Des services secrets, nous ne savons que les échecs et rarement les succès. Si l'échec provoque l'anathème, l'ingratitude est fille de la victoire. Quand à la gloire, il faut l'oublier, elle est pour les autres...

jeudi 17 octobre 2013

Dr Yves Godard et Christian Poucet : deux morts reliées


Dans un livre, Éric Lemasson a établi le lien entre la disparition à Caen, en 1999, du Dr Yves Godard et de ses enfants, et l’assassinat de Christian Poucet dans l’Hérault, en 2001.

Pourquoi le docteur Godard voulait-il disparaître de la circulation en septembre 1999 ?

Refaire sa vie ailleurs, c’était un vieux rêve qui habitait depuis longtemps ce médecin. En 1999, il est acculé financièrement, aux abois, en échec : il va se préparer très secrètement, pendant de longs mois. C’était un projet solitaire, sa femme n’était au courant de rien. Son projet était de disparaître en laissant derrière lui des indices faisant croire à un naufrage.

Qu’est-ce qui a perturbé son plan ?

Il a mis de côté de fortes sommes, loué un bateau, préparé son départ avec des gens pour organiser la disparition de son voilier. Ce qu’il n’a pas prévu, c’est le problème avec sa femme, quand il lui a parlé de son départ, la veille au soir. Soit ils se sont bagarrés, soit il l’a tuée, soit elle s’est suicidée : je suis convaincu que c’est lui qui a fait disparaître son cadavre. Cet événement a compliqué sa tâche : je crois qu’il n’avait pas prévu de partir avec ses enfants, Marius, 4 ans, et Camille, 6 ans.

Comment en arrive-t-on au Comité de défense des commerçants et artisans (CDCA) ?

Les enquêtes menées à Saint-Malo se sont très tôt intéressées à la CDCA, dont le Dr Godard était membre. Dès mai 2000, des enquêteurs, à la demande du juge, sont venus à Baillargues (Hérault) interroger, dans ses bureaux, Christian Poucet, ainsi que Maria Mendes, sa collaboratrice à Madère, et ordonner des investigations financières sur la façon dont ce syndicat organisait l’évasion fiscale et les délocalisations d’entreprises à l’étranger. Cette piste est restée sans lendemain. Il y avait d’autres pistes plus séduisantes, comme le drame familial ou la secte. Les enquêteurs se sont heurtés aussi à l’impossibilité matérielle de remonter les comptes de Godard, à cause d’une inondation des archives d’une banque de Caen.

Pourquoi Godard est-il devenu l’homme à abattre pour certains dans l’entourage de la CDCA ?

Godard faisait partie, comme des centaines de petits commerçants ou d’artisans, de ceux qui ont été floués dans l’aventure. Pour lui, les sommes en jeu étaient importantes, estimées à 3 MF (450 000 €), et il a voulu les récupérer. C’est ce que l’on comprend quand on étudie son itinéraire après son départ en bateau, et notamment son passage par l’Ile de Man, un paradis fiscal où étaient basées certaines sociétés proches de la CDCA. Je pense que quand il a compris que son argent avait disparu, il a secoué le cocotier, et que c’est pour ça qu’il a été tué.

Où est le lien avec l’assassinat de Christian Poucet ?

Les gendarmes ont fait état de confidences qui ont relancé, en 2009, l’intérêt porté à la piste CDCA. Il s’agit d’éléments recueillis en 2004 par les policiers montpelliérains auprès d’un témoin, au Brésil, et qui n’ont pas été transmis à l’époque aux gendarmes. Ce témoin a apporté un éclairage sur l’assassinat de Poucet et a parlé aussi d’un médecin français et de ses enfants.

Cet élément semble fortement contesté à la PJ de Montpellier ?

Avoir caché ces éléments sur l’affaire Godard, c’est quelque chose d’inavouable. Mes sources sont de première qualité, du béton.

Pourquoi la justice de Saint-Lô ne s’est-elle pas intéressée à ce témoin brésilien ?

Je n’ai pas les réponses. Les aléas de l’organisation judiciaire ont joué : en juillet 2009, l’équipe d’en- quêteurs a été dispersée et un nou- veau juge a dû reprendre à zéro.

Pensez-vous que l’on connaîtra un jour la vérité sur la mort du Dr Godard et de ses enfants ?

Au minimum, on ne pourra plus envisager cette affaire de la même façon, comme un simple drame familial. Il faut absolument la lire à travers le prisme des liens entre Godard et la CDCA. Je comprends que mon livre provoque quelques turbulences, mais je ne souhaite pas polémiquer, plutôt insister sur l’intérêt qu’il y a à relancer des enquêtes non élucidées.

