vendredi 17 avril 2026

L’indépendance coréenne, tributaire des sphères d’influence et des intérêts des grandes puissances

 

Du 15 juin au 18 octobre 1907 s’est tenue à La Haye, aux Pays-Bas, la seconde conférence de La Haye qui, comme la première de 1899, a jeté les bases d’un nouveau système international fondé sur le droit, s’ouvrant aux pays d’Amérique et d’Asie, afin notamment de favoriser la pratique de l’arbitrage pour régler les différends et assurer la paix. Alors que le Japon s’est arrogé l’hégémonie sur l’empire de Corée avec le traité d’Eulsa en 1905, privant la Corée de ses droits diplomatiques et empêchant l’autonomie promise, trois émissaires coréens envoyé par l’empereur Gojong, accompagnés d’un Américain, Homer Hulbert, s’invitent à la Convention de paix de La Haye de 1907 pour y faire invalider les manœuvres diplomatiques de Tokyo. Cependant, la mission diplomatique sera bloquée et les émissaires coréens ne pourront pas participer à la conférence. Pourquoi les grandes puissances ont-elles refusé que les délégués coréens participent à cette Convention de La Haye ?

L. Myung-hwa : La Convention de La Haye de 1907 a été convoquée à un moment où les puissances impérialistes étaient engagées dans une course aux armements pour étendre leurs colonies à travers le monde, la Russie cherchant à établir un nouvel ordre mondial dont elle serait le centre. Initialement prévue pour 1904, la conférence a été reportée en raison de la guerre russo-japonaise. Après avoir signé le traité de Portsmouth le 5 septembre 1905 pour mettre fin à la guerre et négocié avec les États-Unis, la Russie a communiqué en février 1906 à ces derniers la liste des 47 signataires, parmi lesquels figurait l’Empire coréen. Cependant, après un nouveau report de la réunion, la deuxième Convention de La Haye s’est finalement tenue du 15 juin au 18 octobre 1907, en présence de 239 délégués de 44 pays.

Les délégués coréens arrivèrent à La Haye le 25 juin malgré les efforts d’ingérence du Japon. Ils avaient l’intention de révéler la vérité : le Japon avait envahi la Corée et le traité nippo-coréen de 1905, également connu sous le nom de traité d’Eulsa, qui privait la Corée de sa souveraineté diplomatique, avait été imposé unilatéralement. Cependant, la Russie revint sur sa position initiale et retira son soutien promis, et Nelidov, président de la conférence, refusa de rencontrer les délégués coréens. Les délégués japonais ont activement empêché la Corée de participer à la convention, publiant une déclaration selon laquelle la Corée ne pouvait envoyer de représentants car elle avait transféré toute son autorité diplomatique au Japon. La Russie, qui avait initialement invité l’Empire coréen à la convention, a finalement accepté le contrôle du Japon sur la Corée afin de préserver ses propres intérêts supérieurs en Mandchourie et en Mongolie après le traité de Portsmouth.

Quelle était la nature des relations entre l’URSS et les mouvements pour l’indépendance coréenne ? Et comment cette relation a-t-elle évoluée ?

À la fin du XIXe siècle, une première vague de Coréens traversa le fleuve Tumen pour échapper à la pauvreté et s’installa dans l’Extrême-Orient russe en tant qu’agriculteurs. Beaucoup d’autres suivirent, et ces migrants coréens vers le kraï du Primorié devinrent soit agriculteurs, soit ouvriers dans la construction ferroviaire et l’exploitation minière liées au développement de la Sibérie, formant des villages coréens dans la région.

Après que la Corée eut perdu sa souveraineté nationale au profit du Japon en 1910, de nombreux compatriotes partirent en exil politique dans les territoires russes, établissant des bases pour le mouvement indépendantiste à travers la Sibérie. Jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, la Russie adopta des politiques favorables aux migrants coréens (ou Koryoïn), faisant de la région un site propice à la résistance anti-japonaise et un bastion clé pour les militants de l’indépendance. Cependant, lorsque la guerre éclata en 1914, la Russie s’allia au Japon, et ce dernier insista fortement auprès de son nouvel allié pour restreindre les activités indépendantistes coréennes, plaçant le mouvement dans une situation critique.

Mais en 1917, à la suite du succès de la Révolution russe et de l’établissement du gouvernement soviétique par les bolcheviks, Lénine soutint avec ferveur le mouvement pour l’indépendance coréenne. Cependant, après la mort de Lénine en janvier 1924 et la soviétisation de la région sibérienne, l’Union soviétique cessa de reconnaitre ou de soutenir le mouvement d’indépendance coréen. Tous les groupes communistes coréens durent se conformer aux directives du Komintern. De plus, les fortes politiques d’assimilation du gouvernement soviétique affaiblirent considérablement le mouvement nationaliste coréen.

