jeudi 19 février 2026

Pékin fait monter les enchères sur Taïwan avant la visite de Donald Trump

 

La Chine fait monter les enchères avec pour thème central la fin du soutien américain à Taïwan à l’approche de la visite officielle prévue début avril en Chine de Donald Trump. De son côté l’administration américaine poursuit activement ses livraisons d’armes à l’île rebelle tout en s’en prenant ouvertement à des pays clé de la sphère d’influence chinoise, une évolution géopolitique de nature à inquiéter Pékin.

Pour la première fois publiquement depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche il y a un peu plus d’un an, le président Xi Jinping lui a personnellement et publiquement conseillé mercredi 4 février de « faire preuve de prudence » dans l’aide militaire américaine apportée à Taïwan, lors d’un échange téléphonique en février 2026. On ne connaît pas la réponse de l’intéressé, très discret sur ses intentions sur ce dossier le plus explosif entre Pékin et Washington.

Lors d’une conversation téléphonique dont ont rendu compte les médias d’État chinois, le dirigeant chinois a qualifié Taïwan de « question la plus importante » dans les relations sino-américaines. « Les États-Unis doivent traiter avec prudence la question de la vente d’armes à Taïwan, » a-t-il averti, ajoutant qu’il accordait une « grande importance » aux relations avec Washington et espérait que les deux parties trouveraient des moyens de résoudre leurs différends.

De son côté, le 47è président américain a qualifié l’appel d’« excellent » et de « long et approfondi. » Soulignant dans une déclaration publiée sur son compte Truth Social qu’il attendait son voyage en Chine « avec beaucoup d’impatience, » il a ajouté : « les relations avec la Chine, et mes relations personnelles avec le président Xi, sont extrêmement bonnes, et nous réalisons tous deux à quel point il est important de les maintenir ainsi. »

Donald Trump a précisé qu’il avait discuté avec son homologue chinois d’achats à venir par la Chine de soja, de pétrole et de gaz américains, de la guerre menée par la Russie en Ukraine et de la situation actuelle en Iran.

Nous n’en saurons pas plus sur les intentions de Donald Trump à propos de Taïwan. Sinon tout de même que son administration a récemment donné un gage de son soutien avec l’annonce en décembre d’un contrat de livraisons d’armes d’une valeur record de 11,1 milliards de dollars portant sur la livraison de lance-roquettes avancés, de chars et de missiles. Pékin avait, comme à l’accoutumée, protesté avec véhémence, déclarant que cette « tentative de soutenir l’indépendance [de Taïwan] ne ferait qu’accélérer la progression vers une situation dangereuse et violente dans le détroit de Taïwan. »

Le lendemain de l’échange téléphonique, le président taïwanais Lai Ching-te avait quant à lui déclaré aux journalistes que les relations avec les États-Unis restaient « solides comme le roc » et que « tous les projets de coopération en cours se poursuivaient. »

Un contexte géopolitique changeant au désavantage de la Chine

Mais à quelque deux mois de cette visite officielle et avec les semaines qui passent, le contexte géopolitique est en train de profondément changer et ce plutôt au désavantage de la Chine, avec en outre en coulisse des discussions entre Washington et Taipei de nature à inquiéter les stratèges à Pékin, constatent les analystes.

Le triomphe électoral remporté par la Première ministre japonaise Sanae Takaichi – connue pour ses positions critiques à l’égard du voisin chinois – lors des législatives anticipées du 8 février, restera dans l’histoire comme l’illustration d’un échec cuisant des tentatives de Pékin visant à l’isoler pour la « punir » après ses déclarations en novembre, lorsqu’elle avait laissé entendre que le Japon pourrait recourir à la force armée en cas d’invasion de Taïwan par la Chine.

Loin de l’affaiblir, les sanctions commerciales et les menaces proférées par Pékin après ses propos ont de toute évidence largement contribué à sa victoire, lui donnant l’image d’une femme forte qui non seulement a refusé de retirer ses déclarations sous la pression chinoise mais s’est montrée en mesure de redonner au Japon l’image d’un pays plus sûr de lui et désireux de retrouver sa place en Asie.

Le Parti libéral-démocrate (PLD) qu’elle conduit a remporté 316 des 465 sièges de la Chambre basse, son meilleur score depuis sa création en 1955. Cette victoire écrasante confère à la première femme à la tête d’un gouvernement japonais une autorité inédite et la Chine se retrouve désormais avec sur son flanc oriental un pays qui, montrant un exemple de résistance à la Chine, pourrait donner des idées à d’autres pays de la région.

Après le Venezuela, Panama, l’Iran ?

