L’élargissement de la guerre en Iran aux monarchies du Golfe et au détroit d’Ormuz met l’Asie en première ligne. Elle est de loin la première destination des exportations de pétrole brut, de GNL et de produits pétroliers transitant par le détroit. Pour le continent asiatique, la crise énergétique actuelle n’est pas qu’une affaire de prix. L’arrêt des approvisionnements met en danger certaines économies de la région. Vu d’Asie, le blocage du détroit ne peut pas durer.
« Le passage à travers le détroit d’Ormuz n’est pas autorisé. » Cette déclaration des gardiens de la révolution iraniens a été diffusée sur les canaux de communication radio maritimes dès le 28 février, premier jour de l’attaque israélo-américaine sur l’Iran. Depuis cette annonce, 18 navires ont été attaqués dans le détroit, incluant des pétroliers, des porte-conteneurs et des remorqueurs. SI l’on met de côté les navires transportant le pétrole iranien, qui semblent continuer à charger à partir de l’île de Kharg, et à emprunter le détroit, l’arrêt de la circulation des navires est pratiquement total, les passages journaliers étant passés de 150 à une dizaine. Seuls quelques navires battant pavillon chinois ont pu franchir le détroit, et deux navires transportant du gaz de pétrole liquéfié (GPL) ont pu se diriger vers l’Inde le 13 mars. Certains navires enregistrés sous des pavillons « neutres » comme Panama ou les Îles Marshall ont modifié leur signature électronique pour se déclarer « chinois ou de propriété chinoise » pour franchir le détroit. Ces exceptions restent très limitées par rapport au trafic antérieur.
L’Asie au cœur de la tourmente énergétique
Le détroit d’Ormuz était, selon l’Agence Internationale de l’Energie, le point de passage de 20% des ventes mondiales de pétrole et produits pétroliers (soit environ 20 millions de barils/jour) en 2025.
Le continent asiatique représente 84% des exportations de pétrole brut transitant par le détroit d’Ormuz, les quatre principaux acheteurs asiatiques étant la Chine, l’Inde, la Corée et le Japon. SI l’on ajoute les produits pétroliers, cette proportion passe à 87%.
Les proportions sont similaires pour le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), le Qatar représentant une large majorité des exportations de GNL des pays du Golfe. L’Asie totalise 77% des exportations de GNL du Qatar. Après le trio Chine, Inde et Corée, c’est le Pakistan qui est le quatrième client asiatique du Qatar devant le Japon.
Une dépendance globalement très forte pour le pétrole
Si l’on se place du point de vue des pays importateurs, les niveaux de dépendance pour le pétrole brut sont globalement très élevés. Le Japon détient la palme de la dépendance, puisque sa consommation intérieure de pétrole brut est basée à 100% sur l’importation, et que 95% des importations viennent du Moyen Orient, dont 70% par le détroit d’Ormuz. La Corée vient en second avec 70% de ses importations de pétrole brut en provenance du Moyen Orient. L’Inde a réduit sa dépendance à 58% récemment grâce à la montée en puissance rapide de ses importations en provenance de Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Cette « filière russe » a fait l’objet de sanctions commerciales par les États-Unis, qui viennent d’être levées pour un mois. La Chine est dépendante du Moyen Orient pour à un peu plus de 50%. Elle est aussi de loin le premier client de l’Iran qui représentait 11% de ses importations de pétrole brut en 2025.La Chine représente pour sa part 80% des exportations iraniennes, qui sont soumises à des sanctions américaines et internationales renforcées depuis 2018.
Dans le reste de l’Asie, certains pays sont également très dépendants du Moyen Orient pour leur approvisionnement en pétrole brut, comme les Philippines (98%), Taïwan (70%), Singapour (plus de 70%) ou la Thaïlande (plus de 50%).
Un approvisionnement en GNL beaucoup plus diversifié
Le panorama des approvisionnements asiatiques en matière de GNL est très différent. La palme de la dépendance revient cette fois-ci au Pakistan, qui importe 88 % de son GNL du Qatar, suivi par le Bangladesh à 70%. L’Inde a également un niveau de dépendance élevé (57%) en dépit de ses achats croissants en provenance des États-Unis et de différents pays d’Afrique. Les autres pays de la région s’approvisionnent majoritairement en Asie-Pacifique.