Parallèlement, l’Union soviétique et le Japon signèrent le Pacte de neutralité soviéto-japonais en avril 1941, s’engageant mutuellement à la non-agression et à la neutralité. Cet accord resta en vigueur jusqu’en avril 1945. À la suite de la reddition du Japon et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique divisèrent et occupèrent la péninsule coréenne le long du 38e parallèle, conduisant à la division de la Corée. Avec l’enracinement du régime de la guerre froide, l’Union soviétique rompit ses liens avec la République de Corée, et les échanges bilatéraux ne reprirent qu’avec l’établissement de relations diplomatiques en juin 1990.

En guerre contre le Japon depuis 1937, la Chine et son dirigeant, Tchang Kaï-chek, ont activement soutenu l’indépendance de la Corée. Ce dernier a notamment cherché à persuader les États-Unis de reconnaitre le gouvernement provisoire. Cependant, les États-Unis restaient sceptiques, arguant que la péninsule était gouvernée par le Japon depuis des décennies. Les États-Unis préféraient une administration conjointe américano-soviétique de la Corée, ce que la Chine rejetait. Comment les négociations avec la Chine se sont-elles déroulées à l’époque ?

Lorsque l’administration de Tchang Kaï-chek choisit la ville de Chongqing comme capitale provisoire en 1937, le Gouvernement provisoire de la République de Corée y transféra également ses opérations et exhorta fortement le Kuomintang de Tchang Kaï-chek à fournir son soutien. Heureusement, le Kuomintang considérait avec un grand respect les mouvements coréens anti-japonais en Chine et soutint activement une lutte conjointe sino-coréenne contre le Japon impérial.

À l’annonce de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le Gouvernement provisoire déclara la guerre au Japon le 10 décembre de la même année. Convaincu que soutenir la lutte coréenne pour l’indépendance contribuerait à hâter la fin des actions militaires du Japon en Chine, le Kuomintang fit tout ce qui était en son pouvoir pour soutenir les Coréens. Le Gouvernement provisoire demanda une rencontre avec Tchang Kaï-chek et l’exhorta à résister aux propositions de tutelle conjointe avancées par le Royaume-Uni et les États-Unis. Le gouvernement provisoire pressa également le dirigeant chinois de soutenir la revendication coréenne à l’indépendance. Tchang Kaï-chek promit de s’efforcer d’obtenir l’indépendance complète de la Corée, engagement qu’il tint fidèlement lors de la Conférence du Caire en 1943. Le Gouvernement provisoire de la République de Corée exprima sa gratitude à la Chine pour avoir défendu l’indépendance de la Corée après la Seconde Guerre mondiale.

Justement, lors de la conférence du Caire en 1943, les États-Unis et la Chine ont convenu de garantir l’indépendance de la Corée « en temps voulu ». La Chine a continué à exiger la reconnaissance immédiate du gouvernement provisoire et un calendrier précis pour l’indépendance. Pourtant à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la péninsule coréenne se retrouve divisée en deux. Alors que les tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique s’intensifiaient, le département américain de la Défense avait décidé que les forces chinoises devaient débarquer dans la ville côtière de Busan, au sud de la péninsule coréenne, pour empêcher une occupation soviétique totale du territoire coréen. Cette décision est arrivée trop tard et, la même année, les forces soviétiques ont occupé la partie nord de la péninsule, rendant effective la division de la Corée. Comment en est-on arrivé à cette situation qui n’était pas celle souhaitée ni par Pékin, ni par le gouvernement provisoire coréen ?

L’ordre d’après-guerre qui émergeait reflétait de plus en plus la rivalité entre les grandes puissances alliées. L’Union soviétique comme les États-Unis cherchaient en effet à établir un ordre mondial favorable à leurs propres intérêts. À cet égard, l’URSS possédait un avantage géographique en Extrême-Orient car ses forces militaires étaient situées plus près de la région pour être déployées (1), alors que les forces américaines étaient séparées par l’océan Pacifique.

Bien que les dirigeants alliés aient promis l’indépendance de la Corée à travers la Déclaration du Caire de 1943, l’Union soviétique déclara la guerre au Japon le 8 aout 1945 et occupa entièrement la partie nord de la Corée à la fin du même mois. Alarmés par l’avancée soviétique, les États-Unis proposèrent de diviser la péninsule coréenne le long du 38e parallèle immédiatement après la reddition du Japon, proposition à laquelle l’Union soviétique acquiesça sans grande objection. Si ce geste empêcha une avancée soviétique au-delà du 38e parallèle, il ouvrit également la voie à la division de la péninsule. L’administration militaire soviétique commença en Corée du Nord le 8 septembre 1945, tandis que les forces américaines établirent un gouvernement militaire en Corée du Sud.