En Amérique latine, les déconvenues pour l’influence chinoise se multiplient. La capture par les États-Unis du président Nicolás Maduro samedi 3 janvier a porté un premier coup dur à la Chine, pour qui le Venezuela était un partenaire majeur en Amérique latine. Elle y avait investi plus de 100 milliards de dollars qu’elle n’est pas sûr de retrouver.

Manifestement la Chine ne savait rien jusqu’au dernier moment de ce coup de force de l’administration Trump, une réalité qui, selon plusieurs analystes et experts, est d’autant plus gênante qu’elle semble trahir l’inefficacité des installations de détection électronique et des radars sophistiqués que Pékin avait installés au Venezuela d’où Pékin souhaitait espionner les États-Unis dont les côtes ne sont qu’à quelque 2 000 kilomètres.

Le 29 janvier, nouveau coup dur lorsque la Chine s’est retrouvée de facto écartée de la gestion du Canal de Panama du fait d’un verdict rendu par les 9 juges de la Cour Suprême du Panama qui, au terme d’une saga de plus d’un an, ont jugé inconstitutionnel le contrat existant de concession des ports de Balboa et Cristobal signé avec l’entreprise Panama Ports Company, filiale de la société Hongkongaise CK Hutchison. Pékin a protesté bruyamment mais n’a, pour le moment, d’autre choix que de rester spectatrice d’une décision qui ne manquera pas de satisfaire Donald Trump qui en avait fait une affaire personnelle.

Désormais, en Amérique latine, c’est au tour de Cuba, autre régime communiste qui a les faveurs de Pékin, d’être semble-t-il dans la ligne de mire de Donald Trump.

Autre sujet d’inquiétude pour Pékin : l’Iran, un pays clé pour les fournitures en hydrocarbures du pays. Là encore, la Chine est impuissante face à la perspective d’une possible opération militaire américaine d’envergure contre le régime des mollahs, Donald Trump ayant déclaré vendredi 13 février qu’un changement de régime à Téhéran « serait la meilleure chose qui puisse arriver. »

En janvier, le président américain avait brandi la menace d’une intervention militaire en Iran face à la terrible répression des manifestations qui, selon les ONG de défense des droits humains, a fait des milliers, voire des dizaines de milliers de morts.

Des négociations improbables entre l’Iran et les États-Unis se poursuivent pour un accord sur le nucléaire iranien tandis que l’Amérique déploie des forces militaires impressionnantes dans le Golfe. Après l’envoi du porte-avions Abraham-Lincoln et de son escorte en janvier, un deuxième porte-avions, le Gerald Ford, le plus grand du monde, doit bientôt le rejoindre.

Les bombardements massifs de sites nucléaires iraniens en juin 2025 par les États-Unis avaient eux aussi pris la Chine par surprise, tant pour leur degré de préparation que par leur soudaineté et leur ampleur. Un renversement du pouvoir en place à Téhéran serait une très mauvaise nouvelle pour Pékin dont l’influence dans le Golfe serait brutalement privée d’un pays « allié » déterminant, tandis que le Golfe représente en outre plus de la moitié de ses livraisons en pétrole.

Washington joue l’apaisement avec l’Europe à la conférence de Munich

La Conférence annuelle sur la Sécurité de Munich a donné l’occasion aux États-Unis de jouer l’apaisement avec l’Europe après des mois de grave crise dans les relations transatlantiques qui se sont détériorées au point d’annoncer la fin de l’alliance américano-européenne et qui avaient tout lieu de réjouir les stratèges à Pékin.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a réaffirmé samedi 14 février l’engagement des États-Unis envers l’Europe et appelé à une « restauration » de l’ordre mondial dont le chancelier allemand Friedrich Merz avait précisément annoncé l’acte de décès la veille. Les propos du chef de la diplomatie américaine ont offert un contraste saisissant avec le discours incendiaire prononcé par le vice-président JD Vance lors de la même assemblée l’année dernière.

« Nous savons que le destin de l’Europe restera lié avec le nôtre, » a-t-il déclaré, proposant une action collective « guidé[e] par la vision d’un avenir aussi fier, souverain et vital que le passé de notre civilisation, » là où JD Vance avait parlé d’« effacement civilisationnel » de l’Europe un an plus tôt. Les États-Unis et l’Europe sont « faits pour être ensemble, » a encore insisté Marco Rubio.

Cette volonté américaine d’apaisement manifesté à Munich ne saurait toutefois effacer les craintes que suscite en Europe l’imprévisibilité de la politique menée par Donald Trump et ses conséquences sur la solidité de l’alliance entre l’Europe et les États-Unis. Mais cette imprévisibilité est tout autant source d’inquiétude à Pékin où le régime communiste a traditionnellement le plus grand mal à gérer des situations non-anticipées.

