Un mois à peine après son arrivée à la tête du gouvernement japonais, Sanae Takaichi a imprimé sa marque sur la politique économique japonaise. Première femme à accéder à ces fonctions au Japon, elle a inauguré son mandat avec l’un des plus importants plans de relance de la dernière décennie : 21 300 milliards de yens (136 milliards de dollars) pour tenter d’enrayer une spirale économique qui menace à la fois la croissance, le yen et le quotidien des ménages.
Derrière l’annonce spectaculaire, un objectif : reprendre le contrôle d’une économie fragilisée par l’inflation, la dépréciation de la devise et un climat social tendu, tout en assurant les marchés que le volontarisme budgétaire du gouvernement ne relève pas de l’improvisation. L’économie du Japon est actuellement la quatrième du monde par son PIB mais sa croissance ne dépassera guère les 1.1% en 2025 et 0,6% en 2026, selon les prévisions du Fonds monétaire international (FMI).
Un plan massif né dans l’urgence inflationniste
Depuis près de quatre ans, l’inflation au Japon dépasse l’objectif de la Banque du Japon. En octobre 2025, elle s’établissait à 3% hors produits frais, poursuivant une tendance qui a durement touché les ménages, érodé les salaires et alimenté le mécontentement populaire, tout ceci ayant précipité la chute du précédent gouvernement.
Pour une partie de la population, la flambée des prix est devenue l’un des sujets les plus préoccupants de la vie quotidienne. Les dépenses alimentaires, énergétiques et de transport absorbent une part croissante des revenus, dans un pays où les salaires stagnent depuis des décennies et où le travail précaire concerne désormais une large part des jeunes actifs.
Face à cette situation, le gouvernement Takaichi a donc opté pour une approche directe avec une aide de 20 000 yens par enfant pour soutenir les familles dans un contexte de démographie en chute libre, de 7 000 yens par foyer pour alléger les factures d’énergie, un soutien accru aux municipalités pour qu’elles déploient leurs propres mesures anti-inflation et le retour des subventions sur l’électricité et le gaz.
Ces dispositifs concrets répondent à une demande populaire forte, celle d’un soutien immédiat face à la montée de la grogne sociale. Ils constituent la première ligne d’un programme plus vaste visant à redonner de la visibilité à des ménages touchés de plein fouet par la baisse du pouvoir d’achat, la hausse des loyers et les incertitudes liées à l’emploi.
Relancer l’économie tout en maîtrisant la dette : une équation délicate
Le Japon possède déjà la dette publique la plus élevée du monde industrialisé. Selon le FMI, elle devrait atteindre 232,7 % du PIB fin 2025. L’annonce d’un plan de relance d’une telle ampleur n’a donc pas manqué de raviver les inquiétudes des milieux financiers. Les marchés ont immédiatement réagi par une hausse du rendement des obligations d’État, signe qu’ils anticipent une augmentation de l’endettement public. Le yen, d’abord soutenu à l’annonce du plan, a perdu du terrain lorsque les détails budgétaires ont révélé l’ampleur des dépenses et l’apparente nécessité d’émettre de nouvelles obligations.
Pour rassurer investisseurs et électeurs, Sanae Takaichi insiste néanmoins sur la notion de « dépenses judicieuses » ainsi que sur un plan censé être « responsable. » Le gouvernement a même annoncé la création d’une instance destinée à traquer les « dépenses inutiles » et à améliorer l’efficacité des programmes existants. La ministre des Finances, Satsuki Katayama, s’est employée à montrer que cette approche s’inscrivait dans une stratégie de long terme, visant autant la croissance que la discipline budgétaire.
Mais les économistes restent prudents. Comme le rappelle Margarita Estevez-Abede, experte du Japon à l’université de Syracuse, l’archipel mène des politiques expansionnistes depuis de nombreuses années « sans parvenir à stimuler durablement l’économie. » Le défi de Takaichi sera donc de prouver que ce plan ne rejoint pas la longue liste des relances coûteuses aux résultats mitigés.
Un plan stratégique pour un Japon plus fort dans la région
D’autres y voient une volonté nouvelle de restaurer la confiance de la population dans un Japon volontariste, plus fort et décomplexé dans la région à moyen et long terme, l’une des priorités clairement affichées par la nouvelle Première ministre.
« Son accent mis sur la croissance, la productivité et la confiance des citoyens a redynamisé le discours sur la « marque Japon » en tant que symbole d’un renouveau déterminé. Le style de leadership de Takaichi allie la clarté morale de la fierté nationale à l’urgence pratique du renouveau industriel. Elle a rappelé aux observateurs japonais et étrangers que la confiance économique est le fondement de l’influence diplomatique et culturelle, » souligne Nancy Snow, conseillère internationale en diplomatie publique et communication stratégique, mardi 25 novembre dans les colonnes du quotidien japonais Nikkei Asia.
Pendant des décennies, le savoir-faire et le raffinement ont défini la « marque nationale du Japon, » le « soft power » de sa culture, la haute qualité et le souci du détail. Aujourd’hui, « cette image est rafraîchie par un discours d’ambition, d’innovation et de résilience. Le gouvernement de Takaichi est en train de façonner une nouvelle image : celle d’un Japon redevenu leader dans le domaine de l’industrie de pointe, et non plus simplement une économie traditionnelle fiable », explique cette spécialiste de l’archipel nippon.