“L’Assassinat du Dr Godard”, Eric Lemasson, Les Arènes, 362 pages
 

YVES GODARD, corps et biens

Le 1er septembre 1999, le Dr Yves Godard, 44 ans, embarque avec ses deux enfants, à Saint-Malo, sur le Nick, un voilier de neuf mètres loué pour cinq jours. Le 5 septembre, l’annexe du bateau est découverte à Roscoff. Le 7, les gendarmes trouvent des traces du sang de Marie, l’épouse du docteur, dans le fourgon laissé à Saint-Malo, puis dans la maison du couple.

Plus tard, un gilet de sauvetage, un radeau de survie sont découverts en Manche et sur la côte anglaise. En octobre, des lettres anonymes signalent la présence de Godard et de ses enfants sur l’Ile de Man, puis aux îles Hébrides, pré-
sence confirmée après coup par des témoins. En janvier 2000, un chalutier remonte au large de l’île de Batz un sac contenant des documents de la famille Godard. En juin 2000, le crâne de Camille est repêché au large de Saint-Brieuc.

À partir de 2001, des cartes de crédit ou d’assurance du Dr Godard vont successivement réapparaître sur un îlot proche de Bériac-sur-Mer, où Yves Godard, enfant, passait ses vacances ; la dernière émergeant en 2008, soit un an après la découverte, en Manche, d’un tibia et d’un fémur identifiés par l’ADN comme étant ceux de Godard.

CHRISTIAN POUCET, criblé de balles

Le 29 janvier 2001, Christian Poucet, 44 ans, est criblé de balles de gros calibre par deux tueurs cagoulés dans ses bureaux de Baillargues (Hérault). Personnage sulfureux, Christian Poucet avait été l’un des leaders du Comité de défense des commerçants et artisans (CDCA), devenu européen (CDCAE) en 1992.

Usant de la manière forte, l’organisation incitait ses adhérents au boycott des cotisations sociales, au profit d’assurances privées installées dans des paradis fiscaux, et contrôlées par la CDCAE. En 2001, Midi Libre et le Diario de Noticias, quotidien portugais, ont publié le témoignage du garde du corps brésilien d’une femme d’affaires portugaise, affirmant qu’elle était à l’origine de ce crime.

Une mort qui aurait été déclenchée par une rivalité exacerbée entre ces deux personnages pour le contrôle de l’argent géré par ces sociétés offshore. L’enquête sur cet assassinat est toujours en cours à la PJ de Montpellier.

La grande force de la CDCA repose sur les contrats d'assurances privés mis en place par un proche de Christian Poucet, le courtier d'Avignon Philippe Wargnier. Maladie, retraite, invalidité… Les tarifs peuvent être de cinq à six fois inférieurs aux cotisations honnies. Et les remboursements s'effectuent toujours rubis sur l'ongle, via une galaxie de sociétés logées dans les paradis fiscaux et contrôlées par les deux hommes. 

« À un moment donné, il n'a plus cherché qu'à tirer profit de cette masse d'argent, accuse son ex-lieutenant, Henri Biendicho. Le jour où la France a comparu devant la Cour de justice des communautés européennes, à l'initiative de la CDCA, pour ne pas avoir transcrit les directives communautaires en matière d'assurances sociales, il n'est pas venu. On attendait ce procès depuis des années. On avait une chance de faire tomber le monopole de la Sécu. Si on avait gagné, c'était la fin de son business. Mais il ne voulait pas gagner. » 

Christian Poucet, qui avait organisé son insolvabilité, menait grand train. Il roulait en corvette, se déplaçait en avion comme un ministre, flambait au casino. Sa vie ressemblait aux mots de la chanson de Bashung : « Faire hennir les chevaux du plaisir ». Henri Biendicho lit dans sa mort violente la signature de la pègre. « Il fréquentait de drôles de personnages. Je me souviens d'une soirée à Marseille où nous étions entourés de sacrés pistoleros. Il se croyait plus fort que tout le monde. Il a été puni. » 

La piste du milieu n'est pourtant pas celle que privilégient les enquêteurs du SRPJ de Montpellier. Depuis des années, ils se focalisent sur la petite île portugaise de Madère, où étaient immatriculées diverses sociétés évoluant dans la nébuleuse de la CDCA et spécialisées dans la délocalisation d'entreprises et la fourniture de main-d'œuvre bon marché. Peu avant sa mort, Christian Poucet cherchait à débarquer l'une de ses associées, une commerçante de l'île particulièrement pugnace. 