Le 16 décembre 1945, les ministres des Affaires étrangères des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union soviétique se réunirent à Moscou pour aborder divers points à l’ordre du jour. Lors de la Conférence de Moscou, les États-Unis proposèrent une tutelle de cinq ans pour la Corée, à administrer par quatre puissances. La proposition fut interprétée de manière intéressée par les États-Unis et l’Union soviétique, et bien qu’initialement réceptive, l’administration du Kuomintang de Tchang Kaï-chek devint plus prudente et adopta finalement une position plus réservée à mesure que grandissait le fort sentiment antitutelle en Corée. Les grandes puissances cherchèrent à préserver leurs privilèges et sphères d’influence préexistants et à coopérer avec les États-Unis dans la poursuite de leurs politiques en Extrême-Orient après la Seconde Guerre mondiale. En tout état de cause, le plan de tutelle fut unilatéralement abandonné par les États-Unis en 1947.

Pourquoi la Chine a-t-elle si activement soutenu la Corée ? Comment caractériser la relation entre la Chine et la Corée ?

La Corée et la Chine ont établi une relation mutuelle et formé un front uni contre le Japon impérial après la colonisation de la Corée par le Japon et la Révolution de Xinhai en Chine en 1911, qui a entrainé l’effondrement de la dynastie Qing et la fondation de la République de Chine. Durant cette période, la relation entre la Corée et la Chine était si cruciale qu’elle était souvent qualifiée de « aussi étroite que les lèvres et les dents », en référence à un proverbe chinois : « Quand les lèvres disparaissent, les dents se refroidissent » (2).

Bien qu’il y ait eu des épisodes historiques de conflit entre les deux pays, tels que les guerre Koguryo-Sui (612-614) et l’invasion de la Corée par les Qing de 1636 à 1637, la longue histoire entre les deux pays a également comporté un soutien mutuel substantiel.

Cependant, après la victoire des communistes en 1949 et l’établissement de la République populaire de Chine, la Chine a établi des relations diplomatiques officielles avec la Corée du Nord et rompu les liens avec la Corée du Sud capitaliste. Ce n’est qu’en 1992 que les relations diplomatiques officielles ont été normalisées entre la République de Corée et la République populaire de Chine.

Aujourd’hui, en raison de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, Washington et Pékin font pression sur la Corée du Sud pour qu’elle prenne parti. La nouvelle selon laquelle certains Chinois traitent la Corée du Sud comme un État subordonné a ajouté des tensions dans la relation sino-coréenne, provoquant un mécontentement public en Corée du Sud. Néanmoins, l’importance de la Chine en tant que pays voisin de la Corée ne cesse de croitre dans de multiples domaines, ce qui rend toute caractérisation simple de la relation bilatérale difficile.

Si le nationaliste chinois Tchang Kaï-chek soutenait l’indépendance de la Corée, quelle était la relation entre les mouvements d’indépendance coréens et les communistes chinois ? Comment le changement de régime chinois en 1949 a-t-il affecté la relation post-indépendance entre la Corée et la Chine ?

Les mouvements d’indépendance coréens s’étendaient à travers diverses idéologies, méthodes et stratégies. Nationalistes, socialistes, communistes, anarchistes et autres militants de l’indépendance luttaient à leur manière pour la libération de la Corée et poursuivaient leurs propres objectifs. Ils différaient quant au type de pays qu’ils voulaient construire après l’indépendance, mais demeuraient unis dans l’objectif de vaincre l’impérialisme japonais et d’obtenir la libération nationale. C’est pourquoi tant de militants indépendantistes coréens ont coopéré avec le Parti communiste chinois. Lorsque la République populaire de Chine émergea en 1949, la Corée du Sud capitaliste (République de Corée) s’aligna diplomatiquement avec Taïwan (République de Chine) et rompit ses liens avec la Chine communiste pendant de nombreuses années, jusqu’à l’établissement de relations diplomatiques officielles en 1992.

Notes

(1) À ce sujet, lire Jean Lévesque, « Staline s’en va-t-à l’Est : la campagne de l’Armée rouge en Extrême-Orient (aout-septembre 1945) », Diplomatie no 135 (septembre-octobre 2025).

(2) Cette expression a également été utilisée pour justifier l’intervention chinoise dans la guerre de Corée, car on craignait que la défaite de la Corée du Nord (les « lèvres ») n’ait des conséquences négatives pour la Chine. Cette expression a également irrité Pyongyang, car elle reléguait la Corée du Nord à une position subordonnée vis-à-vis de la Chine. Mais pour la Chine, la Corée du Nord n’a pas seulement été un tampon et un bouclier contre les forces étrangères hostiles, elle a également été une vulnérabilité (https://​rebrand​.ly/​6​l​o​c​3yt).

Thomas Delage 

Lee Myung-hwa

areion24.news