mercredi 11 mars 2026

Moyen Orient : Arabie Saoudite

 

C’est acté : le 11 décembre 2024, la Fédération internationale de football association (FIFA) a attribué l’organisation du Mondial 2034 à l’Arabie saoudite. Faute de candidature concurrente, il n’y avait aucun suspense, mais cette décision est critiquée par de nombreuses ONG, qui rappellent le précédent qatari de 2022 : fortes chaleurs en été (donc un déplacement de la compétition en hiver ?), manque d’infrastructures, atteintes aux Droits de l’homme… Pour Riyad, le ballon rond sert les ambitions de son dirigeant de facto, ­Mohamed ben Salman, décidé à mettre en œuvre la « Vision 2030 ».

Dans cinq ans, le rêve de MBS – tel que l’on nomme dans les médias le prince héritier et homme fort du régime – d’une Arabie saoudite sortie du « tout pétrole » est censé se réaliser. Obtenir la Coupe du monde de football en 2034 s’inscrit dans une diplomatie de soft power destinée à « normaliser » sur la scène internationale un royaume critiqué pour son autoritarisme. Le pays accueillera aussi, entre autres, les Jeux asiatiques d’hiver en 2029 et l’Exposition universelle en 2030, et multiplie les campagnes touristiques pour se présenter comme une destination « normale », alors qu’il a longtemps été fermé à toute personne non musulmane. À l’échelle intérieure, l’hiver 2024-2025 a été marqué par la libération d’une vingtaine de prisonniers de conscience, comme Salma al-Chehab, dont la condamnation en août 2022 à trente-quatre ans de prison pour avoir partagé sur ses réseaux des messages en faveur des femmes avait choqué l’Occident. Pour MBS, l’idée est claire : afin de réaliser la « Vision 2030 », il faut des investissements étrangers ; et pour cela, rien ne doit nuire à la réputation de l’Arabie saoudite.

Renforcement autoritaire

De là à dire que le régime « s’assouplit »… Les défenseurs des Droits de l’homme et les dissidents en exil sont méfiants et refusent de rentrer en Arabie saoudite, malgré l’appel lancé par les autorités en mars 2025, en précisant que s’ils n’étaient coupables d’aucune infraction pénale, il n’y aurait pas de représailles. Or de nombreux prisonniers libérés restent interdits de quitter le territoire, et leurs familles sont surveillées. Ce dégel voulu par le pouvoir ne doit pas être interprété comme une libération de la parole, bien au contraire. Prince héritier depuis 2017, MBS a réduit au silence toute contestation, y compris dans les hautes sphères économiques et politiques, et estime désormais que son pouvoir est établi, respecté, avec une opposition mineure. Rappelons que l’Arabie saoudite figure parmi les États comptant le plus de personnes condamnées à mort par an : en 2024, au moins 345 ont été exécutées, un record depuis la fondation du royaume en 1932.

Dans le contexte de la guerre à Gaza et de ses répercussions régionales, Riyad joue de cette stabilité intérieure pour s’affirmer sur la scène mondiale. Ainsi, en janvier 2025, MBS s’est réjoui du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les deux hommes étant proches depuis 2017. Hormis sa présence aux funérailles du pape François à Rome en avril 2025, le royaume saoudien a été la première destination officielle du président des États-Unis à l’étranger lors de sa tournée dans le Golfe en mai. MBS a même annoncé 600 milliards de dollars d’investissements dans des projets américains, notamment dans l’intelligence artificielle, et l’édification d’une Trump Tower est à l’étude à Djeddah.


La « ligne rouge » palestinienne

Avec une Turquie en froid avec Washington et un Iran acculé (affaiblissement de l’« axe de la résistance », crise économique, contestation interne), Riyad est un acteur diplomatique régional majeur. MBS parle avec tout le monde : en décembre 2024, il a reçu Emmanuel Macron, puis, en février 2025, le ministre des Affaires étrangères de Vladimir ­Poutine, Sergueï Lavrov, avant d’accueillir, le mois suivant, le président ukrainien, ­Volodymyr Zelensky. En occupant la place de médiateur, le royaume arriverait presque à faire oublier ses responsabilités dans la guerre au ­Yémen, d’autant qu’il est une pièce importante dans le dialogue entre Washington et Téhéran sur le nucléaire et le conflit de juin 2025 lancé par les Israéliens.

Pour autant, Mohamed ben Salman n’est pas prêt à jouer l’« homme de Trump » sur tous les aspects. Gardienne des Lieux saints de l’islam et forte d’une société propalestinienne, l’Arabie saoudite se montre réservée (c’est un euphémisme) face au soutien inconditionnel des États-Unis à Israël dans la destruction de la bande de Gaza. Elle a refusé tout déplacement de population et tout projet d’invasion israélienne en vue de construire une « riviera du Moyen-Orient », se joignant au plan adopté par la Ligue arabe en mars 2025, qui rappelle la nécessité de créer un État palestinien. Un MBS dont le pays reste dépendant aux hydrocarbures et fait face à des difficultés économiques (les coûts de la « Vision 2030 » dépassent les prévisions) ne saurait convaincre son père, le roi Salman – sur le trône depuis 2015, il fêtera ses 90 ans cette année, alimentant des débats autour de la ­succession –, de signer les « accords ­d’Abraham ». 


Guillaume Fourmont

areion24.news