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mardi 5 décembre 2017

Ces Navajos qui ont mis en échec le Chiffre japonais


Donald Trump rate rarement une occasion de s’illustrer par une blague raciste ou une allusion douteuse. Cela a encore été le cas le 27 novembre lorsque l’imprévisible président étasunien a reçu une délégation de vétérans Navajos à la Maison-Blanche. Une provocation qui, pour une fois, a eu un mérite : rappeler quel a été le rôle de ces Indiens dans les communications de combat lors de la Guerre du Pacifique…

En appelant Elisabeth Warren, une sénatrice démocrate qui revendique une ascendance indienne, « Pocahontas » – du nom d’une jeune femme Powhatan mariée au 17e siècle à un colon britannique et popularisée par le dessin animé éponyme des Studios Disney –, Donald Trump a, une nouvelle fois, créé la polémique. Particulièrement lorsqu’il a ajouté, avec un fort relent de mépris ethnique, « C’est l’une des personnes les moins productives du Sénat, on ne l’appelle pas Pocahontas sans raison ».

Des Navajos qui, comble de la provocation, ont été placés dans le bureau Ovale à proximité du portrait du président Andrew Jackson (1829-1837) que Donald Trump avait tenu à honorer après son intronisation. Rappelons que Jackson est principalement connu pour avoir, dans le cadre de l’Indian Removal Act (loi de déportation des Indiens), chassé à l’ouest du Mississippi plusieurs peuples amérindiens afin de livrer leurs terres aux colons, et cela au prix d’une marche forcée meurtrière dont l’histoire a gardé la mémoire sous l’appellation de « Piste des larmes ».

Ce énième dérapage du président étasunien a pourtant eu un aspect positif : il a donné l’occasion à de nombreux médias de zoomer sur le rôle méconnu qu’ont joué, au titre d’auxiliaires des services secrets, les indiens Navajos durant la Guerre du Pacifique dans le domaine des communications. Ils étaient trois, ces Navajos conviés dans les salons de la Maison-Blanche. Trois survivants sur les treize qui, durant le conflit, ont été enrôlés par l’armée américaine pour mettre en échec les experts du Chiffre japonais lors de la transmission des messages les plus sensibles.



Une réussite totale : malgré leur grande expertise, les spécialistes nippons du Chiffre ont été incapables de « casser » le code utilisé par leurs ennemis étasuniens. Un échec dû à une idée géniale : transmettre les messages codés après que ceux-ci aient préalablement été traduits de l’anglais au navajo, une langue rare aux particularités redoutables. Qu’on en juge avec cet extrait donné par les linguistes Young et Morgan dans un livre consacré à cette langue en 1987 : « Ashiiké t’óó diigis léi’ tółikaní ła’ ádiilnííł dóó nihaa nahidoonih níigo yee hodeez’ą́ jiní. » (Des jeunes gens un peu fous avaient décidé de faire du vin pour le vendre).

Si ce stratagème a porté ses fruits en permettant aux Américains de gagner ici et là des positions stratégiques, cela semble aujourd’hui dérisoire et vain en regard de l’évolution du conflit. Malgré le dévouement des auxiliaires Navajos, leur collaboration n’a évidemment pas permis d’écourter cette terrible Guerre du Pacifique, laquelle n’a pris fin qu’après les monstrueux bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Reste un épisode étonnant de l’histoire de la crypotologie qui n’a sans doute pas fini de faire la fierté des descendants de ces treize combattants de l’ombre, honorés avec tant de désinvolture par Trump en ce lundi 27 novembre.

Note : Cette histoire véridique a inspiré en 2002 le film Windtalkers au réalisateur John Woo.

À lire : Le Chiffre et le secret (Fergus, avril 2010)

Kevin Lamarque