« La réputation mondiale du Japon repose sur la confiance et la stabilité. Cependant, la stabilité sans mouvement engendre la stagnation. Le message de Takaichi est que le Japon peut être à la fois stable et audacieux, » ajoute l’autrice du livre à paraître Battleship Diplomat : The Enduring Legacy of the USS Missouri (Le diplomate cuirassé : l’héritage durable de l’USS Missouri).
Début novembre, la nouvelle cheffe du gouvernement japonais avait désigné 17 secteurs stratégiques pour l’avenir de l’économie japonaise, allant des semiconducteurs et de l’intelligence artificielle à la construction navale, l’aérospatiale et la défense, comme moteurs de la « renaissance nationale. »
« Lorsque Takaichi est devenue Première ministre, le marché a pensé qu’il y avait un risque de « moment Truss, » souligne de son côté Masamichi Adachi, économiste chez UBS Japan, dans une allusion à la chute catastrophique des marchés provoquée par les plans budgétaires de l’ancienne et éphémère Première ministre britannique Liz Truss.
« Puis cette crainte s’est apaisée pendant un certain temps. Mais la semaine dernière, le marché a recommencé à s’inquiéter du fait que le plan de relance soit beaucoup plus important que prévu. Le plan qui a été présenté est important, mais pas beaucoup plus que celui de l’année dernière, » a-t-il ajouté le 21 novembre cité par le Financial Times. La clé pour les marchés sera de savoir combien d’émissions obligataires supplémentaires seront nécessaires pour financer ce plan qui n’est pas encore finalisé, a-t-il encore expliqué.
En liant la politique industrielle au développement humain pour, comme elle l’a dit, « transformer l’inquiétude et l’appréhension des gens concernant leur vie actuelle et leur avenir en espoir, » Takaichi fait de la croissance économique une question de renouveau émotionnel autant que fiscal. L’image de marque du Japon s’améliore lorsque ses citoyens se sentent tournés vers l’avenir et lorsque le monde voit cet optimisme s’exprimer à travers la politique, souligne cet économiste dans les colonnes du quotidien des affaires britannique.
« L’image de marque d’une nation ne se résume pas à ce qu’elle produit, mais aussi à la manière dont elle projette ses objectifs. La puissance économique façonne la crédibilité. La revitalisation de la capacité de croissance du Japon revitalise également sa voix à l’étranger. Cette approche s’inscrit naturellement dans l’identité plus large du Japon en tant que société démocratique et high-tech qui préfère la persuasion à la coercition, » souligne-t-il encore.
Un contexte géopolitique tendu qui complique la donne
Mais la glissade du yen est devenue l’autre symptôme visible des difficultés économiques que traverse l’archipel. Tombée à son plus bas niveau contre le dollar depuis janvier, la faiblesse de la devise japonaise accentue l’inflation importée. Tout ce que le Japon importe massivement (énergie, électronique, matières premières) devient plus cher. Pour les ménages, cela se traduit par des factures en hausse permanente. Pour les entreprises, notamment celles dépendantes de l’étranger, cela complique les investissements. Le gouvernement a évoqué une possible intervention sur les marchés des changes, une mesure rare et symboliquement forte, la dernière en date remontant à juillet 2024.
À cette fragilité économique s’ajoute un contexte géopolitique régional pour le moins agité. Les récents propos de Sanae Takaichi sur Taïwan, évoquant la possibilité d’une intervention militaire japonaise en cas d’attaque chinoise contre l’île, ont sans surprise provoqué la colère de Pékin. Les autorités de la Chine, de loin le premier réservoir touristique étranger au Japon, ont à titre de représailles exhorté les Chinois à ne plus s’y rendre et menacé d’interrompre les importations de fruits de mer japonais, un secteur déjà fragilisé depuis la crise de Fukushima.
Face à ce bras-de-fer qui s’avère durablement engagé avec Pékin, Tokyo rappelle sa volonté de maintenir des relations « constructives et stables » avec la Chine. Les États-Unis, l’unique soutien militaire du Japon dans la région, ont réaffirmé leur soutien « inébranlable » à l’alliance bilatérale et à la défense du Japon.
Un plan qui cherche à protéger les ménages et à repositionner le pays
Au-delà des mesures immédiates contre l’inflation et le soutien aux populations modestes, le plan de relance comporte aussi un volet stratégique : renforcer l’économie, accélérer les investissements dans le secteur de la défense, moderniser des secteurs clés comme la construction navale, accompagner la transition énergétique grâce à la suppression d’une taxe provisoire sur l’essence. Ce programme s’inscrit donc dans un repositionnement plus large du Japon voulu par Sanae Takaichi dans un monde marqué par la rivalité sino-américaine, l’instabilité des chaînes d’approvisionnement et l’urgence climatique.
Le plan de relance de Sanae Takaichi dont la nature rappelle ceux de son mentor d’autrefois l’ancien Premier ministre Shinzô Abe constitue l’un des premiers grands tests de son gouvernement. Ambitieux, massif mais risqué, il intervient dans un moment charnière pour le Japon. S’il promet un soutien essentiel aux ménages et une stratégie de croissance tournée vers l’avenir, il soulève également de nombreuses interrogations quant à la viabilité budgétaire du pays.
La réussite du programme dépendra de deux facteurs clés, à savoir la capacité du gouvernement à maîtriser la dette et celle de l’économie à répondre à l’impulsion publique. En d’autres termes, la relance Takaichi pourrait soit marquer le début d’un redressement économique durable, soit illustrer une fois encore les limites des politiques expansionnistes japonaises.
Sébastien Raineri