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vendredi 16 novembre 2018

Affaire Khashoggi: les assassins seront eux aussi éliminés


La justice saoudienne requiert la peine de mort contre cinq responsables de l’assassinat du journaliste d’opposition. Mohammed Ben Salmane, l'homme fort de la monarchie, n’aurait rien su de cette opération qui a mal tourné. Une version qui peine à convaincre, y compris les alliés du royaume.

L’Arabie saoudite tente de circonscrire l’incendie provoqué par l’assassinat de Jamal Khashoggi dans son consulat à Istanbul le 2 octobre dernier. Le procureur du royaume a requis jeudi la peine de mort contre cinq accusés du meurtre du journaliste d’opposition. Leur identité n’a pas été rendue publique.

Une équipe d’une dizaine de personnes avait été dépêchée à Istanbul pour ramener de «gré ou de force» le journaliste en Arabie saoudite, a expliqué le porte-parole du procureur lors d’une conférence de presse. Le commando aurait outrepassé de façon inexpliquée les ordres du général Ahmed al-Assiri, chef adjoint des renseignements saoudiens limogé fin octobre, pour tuer le journaliste, puis le démembrer. Les restes du corps n’ont toujours pas été retrouvés.

Enregistrement audio mystérieux

Onze autres responsables ont été inculpées. Sans surprise, le procureur blanchit en revanche le prince héritier Mohammed ben Salmane, alias MBS, la cible régulière des chroniques de Jamal Khashoggi dans le Washington Post. A l’entendre, MBS n’aurait rien su de cette mission.

Ces derniers jours, les flammes de l’incendie se rapprochaient du prince héritier. Mardi, le New York Times décrivait un enregistrement audio mystérieusement réalisé à l’intérieur du consulat au moment du crime. La Turquie a partagé ce document avec les services de renseignement américains, britanniques ou français. On y entendrait l’un des tueurs au téléphone demandant à un interlocuteur de «dire à son patron» que l’opération était terminée. Le nom du commanditaire n’est pas prononcé, mais les regards se sont immanquablement tournés vers MBS. Le prince héritier se présente à l’étranger comme un réformateur, mais il a impitoyablement écarté ses rivaux dans son ascension vers le trône.

«Acte d’étouffement de la vérité»

La Turquie, qui ne relâche pas la pression sur son rival régional, a immédiatement remis en question cette nouvelle version saoudienne, alors que Riyad avait longtemps prétendu que le journaliste avait quitté sain et sauf le consulat. «On nous dit que [Khashoggi] a été tué parce qu’il se serait opposé à ce qu’on le ramène dans son pays. Mais en réalité, ce meurtre, comme nous l’avons déjà dit, a été planifié à l’avance», a réagi le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, dans une déclaration retranscrite par l’AFP.

«Appliquer la peine de mort est le moyen le plus radical de réduire au silence des acteurs de cette tragédie et d’éviter qu’ils racontent ce qu’ils savent. Si la justice saoudienne passe cette réquisition à exécution, nous l’interpréterons comme un acte d’étouffement de la vérité», a estimé pour sa part le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), Christophe Deloire, dans un tweet.

Sanctions américaines

Ces énièmes justifications saoudiennes peinent même à convaincre les plus proches alliés de la monarchie pétrolière. La France s’est réjouie d’une enquête allant dans «la bonne direction», quand les Etats-Unis ont évoqué «un bon premier pas», appelant les autorités de Riyad à poursuivre les investigations. «Le département d'Etat va continuer à rechercher tous les faits pertinents», «les analyser» et «en tirer des conclusions», a déclaré la porte-parole de la diplomatie américaine Heather Nauert devant la presse.

Sceptiques, les Etats-Unis annonçaient, à peine la conférence du bureau du procureur terminée, des sanctions financières contre 17 responsables saoudiens, accusés d’avoir été impliqué dans l’élimination du journaliste qui s’était réfugié outre-Atlantique.