D’autre part, si des interrogations subsistent sur la volonté de Donald Trump de défendre Taïwan en cas de conflit militaire déclenché par Pékin, son relatif silence ne signifie pas pour autant un désintérêt de son administration pour Taïwan et son avenir.

Un nouveau programme de livraisons d’armes américaines pour Taïwan ?

Dans son édition du 6 février, le Financial Times affirme que les États-Unis préparent une nouvelle vente d’armes à Taïwan de plus grande envergure encore que celle annoncée en décembre allant jusqu’à 20 milliards de dollars, qui comprend notamment des batteries de missiles anti-missiles Patriot, des systèmes de missiles sol-air avancés NASAMS et deux autres systèmes d’armes.

Citant huit personnes proches du dossier, le quotidien des affaires britanniques généralement bien informé sur la Chine et Taïwan précise que l’administration Trump est en train de mettre au point ce mégaprojet qui comprend un ensemble de quatre systèmes de défense.

Ce projet a d’ores et déjà suscité des réactions irritées à Pékin qui a fait savoir que ce programme pourrait compromettre la visite en Chine de Donald Trump, selon le journal. D’où peut-être la déclaration publique de Xi Jinping.

« La Chine a toujours cherché à dissuader les États-Unis de prendre des mesures auxquelles elle s’oppose, telles que la vente d’armes à Taïwan, à l’approche des réunions présidentielles, » souligne Ryan Hass, expert de la Chine à la Brookings Institution, cité par le Financial Times. « Ce n’est pas nouveau, mais la franchise et le caractère public de l’avertissement sont remarquables, » explique-t-il.

Pour Bonnie Glaser, experte de Taïwan au German Marshall Fund, la combinaison des deux programmes de ventes d’armes à Taïwan « démontre clairement le soutien ferme de l’administration Trump et sa volonté de risquer la colère de la Chine, ainsi que la détermination de l’administration Lai à défendre Taïwan. »

Mais dimanche 15 février, le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi a semblé faire écho à ce nouveau projet lorsque, en marge de la conférence de Munich, il a mis en garde les États-Unis contre toute tentative de « comploter » autour de Taïwan, estimant qu’une telle démarche conduirait « très probablement à une confrontation » entre Pékin et Washington.

Mardi 17, c’est au tour de Donald Trump de s’exprimer sur la possibilité de nouvelles livraisons d’armes à Taïwan. « Je lui en parle. Nous avons eu une bonne conversation [avec Xi Jinping] et nous allons prendre une décision très bientôt, » a-t-il dit à bord de son avion Air Force One.

En vertu du Taiwan Relations Act adopté par le Congrès américain en 1979 lorsque Washington avait établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine, les États-Unis sont tenus de vendre des armes à Taïwan pour assurer sa propre défense. Les États-Unis sont aujourd’hui de très loin le principal fournisseur d’armes de Taïwan.

Ajoutons l’initiative de la CIA de publier sur sa chaîne YouTube une vidéo en chinois pour recruter des espions au sein de l’armée chinoise, aussi saugrenue qu’elle puisse paraître, ne manquera pas de représenter un élément supplémentaire de friction entre Pékin et Washington.

Cette vidéo publiée jeudi 12 février cible des officiers de l’Armée populaire de libération, dans le cadre d’une campagne assumée de recrutement d’espions. La séquence met en scène un officier fictif présenté comme désillusionné, qui décide de contacter les services de renseignement américains. Il y affirme que « la seule chose que les dirigeants [chinois] protègent, ce sont leurs propres intérêts » et que « leur pouvoir repose sur d’innombrables mensonges. »

La vidéo présente l’officier en famille à son domicile, puis traversant en voiture un poste de contrôle avant de s’installer devant un ordinateur portable. « Choisir cette voie est ma manière de me battre pour ma famille et mon pays, » déclare-t-il en tapant sur son clavier. Le texte en chinois qui accompagne les images appelle explicitement à transmettre des informations sur les dirigeants et haut gradés chinois, ainsi que sur des secteurs jugés sensibles.

Cette vidéo, qui est loin d’être la première émanant de la CIA visant à recruter des informateurs en Chine, prend une dimension tragique lorsque l’on sait à quel point ces méthodes se sont révélées infructueuses, menant le plus souvent à des d’arrestations et des exécutions ces dernières années dans un pays où la surveillance est extrêmement sophistiquée.

Le lendemain même, Li Jian, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, déclarait que « la Chine prendra toutes les mesures nécessaires afin de contrer fermement les infiltrations et la déstabilisation menées depuis l’étranger par les forces anti-chinoises, et pour défendre résolument sa souveraineté, sa sécurité et ses intérêts. »

Après Taïwan, la Chine n’en restera pas là, selon le président taïwanais

Mardi 10 février, le président taïwanais Lai Ching-te a quant à lui averti que si la Chine s’emparait de Taïwan, elle ne s’arrêterait pas là et que le Japon, les Philippines ou d’autres pays asiatiques pourraient être de nouvelles cibles.