Le Japon a un approvisionnement en GNL particulièrement diversifié, ses principaux fournisseurs étant l’Australie, l’Asie du Sud-Est, les États-Unis et… la Russie, à partir notamment de l’île de Sakhalin. La Chine affiche un niveau de dépendance de 25%, comparable à celui de la Corée. Elle a un partenariat ancien avec le Qatar, qui représente un quart de ses achats, mais elle entretient également des relations bien établies avec l’Australie et le Russie, qui sont respectivement ses premiers et troisièmes fournisseurs.
Le choc provoqué par la guerre sur les flux de GNL a été violent et immédiat, le Qatar ayant cessé de produire et d’exporter son GNL à partir du 4 mars. Il faudra des semaines pour relancer ces exportations lorsque surviendra l’arrêt des hostilités. Les sources alternatives dans le monde ne permettraient de compenser qu’un tiers des volumes perdus selon l’agence Kpler (spécialisée dans l’analyse des matières premières).
Les réserves stratégiques sont très inégales
Les pays développés d’Asie et la Chine disposent de réserves stratégiques de pétrole brut supérieures aux normes de l’Agence Internationale de l’Energie. Le Japon possède les réserves les plus importantes, estimées aujourd’hui à 254 jours de consommation. Il a déjà décidé de libérer 80 millions de barils de pétrole sur le marché, soit l’équivalent de 45 jours de consommation. La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l’agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Les réserves dont dispose la Corée sont équivalentes à celles de la Chine en jours de consommation.
La situation de l’Asie du Sud-Est et de l’Asie du Sud est beaucoup plus tendue. Les réserves dont dispose l’Inde représentent environ 70 jours de consommation tandis que celles des différents pays d’Asie du Sud-Est se situent entre 30 et 60 jours.
S’agissant du GNL, le Pakistan et le Bangladesh se trouvent dans une situation catastrophique, avec un niveau de dépendance très élevé et des réserves limitées à 2-3 semaines de consommation. Pour Kpler, ces deux pays vont devoir consentir une réduction brutale de leur consommation et les rationnements ont déjà commencé.
Des conséquences économiques multiples
L’Asie du Sud est confrontée à des ruptures physiques d’approvisionnement qui touchent aussi les fertilisants et le gaz de pétrole liquéfié (butane et propane). Le Nikkei Weekly signale une série de chocs concernant l’Inde. Par exemple le risque d’un arrêt à bref délai de centaines d’usines de céramique en Inde si l’approvisionnement en propane n’est pas rétabli. La restauration, dont les cuisines fonctionnent au butane ou au propane, est menacée dans les grandes villes. Près de 20% des hôtels et restaurants ont déjà fermé leurs portes à Bombay. Les exportations indiennes de riz vers le Moyen Orient sont au point mort et les stocks s’entassent dans les ports indiens.
Le Bangladesh a fermé temporairement ses universités par anticipation sur une période de congés et le rationnement de l’essence s’organise. Le Pakistan impose également des fermetures d’écoles et des journées de télétravail dans les services. Les fonctionnaires se rendent désormais au bureau un jour sur deux par rotations. Les transferts de fonds des migrants pakistanais représentent 8% du PIB du pays. La moitié provient du Moyen Orient et se trouve désormais à risque.
Selon Chatam House, le secteur des semiconducteurs, déterminant pour les économies asiatiques, peut être touché à bref délai par des pénuries d’hélium, un gaz dont le Qatar assure 40% de l’approvisionnement mondial.
Sur le plan des prix, l’effet inflationniste de la hausse des prix du pétrole, du gaz et des produits pétroliers touche toute la planète, avec un impact plus fort sur les économies asiatiques compte tenu de leur niveau de dépendance énergétique. Le problème est moindre pour la Chine. L’économie chinoise est actuellement en déflation et elle peut s’accommoder d’un certain retour de l’inflation. Il est en revanche préoccupant ailleurs. L’emballement des prix est un risque aigu pour le Pakistan et sérieux pour l’Inde.
