Dans une enquête exclusive, Radio France Internationale a révélé en fin de semaine que l’Ukraine avait déployé des soldats dans l’ouest de la Libye, pour faire pièce aux positions russes dans le camp adverse du général Khalifa Haftar.
Le 4 mars 2026, Moscou a accusé les Ukrainiens et les renseignements britanniques d’avoir attaqué, depuis les côtes libyennes, un méthanier russe, l’Arctic Metagaz. Ce navire fait partie de la flotte fantôme russe destinée à contourner les sanctions. Chargé de gaz naturel liquéfié, ce méthanier évoluait en pleine mer Méditerranée, vers Port-Saïd en Égypte. Il dérive désormais en Méditerranée orientale, où il se rapproche de Malte, avec sa cargaison de 60 000 tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL).
RFI estime que le vaisseau a bien été victime d’une frappe de drone ukrainienne et ajoute que l’armée ukrainienne a une présence effective en Libye, « précisément dans l’ouest du pays ».
Plus de 200 officiers et experts ukrainiens sur 3 sites
« Selon deux sources libyennes très bien informées, qui nous ont parlé sous couvert d’anonymat, plus de 200 officiers et experts de l’armée ukrainienne sont déployés en Libye, en accord avec le gouvernement de Tripoli dirigé par Abdelhamid Dbeibah », écrit RFI. Les militaires ukrainiens sont présents sur trois sites, précise-t-elle : à Misrata, à Zaouïa et à Tripoli.
« Ils sont basés à l’académie de l’armée de l’air à Misrata. Dans ce vaste lieu cohabitent des forces turques, italiennes et du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom). Un centre de renseignements britanniques y est également installé. »
Ils utilisent une seconde base « entièrement équipée pour le lancement de drones aériens et navals, dans la ville de Zaouïa », à environ 50 kilomètres au nord de la capitale et tout près du complexe pétrolier de Mellitah, l’un des plus grands du pays. Il s’agit d’un terrain« qui leur a été accordé par le gouvernement de Tripoli et qui a un accès direct à la mer. » En octobre et novembre dernier, des travaux y ont été menés pour « fortifier le lieu et l’équiper de pistes et des antennes nécessaires. »
Le troisième site sert à des réunions de coordination entre les éléments ukrainiens et l’armée libyenne. C’est le « siège de la 111e brigade de l’armée, sur la route de l’aéroport de Tripoli. »
Formation en drones et futures ventes d’armes
L’interlocuteur des militaires ukrainiens est Abdul Salam al-Zoubi, le sous-secrétaire du ministère de la Défense (le poste de ministre étant depuis toujours vacant au sein du gouvernement Dbeibah), poursuit RFI.
Selon les sources de la radio, « c’est sur demande officielle de l’attaché militaire ukrainien à Alger, le général Andreï Bayouk, que Tripoli a signé un accord, en octobre dernier, avec un conseiller militaire ukrainien pour avoir une présence en Libye ». En contrepartie, « Tripoli bénéficie de formations administrées aux militaires libyens, notamment pour l’utilisation de drones. » À long terme, l’accord prévoit des ventes d’armes et des investissements ukrainiens dans le secteur du pétrole en Libye.
La Libye autre théâtre d’affrontement entre Moscou et Kiev ?
En octobre 2025, Moscou a accusé officiellement le Premier ministre libyen de soutenir des « groupes ukrainiens » et de leur accorder « des facilités logistiques » avec un « soutien direct » des renseignements britanniques.
Selon les sources de RFI, l’Arctic Metagaz « aurait été visé par un drone naval autonome de surface du genre Magura V5, fabriqué par l’Ukraine et déjà utilisé en Mer Noire.« « Ce drone lancé depuis la base de Mellitah, où se trouvent des militaires ukrainiens, touche essentiellement la salle de moteurs qui se remplissent rapidement d’eau, ce qui bloque le bateau. »
Face au risque majeur de pollution des côtes libyennes, des responsables politiques ont dénoncé l’atteinte à la souveraineté du pays « livré aux forces étrangères » et une guerre par procuration entre Moscou et Kiev. Et RFI de rappeler l’attaque contre un pétrolier de la flotte fantôme russe, le pétrolier Qendil, dans les eaux neutres de la Méditerranée, imputée, le 19 décembre dernier, par l’AFP à l’Ukraine, à travers une source au sein des services de sécurité ukrainiens (SBU). Le vaisseau avait été touché alors qu’il naviguait entre la Grèce et la Libye, à 250 km des côtes libyennes, par un drone tiré à partir de Misrata. L’Ukraine a utilisé de tels drones marins en mer Noire.
Kiev veut renforcer sa présence en Afrique
La présence russe en Libye remonte à 2016. Moscou soutient le régime du général Haftar et utilise ses ports pour débarquer hommes et matériels à destination du Sahel. L’armée russe est impliquée aux côtés des régimes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso, qu’elle appuie dans leur lutte contre les groupes djihadistes et séparatistes touareg (au Mali) et qu’elle protège contre de possibles menaces occidentales, en particulier françaises.
Tout récemment, l’Agence de presse ukrainienne en arabe a annoncé que Kiev « cherchait à élaborer une stratégie visant à renforcer sa présence en Afrique et à étendre la coopération avec ces pays. » Selon ce site gouvernemental spécialisé, « une réunion dirigée par Kyrylo Boudanov, chef de l’administration présidentielle ukrainienne, a eu lieu dans ce but ». Plusieurs responsables de haut niveau diplomatique et du renseignement y ont participé, en présence d’experts en Afrique, pour accroître cette « coopération spécifique », tant en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne.
Après la bataille de Tinzaouaten, qui s’était soldée, le 27 juillet 2024, par une victoire des assaillants indépendantistes (plusieurs dizaines de mercenaires russes de Wagner tués et deux prisonniers, à côté de dizaines de soldats maliens tués et faits prisonniers), l’Ukraine avait revendiqué un rôle dans cette opération. On sait que des pilotes touareg de drones ont été formés en Ukraine et même au Mali.