L’Iran, qui en est un des deux riverains avec Oman, ne conçoit pas le détroit d’Ormuz seulement comme point maritime de passage obligé, mais bien comme un levier stratégique en tant que tel, capable de transformer sa position régionale en un instrument de dissuasion concrète.
Le détroit d’Ormuz, entre la péninsule Arabique et le plateau iranien, reste assurément l’un des points névralgiques de la géopolitique mondiale, par lequel transite environ 25 % du pétrole et du gaz exporté chaque jour. Le verrou psychologique de l’affrontement ouvert avec Israël ayant sauté, comme l’a montré la guerre des douze jours et la multiplication des frappes ciblées dans la région ces dernières années, Téhéran pourrait être tenté de convertir toute escalade en menace directe sur le trafic pétrolier et, plus largement, sur la sécurité énergétique mondiale. Cette stratégie repose sur cinq piliers : la capacité à dissuader par Ormuz, le développement d’une architecture anti-accès et de déni de zone à faible cout, l’instrumentalisation économique du golfe Persique, la contestation de l’ordre régional face aux puissances rivales, et la maitrise de l’escalade via des actions en zone grise. Comprendre ce jeu d’équilibre entre menace, contrôle des crises et projection d’influence est essentiel pour appréhender les logiques iraniennes actuelles dans le golfe Persique et anticiper les risques de confrontation directe.
Le détroit d’Ormuz, levier de dissuasion asymétrique iranienne
Le détroit d’Ormuz constitue la matrice de la stratégie maritime iranienne, non seulement par son rôle vital dans le transit énergétique mondial, mais surtout comme outil de puissance. Face à l’incontestable supériorité conventionnelle des forces américaines, incarnées dans le golfe Persique par la Ve flotte, Téhéran a développé une approche asymétrique, privilégiant la menace crédible sur l’usage direct de la force. Cette logique repose sur un calibrage précis des moyens et des effets, affiné au fil des crises régionales, lui permettant théoriquement de peser sur ses adversaires tout en restant en dessous du seuil de confrontation ouverte.
Le Corps des gardiens de la révolution islamique est l’outil central de cette stratégie, l’armée nationale étant cantonnée à la défense du territoire. Son dispositif combine vedettes rapides, missiles côtiers antinavires, drones de reconnaissance et de frappe, ainsi que des mines navales sophistiquées, permettant de saturer l’espace maritime à moindre cout et de compliquer toute opération extérieure, notamment par les massifs navires de guerre américains. La doctrine A2/AD (Anti-Accès/Déni d’Accès) mise en œuvre exploite ces capacités pour maximiser le cout de potentielles représailles et le risque d’une intervention, tout en limitant l’engagement de forces conventionnelles lourdes. Ces moyens ont montré une certaine efficacité : lors des crises du détroit d’Ormuz (2007, 2011 et 2018), les frappes ciblées et les dispositifs miniers ont perturbé le trafic maritime sans déclencher de riposte massive, démontrant la pertinence d’une stratégie de coercition graduée.
Dans le contexte stratégique actuel, l’importance de cette posture se renforce autant qu’elle en accentue le caractère couteux pour Téhéran. La fermeture totale du passage, bien que possible techniquement (pour un court laps de temps), constituerait un pari stratégique risqué : elle provoquerait la mobilisation simultanée des États exportateurs et importateurs, c’est-à-dire des États voisins du golfe Persique aux grandes puissances asiatiques et européennes, et isolerait Téhéran sur le plan diplomatique et économique. L’enjeu est donc de maintenir un effet coercitif crédible sans déclencher une coalition internationale contre lui.
Cette stratégie s’apparente alors à une sanctuarisation de son territoire national par le détroit d’Ormuz : en renforçant la surveillance, la mobilité et la capacité de frappe dans le passage, l’Iran crée une zone où sa souveraineté est tangible et défendable. Le détroit devient alors tant un outil de dissuasion militaire qu’un levier politique et une garantie de négociation stratégique. La combinaison de moyens asymétriques, de calculs diplomatiques et de contraintes économiques sur d’autres États lui permet de protéger son territoire et le trafic maritime tout en maintenant un équilibre délicat avec les puissances extérieures.
Cette approche illustre la sophistication stratégique iranienne mais aussi sa dangerosité : l’équilibre entre dissuasion, capacité de coercition graduée et gestion du risque international fait d’Ormuz un instrument central de la politique de puissance iranienne, pleinement intégré aux dynamiques sécuritaires du golfe Persique et du Moyen-Orient.
Le golfe Persique comme théâtre politico-économique global
Au-delà de leur dimension stratégique et dissuasive, le détroit d’Ormuz et le golfe Persique constituent un théâtre majeur, où l’Iran exerce une influence lourde sur les flux énergétiques et la stabilité régionale. Ormuz étant un passage obligé pour les exportations énergétiques des plus grandes réserves mondiales (notamment Arabie saoudite, Iran et Irak), Téhéran en tire un rôle stratégique incontournable et unique par rapport à Oman. Mascate ne dispose en effet pas des moyens militaires pour imposer une présence semblable dans ces eaux : seule la flotte iranienne, avec ses missiles côtiers, drones et vedettes rapides, auxquels s’ajoutent bases militaires cachées et exercices navals réguliers, assure un contrôle effectif et dissuasif du passage. Cette capacité iranienne transforme alors le golfe Persique en un outil de pression internationale, capable de peser sur les choix régionaux des Européens et des grands importateurs asiatiques, dont la Chine, sans recourir à une confrontation ouverte.