Entre les deux, le torchon brûlait. Le leader de la CDCA a-t-il été éliminé à l'instigation de celle qu'il voulait évincer et de ses proches ? C'est ce qui ressort des confidences très détaillées de l'ancien garde du corps brésilien de la femme d'affaires. Enregistrées par un journaliste de Madère, elles ont été remises à la police portugaise. Lorsqu'il a été retrouvé et entendu au Brésil, le gorille a formellement démenti avoir tenu de tels propos. Et l'ancienne associée de Christian Poucet nie toute implication. Cela ne devrait pourtant pas convaincre les policiers de renoncer à un ultime voyage à Madère dans les mois à venir la dernière chance, sans doute, d'élucider le mystère de son exécution. Laquelle n'est d'ailleurs pas la seule à avoir émaillé la fin de la CDCA. Quelques mois plus tôt, son ami Philippe Wargnier s'était écrasé peu après avoir décollé. Les deux réservoirs de l'avion étaient vides. Comment imaginer que ce pilote confirmé ait pu oublier de les remplir ?


L'autre cadavre 

Le 9 septembre 2000, Philippe Wargnier, un assureur avignonnais proche de Poucet, qui avait créé, dans des paradis fiscaux, l'essentiel des sociétés du système d'assurance privé de la CDCA, s'écrase aux commandes de son avion privé, juste après avoir décollé de l'aérodrome de Candillargues (Hérault).
  
L'enquête montre que l'avion était à sec d'essence, ce que lui avait indiqué le mécanicien la veille au soir, en laissant un papier dans le cockpit l'assureur n'aurait pas vu ce document.
  
Eric Lemasson révèle le rapport du BEA sur cet accident, à la conclusion différente, et pouvant évoquer un sabotage 

 " Les deux réservoirs étaient vides bien que la jauge du réservoir gauche indiquait une quantité restante d'un quart du volume. L'indication erronée de la jauge du réservoir gauche a probablement amené le pilote à ne pas ajouter de carburant avant le décollage."









le mystère des Ébihens

Six cartes du docteur caennais ont été déposées sur la même plage… mais par qui ?


Que penser alors de celui ou celle qui a déposé, sur la plage de la Chapelle, aux Ébihens, six cartes appartenant au docteur Godard ? Cinq avaient été retrouvées par des promeneurs ou des plaisanciers entre février et juillet 2001. La sixième, le 14 décembre 2008. Soit deux semaines après que le procureur de la République ait annoncé que l’affaire allait être classée…

Saint-Jacut surveillé

Pas de doute possible, ces cartes authentiques et en bon état n’ont pas été apportées naturellement par les flots. Alors, après la troisième découverte, la justice a fait surveiller le site. Discrètement. « Les plaques des véhicules des promeneurs sont relevées, les habitants de la pointe du Chevet répertoriés et surveillés ; sur l’îlot, des gendarmes en civil vont passer des nuits et des nuits dans une cabane de douanier à s’user les yeux dans leurs jumelles infrarouges pour épier les allées et venues nocturnes aux Ebihens »

Plus étonnant encore, les registres de l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer ont été examinés. Qui sait, le détenteur des cartes y a peut-être séjourné ?…

Le « promeneur-fantôme des Ébihens », comme il l’appelle, est « bien intentionné ». Il dissimule des preuves, certes, mais veut apparemment que l’enquête continue et s’oriente vers un aspect précis. « Toutes les cartes, hormis la première *, évoquent en effet des crédits, ou bien des sortes d’assurances, hors du circuit familier des mutuelles françaises »

Elles pointent donc vers les liens d’Yves Godard avec la CDCA, dont il a été un activiste convaincu. Cet activisme l’a conduit à cesser de payer ses charges et ses cotisations à la Sécurité Sociale… et même à placer son argent dans des paradis financiers. D’où sa fuite organisée, qui aurait donc mal fini.

Un proche ?

Cela ne nous dit pas qui est le « promeneur-fantôme »… Le choix de la plage de la Chapelle, où ont été retrouvées toutes les cartes, n’est pas fortuit. Yves Godard a grandi à Saint-Briac-sur-Mer. Il a été lycéen à Dinan, aux Cordeliers. Il a pris des cours de pilotage à l’aérodrome de Trélivan. C’était aussi et surtout un voileux émérite, comme son père. Son site fétiche ? Les Ébihens. La Chapelle était même « sa plage préférée » de la Côte d’Émeraude.

 Tout cela, le « promeneur-fantôme des Ébihens » doit bien le savoir. C’est peut-être « un proche venu de son passé familial ? » Ou bien « un intime plus immédiat, dépositaire de secrets récents, mêlé à des choses et conscient du danger ? »

 * C’était la carte professionnelle du médecin.

Egger Ph.