Il n’y a pas d’alternative crédible à un cessez le feu
Depuis l’annonce du blocage du détroit par l’Iran, une course de vitesse est engagée pour trouver des solutions, mais aucune ne paraît convaincante. L’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis disposent de deux oléoducs destinés respectivement au port de Yanbu en Mer Rouge et au port de Fujairah dans le golfe d’Oman. Mais l’augmentation du transit par ces deux oléoducs se heurte à un potentiel limité, estimé à un maximum de 2 millions de barils/jour, soit moins de 20% des pertes d’exportation enregistrées actuellement. Par ailleurs, ni les oléoducs ni les deux ports ne sont à l’abri des attaques par l’Iran ou par les milices chiites qui lui sont liées. N’oublions pas que les Houthis du Yémen, traditionnels alliés de l’Iran, ne sont pas encore entrés en guerre.
Donald Trump multiplie les promesses d’une protection du trafic dans le détroit par les forces maritimes américaines et alliées. Il rapatrie des forces supplémentaires du Japon (2 500 Marines et plusieurs navires) et menace ses alliés européens, japonais et coréens s’ils ne coopèrent pas pour sécuriser collectivement le détroit. Mais tous les experts militaires indépendants jugent l’entreprise extrêmement coûteuse et hasardeuse. Michael Clarke, ancien Directeur Général du Royal United Services Institute de Londres et analyste militaire pour Sky news, estime qu’ « il n’y aura jamais assez de navires de guerre pour accompagner l’ensemble des pétroliers qui transitent habituellement par un tel passage difficile » (avec deux canaux de circulation étroits de chacun 1,5 km de large et 160 km de long). La compagnie d’assurance Lloyd’s List estime que, même avec des escortes militaires, on ne pourra pas protéger plus de 10% des volumes de trafic perdus
L’armée iranienne dispose d’un arsenal diversifié incluant des drones aériens et sous-marins, des milliers de mines de différents types, des sous-marins et des dispositifs de brouillage GPS. Une partie de cet arsenal a été détruite mais une partie reste opérationnelle et les armes les moins coûteuses peuvent aussi être fabriquées rapidement, comme ont su le faire les soldats ukrainiens avec les drones.
Farzin Nadimi, un spécialiste des forces navales iraniennes cité par le Financial Times, estime « pratiquement certaine » l’hypothèse selon laquelle l’Iran aurait déjà disposé un certain nombre de mines sur les fonds marins du détroit, avec des dispositifs de déclenchement par câble ou par acoustique qui ne demandent qu’à être activés. Le déminage est une activité beaucoup plus longue et coûteuse que le minage, qui est l’une des « armes du pauvre » dans cette guerre asymétrique. Mais le minage ne peut pas non plus être utilisé sans retenue par l’Iran, au risque de rendre le détroit impraticable pendant des mois, de bloquer toutes les exportations de pétrole du pays et de s’aliéner les quelques alliés ou partenaires qui lui restent, en particulier la Chine. On peut donc parier sur un éventuel usage ponctuel, destiné à frapper les esprits, plutôt que sur une offensive généralisée.
L’économie iranienne ne peut pas résister indéfiniment à l’offensive des États-Unis et d’Israël. Le pouvoir en place déclare disposer de 45 jours de réserves de nourriture pour la population. Que se passera-t-il après ? Le pétrole représente 40% des ressources budgétaires du pays. Si l’Iran se lance dans une vraie politique de minage du détroit, les installations pétrolières de l’île de Kharg, jusqu’à présent épargnées par l’aviation américaine et israélienne, pourraient facilement être détruites, ce qui achèverait de mettre l’économie iranienne à genoux.
Les pays asiatiques ne veulent pas contribuer à l’exercice hasardeux de sécurisation militaire du détroit exigé par Donald Trump. Ses alliés japonais et coréen ont de bonnes chances de traîner des pieds. Ils vont en revanche exercer une pression maximale sur la Maison Blanche pour obtenir l’arrêt des hostilités à bref délai. La vision japonaise a été résumée le 12 mars dans un éditorial collectif du Japan Times : « En bref, la confusion prévaut. Les Américains ont été aveuglés par cette guerre et ils luttent pour faire face à son impact… Ce n’est absolument pas une façon de mener une guerre, de gérer des alliances ou de conserver la paix dans une région vitale. »
Hubert Testard


