jeudi 19 février 2026

Syrie : quelle justice pour les victimes d’Al-Assad ?

 

Après la prise de Damas par les rebelles et la fuite de Bachar al-Assad en Russie le 8 décembre 2024, la découverte de charniers, de prisons politiques et de centres de torture a révélé aux yeux du monde l’ampleur de la machine répressive sur laquelle reposait son régime et celui de son père, Hafez al-Assad (1930-2000), depuis 1970. Face à une telle barbarie, rendre justice aux proches des victimes s’impose comme un processus indispensable, mais long et complexe.

Hafez al-Assad a instauré un système totalitaire organisé autour d’un parti unique, le Baas, réprimant toute opposition. En 1982, à la suite d’un début d’insurrection lancé par les Frères musulmans à Hama, le dictateur fit intervenir l’armée pour écraser ce soulèvement, causant la mort de dizaines de milliers de civils. Après cet événement, qui a marqué la mémoire collective syrienne, le régime assura son maintien en imposant la peur. Il s’appuyait pour cela sur des services de renseignement structurés autour d’un réseau d’informateurs présents sur l’ensemble du territoire et omniprésents dans la vie quotidienne des habitants. Le pouvoir utilisait également des hommes de main (chabihas) pour accomplir ses basses œuvres : arrestations, disparitions forcées, pillages… Selon Amnesty International, entre 1980 et 2000, quelque 17 000 personnes ont disparu après avoir été incarcérées dans les prisons du régime. Lorsqu’il accéda au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad perpétua ces pratiques, avant d’y recourir de façon exponentielle à partir de 2011.

Systématisation de la torture

D’après le Réseau syrien pour les Droits de l’homme (SNHR), entre mars 2011 et juin 2025, au moins 181 244 individus, dont 5 332 enfants, ont été arrêtés de façon arbitraire par les différents acteurs impliqués dans la guerre civile en Syrie. Il convient d’ajouter à ce funeste décompte 45 342 personnes mortes sous la torture. Sur ce total, 45 032 décès (soit 99,3 %) sont imputables aux forces du régime déchu. Les investigations conduites par cette ONG fondée en juin 2011 ont permis d’identifier plus de 70 méthodes de torture différentes, parmi lesquelles des brûlures par eau bouillante, des privations de nourriture, des violences psychologiques et physiques, des travaux forcés, ou encore l’isolement simultané de deux personnes dans des cellules d’un mètre carré.

Depuis le début du mouvement insurrectionnel en 2011 et jusqu’à la chute du régime en décembre 2024, la prison de Saydnaya a été utilisée par les autorités comme un camp d’extermination. Implantée sur un promontoire à une trentaine de kilomètres au nord de Damas, elle incarnait la cruauté du régime dans l’esprit du peuple syrien. Inauguré en 1987, cet établissement disposait d’une capacité maximale de 5 000 prisonniers. Mais, durant le conflit, le régime y a enfermé jusqu’à 20 000 personnes à la fois : de 2011 à 2018, 35 000 détenus y auraient été torturés à mort ou exécutés.

Les recherches du SNHR ont permis de lister une cinquantaine de sites à travers toute la Syrie où étaient envoyés les opposants. Aux côtés de la prison de Saydnaya, celles de ­Tadmor (à Palmyre) et de Qaboun (à Damas) faisaient partie des principaux centres d’internement du pays. Dans le camp militaire de Mezzeh, près de Damas, plus de 1 000 personnes seraient mortes durant leur incarcération ; sept fosses communes ont également été localisées. Les enquêtes se multiplient pour identifier les charniers sur le reste du territoire syrien, notamment dans les zones reprises par les rebelles en novembre et décembre 2024. Il pourrait y en avoir plus de 70. L’une des plus importantes fosses communes est celle d’Al-Qutayfah. Située au nord de Damas, les ossements de 100 000 disparus y ont été découverts mi-­décembre 2024. Les corps enterrés provenaient majoritairement des hôpitaux militaires de Mezzeh, de Harasta et de Tichrine (près de Damas), et de Homs, utilisés comme des « centres de collecte et d’enregistrement » des cadavres issus généralement des quelque 90 lieux d’incarcération du pays.

Justice transitionnelle

En 2014, le rapport « César » – du pseudonyme d’un défecteur de l’armée syrienne chargé de photographier les corps de victimes du régime – avait permis de réunir 55 000 clichés de 11 000 personnes mortes entre 2011 et 2013 dans des centres de rétention. Depuis le début du soulèvement en 2011, plusieurs ONG ont collecté des documents officiels et des témoignages d’exactions commises par les autorités, notamment auprès de rescapés installés à l’étranger. Cela a conduit l’ONU à centraliser dès 2016 les pièces susceptibles d’alimenter les procédures ouvertes au niveau national à l’encontre de responsables syriens jugés sur le sol européen. Ainsi, en 2022, un ancien haut gradé du renseignement syrien, Anwar Raslan, a été condamné par un tribunal allemand pour crimes contre l’humanité.

Avec la perte du pouvoir par le clan Al-­Assad, un nouveau champ d’action s’ouvre aux enquêteurs, qui ont désormais la possibilité d’accéder à ces lieux de torture et aux documents compilés par le régime déchu. Le gouvernement de transition détient en ce sens une position centrale dans la mise en place d’un processus de justice transitionnelle. Son chef, Ahmed al-Charaa, affirme qu’aucune amnistie ne sera accordée aux tortionnaires. Si la tâche s’avère complexe, rendre justice aux victimes du régime Al-Assad – Bachar étant protégé par le Kremlin – apparaît comme un processus indispensable afin d’envisager une paix durable et un début de réconciliation nationale en Syrie. 

Géographie de la barbarie



Laura Margueritte

David Lagarde

areion24.news