« Si Taïwan était annexée par la Chine, les ambitions expansionnistes de Pékin ne s’arrêteraient pas là, » a-t-il affirmé dans un entretien avec l’AFP. « Les prochains pays menacés seraient le Japon, les Philippines et d’autres dans la région indopacifique, avec des répercussions qui se feraient sentir jusqu’aux Amériques et en Europe, » a-t-il indiqué.

Pour mieux se protéger de la menace chinoise, Lai Ching-te a dit vouloir une plus forte coopération entre Taïwan et les Européens sur la défense. « Je souhaiterais que Taïwan et l’Europe renforcent leur coopération dans l’industrie de défense et en matière de technologies de défense, » a-t-il fait savoir dans cette première interview accordée à une agence de presse étrangère depuis sa prise de fonction le 20 mai 2024.

La réaction de Pékin ne s’est pas fait attendre. « Les propos de Lai Ching-te ont une fois de plus révélé sa nature de séparatiste obstiné à la recherche de « l’indépendance de Taiwan », montrant clairement qu’il est un perturbateur de la paix, un créateur de crises et un belliciste, et démontrant pleinement que « l’indépendance de Taiwan » est la cause profonde de l’instabilité et des conflits dans le détroit de Taiwan, » déclarait le même Lin Jian.

Quels que soient ces propos, « cela ne changera rien au fait historique et juridique que Taiwan fait partie du territoire chinois, ni ébranler le cadre fondamental défendu par la communauté internationale qui adhère au principe d’une seule Chine, » a-t-il ajouté.

Le malaise qui subsiste après l’éviction du général Zhang Youxia

Aux questions de géopolitique s’ajoutent celles graves mais sans réponse que suscite la purge spectaculaire du numéro deux de la Commission militaire centrale (CMC) de l’Armée populaire de libération (APL) Zhang Youxia, une décision qui n’a pu être prise que par Xi Jinping lui-même.

La Chine a annoncé le 24 janvier dernier la destitution du plus haut responsable militaire chinois, le général Zhang Youxia, vice-président de la CMC et du général Liu Zhenli, chef d’état-major interarmées, une purge fracassante dans l’armée qui met en lumière de fortes tensions au sein du régime mais qui pourrait aussi traduire la volonté de Xi Jinping de réunir les conditions au sein de l’Armée populaire de libération (APL) pour mener un jour une guerre prolongée contre Taïwan.

Pour l’analyste K. Tristan Tang, chercheur associé à la Secure Taiwan Associate Corporation et au Centre d’études chinoises de l’Université nationale de Taiwan, cité le 3 février par la Jameson Fondation, « au vu des informations accessibles au public, Zhang et Liu n’auraient pas satisfait aux exigences de Xi Jinping en matière de renforcement des forces armées en vue d’une invasion de Taïwan, et auraient même manifesté leur désaccord ou leur défiance au sein de l’APL, » raison selon lui pour laquelle ils ont été écartés.

L’hebdomadaire The Economist souligne toutefois dans sa livraison du 2 février que l’opacité du système chinois est devenue telle qu’elle rend une interprétation plus que jamais compliquée. « Un demi-siècle [après la mort du tyran Mao Zedong] la politique des élites [chinoises], qui n’a jamais été réputée pour sa clarté, est devenue encore plus opaque sous Xi Jinping, ce qui pousse les analystes à dépoussiérer leurs anciens outils [de la Pékinologie], » relève l’hebdomadaire.

« À partir de la fin des années 1970, avec l’ouverture de la Chine, les analystes, les dirigeants et les diplomates avaient eu un meilleur accès aux décideurs. Ils pouvaient également établir des triangulations entre les factions |…] L’une des conséquences de la suppression de la direction collective par M. Xi est qu’une seule personne compte désormais, et celle-ci ne vend pas la mèche. D’où le retour à la “Pékingology”, » explique le média britannique..

Mais quoiqu’il en soit, au-delà des fragilités du régime qu’elles montrent, ces purges à répétition au plus haut niveau de la hiérarchie militaire chinoise conduisent surtout à s’interroger sur les dangers de fuite en avant et leurs conséquences qui sont inhérents aux régimes autoritaires où tous les pouvoirs finissent par relever d’un dirigeant unique et dont les deux exemples vivants d’aujourd’hui sont la Chine de Xi Jinping et la Russie de Vladimir Poutine.

Pierre-Antoine Donnet

asialyst.com