Parmi ces personnalités, on trouve un certain Saoud al-Qahtani. Avant d’être limogé fin octobre, ce proche de MBS conseillait le prince héritier en matière de relations publiques. Il avait été accusé par la presse américaine d’avoir dressé une liste noire de journalistes et Jamal Khashoggi le qualifiait de «voyou». Se justifiant sur Twitter, le conseiller disait ne rien faire sans ordres de MBS ou du roi lui-même. Les autres membres du commando, ainsi que le consul à Istanbul, figurent sur la liste du Trésor américain. En revanche, le général Assiri ne fait pas partie des personnalités frappées par les sanctions américaines.

Les Etats-Unis semblent ainsi augmenter la pression sur l’Arabie saoudite pour qu’elle entame des négociations sur le désastreux conflit au Yémen. Le port stratégique de Hodeïda a connu jeudi une troisième journée d’accalmie, après les avancées des forces gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

21 suspects

Actuellement ce sont 21 suspects qui sont détenus pour le meurtre de Khashoggi, a annoncé le jeudi 15 novembre le bureau du procureur général à Ryad. Leur identité n'a pas été révélée.

Onze des accusés ont été inculpés et seront déférés devant la justic. Le procureur général a requis la peine de mort pour cinq des 11 inculpés, accusés d'avoir «ordonné et commis le crime» au consulat où Jamal Khashoggi, critique du pouvoir saoudien et collaborateur du «Washington Post», a été «drogué» et son corps «démembré».

Cinq responsables limogés

Le 20 octobre, les autorités saoudiennes ont annoncé le limogeage de cinq responsables identifiés et la détention de 18 suspects non identifiés.

Les responsables limogés sont

Le vice-président des services de renseignement (General intelligence presidency - GIP), le général Ahmed al-Assiri, accusé selon le procureur d'avoir ordonné à une équipe de 15 agents saoudiens de ramener «de gré ou de force» Khashoggi en Arabie saoudite.

Saoud al-Qahtani, conseiller à la Cour royale. Le bureau du procureur semble se référer à lui quand il parle d'un «ancien conseiller» qui a joué un rôle central dans les préparatifs de l'opération en rencontrant le chef de l'équipe d'agents sur le départ pour Istanbul.

Ahmed al-Assiri et Saoud al-Qahtani étaient deux proches collaborateurs du prince héritier Mohammed ben Salmane, fils du roi Salmane, qui a été totalement dédouané par les autorités saoudiennes.

Mohammad al-Rumaih, chef adjoint au GIP (affaires de renseignement); Abdallah al-Shaya, chef adjoint au GIP (ressources humaines) et Rashad al-Muhamadi, directeur au GIP (sécurité et protection).

Les autorités saoudiennes n'ont pas précisé si les cinq responsables limogés étaient détenus.

17 Saoudiens sanctionnés par Washington

Le Trésor américain a par ailleurs annoncé le jeudi 15 novembre des sanctions ciblées contre 17 responsables saoudiens pour leur «responsabilité ou leur complicité» dans le meurtre de Khashoggi. Parmi eux figurent:

Saoud al-Qahtani, «pour son rôle dans la préparation et l'exécution de l'opération» contre le journaliste.

Maher Mutreb, présenté par Washington comme un «subordonné» de M. Qahtani. L'opération a été «coordonnée et exécutée» par M. Mutreb, selon le communiqué du Trésor américain.

Mohammed al-Otaibi, consul général saoudien à Istanbul qui avait la responsabilité de la mission diplomatique au moment des faits.

Des journaux turcs et occidentaux ont affirmé que M. Mutreb avaient des liens avec Mohammed ben Salmane.

Mais, jeudi, le bureau du procureur général et le chef de la diplomatie saoudienne Adel al-Jubeir ont dédouané le prince héritier. «Le prince héritier n'a rien à voir avec cette question», a affirmé M. Jubeir.

Restes introuvables

L'enquête officielle saoudienne a conclu que le meurtre de Khashoggi avait été commis au consulat «après une altercation physique avec la victime» «qui a été retenue de force» et s'est vue injectée «une grande quantité de drogue».

Ceci a «entraîné une surdose ayant conduit à sa mort, qu'Allah bénisse son âme», a dit le bureau du procureur général. Son corps a ensuite été «démembré» et livré à un «collaborateur» à l'extérieur du consulat. Les restes de Khashoggi n'ont toujours pas été retrouvés.

Simon Petite