier exemple est l’entrée en vigueur le 1er juillet 2026 d’une loi chinoise qui l’autorise à poursuivre et punir quiconque dans le monde la critique au nom de « la promotion de l’unité et du progrès » de ses 56 groupes ethniques. Dans ce texte adopté le 12 mars 2026 par l’Assemblée nationale populaire, Pékin revendique son droit de poursuivre « les organisations et individus situés en dehors du territoire de la République populaire de Chine qui portent atteinte à l’unité nationale ou provoquent la division ethnique. » Concrètement, un citoyen français, japonais ou américain pourra être visé par cette clause simplement en critiquant publiquement la politique chinoise envers les Ouïghours, les Tibétains ou Taïwan. Les gouvernements occidentaux ont protesté mais gageons que cette loi, inédite, est d’ores et déjà oubliée par ceux qui y avaient prêté attention.
Xi Jinping profite lui aussi d’une meilleure image que Donald Trump
Cette même enquête marque un deuxième tournant : le sondage de Pew montre que la confiance envers Xi Jinping dépasse désormais celle envers Donald Trump dans plusieurs pays européens, sans pour autant dépasser 37 % dans le meilleur des cas. Dans les vingt pays que Pew suit chaque année depuis 2023, la confiance médiane accordée à Xi Jinping dépasse de dix points celle donnée à Donald Trump. Revirement d’autant plus marquant qu’il fait suite à une chute du soft power chinois à ses plus bas niveaux il y a seulement quelques années après l’ère de la pandémie de COVID-19. Plusieurs raisons l’expliquent.
La première est une Chine qui investit pour se rendre attractive. Sa propagande, longtemps maladroite et moquée, met en place une nouvelle stratégie de soft power qui porte enfin ses fruits. Sur le plan culturel, on constate ce phénomène dit du « Chinamaxxing, » une tendance virale de la génération Z sur les réseaux sociaux orchestrée par une cohorte d’influenceurs où de jeunes Occidentaux adoptent des modes de vie chinois – qu’il s’agisse de boire de l’eau chaude ou de voyager virtuellement à bord des trains à grande vitesse chinois.
Elle confère à la Chine une sorte d’ascendant nouveau dont jouissaient depuis longtemps le Japon et la Corée du Sud. Le modèle de développement chinois a également gagné en prestige : sa domination dans les domaines des véhicules électriques, des batteries et des infrastructures a fait du « modèle chinois » un objet d’émulation envié sur la scène internationale. Xi Jinping, quant à lui, mène patiemment une offensive de charme sur le rôle de la Chine en matière de développement, de sécurité, de civilisation et de gouvernance mondiales, le tout présentant la Chine comme un fournisseur de biens publics et un défenseur du Sud global.
Une tendance qui résulte surtout du déclin du soft power américain
Dans les pays à revenu intermédiaire d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, la Chine est perçue comme un partenaire plus fiable et pratiquant moins l’ingérence que les États-Unis. Près de la moitié des pays de l’échantillon du Pew Research Center sont à revenu intermédiaire. C’est précisément là, dans le « Sud Global » que la Chine jouit de son avantage le plus marqué sur les États-Unis.
Pew constate que la popularité de la Chine est nettement plus élevée dans les économies émergentes d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est que dans les nations riches, avec des records atteints cette année en Colombie, Indonésie, Malaisie, au Mexique, Nigeria et en Turquie. Dans le même temps, les États-Unis voient leur capital de sympathie s’effriter dans les démocraties à revenus élevés qui constituaient autrefois leur réservoir d’admiration.
L’étude met en relief un autre enseignement, peut-être le plus important : cette tendance résulte davantage d’un déclin du soft power américain que d’une montée en puissance chinoise. Pew conclut que l’avance de la Chine est due « en premier lieu » à la détérioration de l’image des États-Unis qui ne se traduit pas par un gain équivalent pour Pékin. Cette bascule résulte davantage d’un président américain qui joue contre son propre camp. A noter que les conséquences sont moins graves pour Washington chez les voisins de la Chine. Les États-Unis conservent un avantage dans seulement six pays, dont quatre situés dans la région Indopacifique : l’Inde, le Japon, les Philippines et la Corée du Sud, pays bien conscients de la menace chinoise à leurs portes.
De plus, il est permis de douter du caractère permanent de ce renversement. Le soft power est bien plus versatile que le hard power car il repose plus sur la crédibilité que la propagande, or les fondements crédibles de l’attrait de la Chine restent à établir. Dans seulement onze des trente-six pays étudiés, une moitié des personnes interrogées estime que Pékin respecte les libertés individuelles. Si la Chine a remporté le match, elle n’a pas encore conquis les cœurs et les esprits.