La stratégie iranienne intègre ainsi pleinement la dimension économique et diplomatique de cet espace maritime. Les sanctions internationales successives pesant sur lui, en particulier celles visant le secteur pétrolier, ont renforcé l’intérêt de Téhéran pour l’utilisation du golfe Persique comme levier. En menaçant de perturber le trafic maritime et donc de gêner les exportations, l’Iran peut exercer une diplomatie par la menace contrôlée, en imposant un cout économique indirect aux puissances dépendantes de l’énergie, tant exportatrices qu’importatrices. Les exemples réguliers incluent les tensions autour des expéditions de pétrole via tankers détournés ou escortés, qui rappellent que l’Iran peut influencer le marché mondial sans bloquer le détroit, préservant ainsi sa position de négociateur crédible.
Le golfe Persique est également un espace de manœuvre politique face aux fractures intra-régionales. Contrairement à l’image d’un front uni des monarchies arabes contre Téhéran, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) est traversé par de fortes rivalités internes, comme l’illustre la crise de 2017-2021 entre le Qatar d’une part, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite d’autre part. L’Iran peut alors aisément exploiter ces divisions pour renforcer sa projection d’influence : les crises intra-CCG lui offrent des opportunités de mise en tension diplomatique ou de renforcement de ses relations bilatérales, avec le Qatar par exemple.
Par ailleurs, le contrôle relatif du détroit permet à l’Iran de combiner pression sur le marché énergétique mondial et signal politique. Cette position asymétrique, qui conjugue moyens militaires, diplomatie économique et relations régionales, fait du golfe Persique un véritable levier de puissance global, où la menace reste calibrée, crédible et réversible, évitant normalement de franchir le seuil d’une guerre ouverte.
En 2025-2026, ces dynamiques se traduisent concrètement : les incidents navals impliquant des forces iraniennes navales, les tensions avec Israël et les rivalités au sein du CCG montrent que le golfe Persique reste absolument un espace de confrontation potentielle permanente, mais également un outil de négociation stratégique et de projection d’influence. L’Iran y combine ainsi capacité coercitive, contrôle économique et exploitation des dissensions régionales, consolidant sa centralité dans la sécurité énergétique mondiale.
Zone grise, incidents navals et rivalités régionales en eaux profondes
Dans le golfe Persique, mais aussi dans la mer Rouge (c’est-à-dire l’autre rive de la péninsule Arabique), l’année 2025 a été marquée par une série d’incidents navals, saisies de navires et attaques indirectes, incarnant l’efficacité des stratégies de confrontation en zone grise. Plutôt que d’engager des opérations militaires ouvertes, les différents acteurs régionaux, qu’ils soient étatiques ou infra-étatiques, réalisent des actions limitées mais efficaces : attaques de navires commerciaux, interceptions de cargaisons d’armement, pressions maritimes sur les zones stratégiques.
Un exemple significatif est la multiplicité d’interceptions de cargaisons d’armement en route vers des zones contrôlées par les Houthis au Yémen, en partance d’Iran selon de régulières déclarations américaines, européennes et arabes notamment. En juillet 2025 par exemple, les forces alliées au gouvernement yéménite, dirigées par Riyad, ont annoncé avoir saisi une cargaison de 750 tonnes d’armes supposément en provenance d’Iran et destinées aux Houthis, comprenant missiles, radars, drones et autres équipements. Des cargaisons, régulièrement interceptées ou surveillées, soulignent l’importance des routes maritimes comme vecteur de soutien matériel indirect.
La sécurité des routes commerciales maritimes reste par ailleurs menacée, notamment en mer Rouge, où des attaques de groupes armés touchent des navires marchands. Par exemple, l’attaque du vraquier MV Magic Seas, coulé par des drones et roquettes houtis au large du port de Hodeidah en juillet 2025, a tué plusieurs marins. De tels incidents rappellent que, bien que moins médiatisés que des affrontements directs entre États, ces actes pèsent sur l’économie maritime mondiale et la perception de sécurité des compagnies de transport.
Dans ce contexte, la rivalité au sein des États du golfe Persique a récemment pris une dimension inédite. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, longtemps alliés au sein du CCG et dans le théâtre yéménite contre les Houthis, ont vu leur coopération se fissurer en décembre 2025. À la fin de l’année, Riyad a mené des frappes aériennes contre des armes supposément fournies depuis des ports émiriens à des forces séparatistes au Yémen, notamment dans le port de Mukalla, et a accusé Abou Dhabi de soutenir des factions séparatistes du Conseil de transition du Sud. Ces événements ont provoqué une montée des tensions entre les deux monarchies usuellement alliées, symbolisant une rupture stratégique potentielle au sein du CCG et un réalignement des priorités géopolitiques régionales.
L’ensemble de ces éléments — saisies de cargaisons d’armes, attaques navales indirectes, pressions sur les corridors maritimes, fractures intra‑CCG — illustre la centralité de la zone grise dans la stratégie iranienne et régionale. Téhéran parvient à maintenir une pression constante, à créer des couts politiques et économiques pour ses adversaires sans provoquer une guerre totale, et à tirer profit de l’évolution des dynamiques régionales pour affaiblir les réponses collectives des rivaux régionaux. Dans ce théâtre complexe, chaque incident naval devient un message stratégique, chaque saisie un levier de négociation, et chaque fracture interne du golfe Persique une opportunité d’avancer ses propres objectifs, tout en laissant ouverte la possibilité d’une désescalade contrôlée si les conditions le permettent.
Note
(1) L’Institut des relations internationales et de géopolitique (IRIG) est un think tank qui organise des conférences avec des intervenants français et internationaux, des séminaires professionnels et qui échange régulièrement avec les figures politiques françaises et les ambassades à Paris. À la mi-mars 2026 par exemple, l’IRIG recevra la ministre de la Francophonie et des Partenariats internationaux à l’occasion de la journée mondiale de la francophonie.
Kevan Gafaïti