La puissance industrielle chinoise et le tsunami à venir inquiètent l’Allemagne
Un autre sondage de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), publié le 6 août, vient de révéler que les Allemands comptent parmi les Européens les plus méfiants envers Pékin. Rien de surprenant, puisque l’Allemagne est en première ligne face à un nouveau tsunami industriel chinois. Les résultats de ce sondage font apparaître que les Allemands sont les plus sceptiques à l’égard de la Chine parmi les 15 pays européens interrogés. Pas moins de 60 % des partisans des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates considèrent ce pays comme un adversaire ou un rival. En revanche, ailleurs en Europe, une majorité de la population continue de voir la Chine comme un « partenaire indispensable, » voire comme un allié. En Italie et en Espagne, respectivement 56 % et 65 % des personnes interrogées partagent ce point de vue.
Longtemps favorable à une coopération industrielle avec la Chine, l’opinion publique allemande découvre peu à peu avec effroi à quel point le « pari chinois » de leurs grands patrons s’avère aujourd’hui un échec cuisant. La montée en puissance économique chinoise est devenue telle qu’elle représente plus que jamais un défi mortel pour l’Occident, en particulier pour son industrie. Elle laisse présager pour bientôt un « deuxième choc chinois » bien plus dévastateur que ne l’a été le premier qui, dans les années 2000, s’était traduit par une déferlante de marchandises bon marché venues de Chine qui avaient inondé les marchés mondiaux.
Ce « choc chinois 2.0 » a en réalité déjà commencé, la première cible aujourd’hui en Europe étant l’industrie allemande. L’exemple de l’Allemagne est particulièrement éloquent : au fil des ans, de Helmut Schmidt en passant par Angela Merkel et jusqu’à Friedrich Merz, ses chanceliers ont tous parié sur la Chine et son marché mirifique pour doper son développement économique. Au point que la Chine est depuis longtemps l’un de ses principaux partenaires commerciaux, loin devant ses voisins européens, devenant même le premier depuis 2025, devant les États-Unis.
Or l’exemple allemand est le plus parlant car l’industrie allemande traverse une crise majeure avec la suppression de plus de 420 000 emplois industriels entre 2019 et 2025. Longtemps, le débat de politique économique en Allemagne se résumait à expliquer une croissance atone par des coûts trop élevés, une innovation en panne sèche et des problèmes structurels.
Une nouvelle étude remet tout cela en question. Intitulée « China shock 2.0 – the cost of Germany’s complacency, » elle avance, sous la plume de deux économistes, Sander Tordoir et Brad Setser du think tank britannique Centre for European Reform, que la faiblesse économique de l’Allemagne s’explique avant tout par la pression de l’industrie chinoise qui gagne en domination sur des marchés clés et évince tous ses concurrents européens.
Autrefois fierté de l’industrie européenne, ces géants se retrouvent terrassés par la concurrence aussi déloyale que colossale des véhicules électriques chinois nourrie par des subventions étatiques massives dénoncées récemment par l’OCDE, une monnaie sous-évaluée de 20 à 30%, une main d’œuvre sous-payée, tout cela piloté par un management industriel planétaire dirigé avec talent au plus haut niveau de l’État chinois par le Parti unique.
Le PDG de Volkswagen Oliver Bulme a annoncé le 13 juillet la suppression de 50 000 emplois supplémentaires, soit 100 000 d’ici 2030 après ce qui avait été annoncé en mars 2026. Quatre usines de ce fleuron de l’industrie allemande qui emploient 256 000 salariés sont condamnées à la fermeture à Emden, Hanovre, Zwickau et Neckarsulm. La direction de l’autre géant allemand BMW a annoncé en juillet 2026 la suppression de 8 000 postes dans le monde d’ici fin 2027. Mercedes a de son côté annoncé un programme de départs volontaires, pour les mêmes raisons : la concurrence chinoise. Coïncidence qui n’en est pas une : la Chine a exporté plus d’un million de voitures en juin et en juillet 2026, record inédit.
Les médias allemands prenant depuis peu le relais de cette débâcle à venir, l’opinion du pays n’est pas dupe de ce qui se joue. C’est ainsi que la Chine, longtemps considérée comme un eldorado, devient aujourd’hui dans la conscience collective allemande un dragon sur le point d’étouffer l’économie nationale.
Pierre-Antoine Donnet
